mercredi 29 avril 2009

Remember 16 / 24




Shnorik Galstyan : « Nous sommes un peuple de paix »



Shnorik Galstyan se souvient des « oranges d'or ».
Elle avait dix ans lorsque sa famille avec de nombreuses autres fut vouée à la déportation et à l’extermination par les Turcs ottomans dans la ville portuaire d’Izmir, sur la mer Egée, en 1915.
Mais la famille de Shnorik recourut à une méthode locale éprouvée, toujours actuelle, avec les autorités : la corruption.
« Nous avons vidé des oranges et nous les avons remplies d’or. Il y en avait un paquet ! Et nous les avons envoyées au pacha local. », se souvient-elle.
Ils lui adressèrent aussi, ajoute-t-elle, une lettre avec des oranges, disant : « Nous sommes un peuple de paix, s’il vous plaît, ne nous expulsez pas. »
C’est ainsi qu’avec d’autres familles, son père, Gevorg Chakhmakhchyan, dentiste de métier, sa mère Mariam, ses deux frères et ses trois sœurs, furent autorisés à continuer leur vie pacifique à Izmir, mais à titre temporaire seulement.
Shnorik se souvient comment les Turcs prirent son père, tentant de l’amener à trahir d’autres compatriotes chrétiens en livrant leurs noms et leurs adresses. « Mon père était un homme de paix, mais aussi d’honneur. Il ne trahit personne. », précise-t-elle.
Au contraire, Gevorg Chakhmakhchyan demanda à sa fille Shnorik d’aller chez ceux que recherchaient les Turcs et les prévenir du danger.
Shnorik se souvient fort bien comment l’horreur s’abattit sur leurs existences. Tous les hommes arméniens furent mis dans des trains et envoyés vers une destination inconnue. L’on apprit plus tard que la plupart d’entre eux avaient été exécutés ou étaient morts dans d’abominables souffrances ou de maladies.
Femmes et enfants furent tous regroupés, placés sur des bateaux et exilés. Les soldats turcs veillaient à ce qu’aucun individu de sexe masculin ne monte à bord de ces navires. Shnorik se souvient que certains hommes se déguisèrent en femmes pour pouvoir embarquer. Son père fut l’un des rares auxquels ce stratagème réussit.
« Lorsque les derniers navires quittèrent le port, des gens se mirent à nager dans leur sillage, demandant d’être acceptés à bord, mais les Turcs les arrêtaient par tous les moyens, les aspergeant d’eau bouillante. », précise-t-elle.
Une des sœurs de Shnorik, Béatrice, fut blessée lorsque les Turcs bombardèrent l’église Sourp Stepanos d’Izmir, où les Arméniens se cachaient et tentaient d’alerter les Anglais et les Italiens en faisant sonner les cloches de l’église. « Mais aucune aide n’arrivait, dit-elle. Un grand nombre de gens moururent lors de ces attaques, ma sœur fut portée disparue et présumée morte, pendant quelque temps. »
Pendant deux ans, Shnorik et ses parents furent les seuls membres de la famille qui réussirent à s’échapper vers une île grecque. « Nous avons vécu dans une école pendant deux ans, sans aucune nouvelle de mes frères et sœurs. »
Finalement, par un tour du destin, la famille se réunit à nouveau à Athènes, mais personne n’était heureux, car ils pleurèrent la mort d’un de ses frères et la disparition d’une de ses sœurs. Son autre sœur était déjà bien loin d’eux, par delà les mers. Ils apprirent seulement qu’elle était en vie, ce qui suffit à les réjouir, bien qu’ils ne l’aient plus jamais revue.
En 1947, Shnorik et son mari Ghazaros, un autre déporté arménien qui avait entamé une nouvelle vie à Athènes, décidèrent d’être rapatriés en Arménie. Mais d’autres ennuis les attendaient dans leur mère patrie. Shnorik, tisseuse de tapis, et Ghazaros, métallurgiste, rencontrèrent de nombreux problèmes. « Les officiels de la Tchéka ne nous permettaient pas de vivre et de travailler comme on voulait. Sous la menace d’un revolver ils ont obligé mon mari à leur donner tous les outils qu’il avait ramené de Grèce. », se souvient-elle.
Pour Shnorik, qui n’a pu avoir d’enfants, c’est Dieu, dit-elle, qui prend soin d’elle.
Passant beaucoup de temps seule, elle songe de temps à autre à ses années d’adolescence, fouillant dans ses albums de photographies anciennes et d’autres documents sur son lointain passé. Elle ne veut pas se souvenir de sa vie à Izmir, dit-elle, où ils craignaient constamment pour leurs vies, dès qu’ils eurent vent des nouvelles arrivant d’autres régions de la Turquie où les Arméniens souffraient.
Elle préfère se rappeler avec tendresse de sa vie à Athènes.
« Je regrette la Grèce, plus qu’Izmir. », nous confie-t-elle.

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés