mercredi 29 avril 2009

Remember 17 / 24




Sirak Matosyan : à la gloire de Musa Ler



Sirak Matosyan vit dans un univers de photographies anciennes et de souvenirs, qui le ramènent quasiment au Musa Ler de son enfance, qu’il vit pour la dernière fois fleurir à l’âge de neuf ans, en 1915. C’est alors qu’il partit avec tant d’autres Musalertsis, à bord d’un navire de sauvetage français.
Sirak est l’un des rares Musalertsis vivants dans le regard desquels l’histoire, devenue mythe et légende, exprime le récit véridique d’un survivant.
Contre toute attente, les Arméniens de Musa Ler repoussèrent les troupes turques lors de plusieurs combats qui assurèrent leur survie jusqu’à ce que des navires croisant sur la mer Méditerranée les conduisent en sécurité en Egypte.
Les yeux de Sirak, aussi bleus que les eaux qui le sauvèrent, s’embrasent au souvenir de ces combats qui furent une leçon de vie pour l’enfant de neuf ans qu’il était alors : survivre avec dignité est plus important que la simple survie.
« Les adultes décidèrent de ne pas se rendre : « Nous nous battrons ! Nous nous défendrons jusqu’à la dernière balle ! Nous emmènerons les femmes et les enfants pour les jeter à la mer. Mieux vaut se noyer que d’être abattu par l’ennemi ! », se souvient Sirak.
Tout en racontant cette héroïque bataille, il évite de rappeler les souffrances de ses compatriotes du village, car il considère qu’il n’est pas digne pour un Musalertsi de se plaindre. Aussi tient-il à n’évoquer que leur héroïsme.
Il se souvient que lorsque les navires de sauvetage français arrivèrent, les combattants arméniens ne voulaient pas abandonner la ligne de front.
« Les combattants disaient : « On ne partira pas ! » », raconte le vieil homme avec enthousiasme.
Trois ans plus tard, la Première Guerre mondiale s’achevait, la Turquie était défaite et les Musalertsis eurent l’opportunité de revenir dans leurs villages. Beaucoup revinrent et découvrirent leurs villages jadis florissants réduits à l’état de cendres et de ruines. Ils s’y installèrent pourtant de nouveau, vingt années durant.
« Nous sommes restés là jusqu’en 1939, raconte le vieil homme d’une voix tremblante. Ah, le destin des Arméniens… En 1939, ce territoire fut séparé et remis à la Turquie. Nous étions 35 000 Arméniens à vivre là. Combien sont restés ? 500 ou 600 peut-être. On est tous partis… »
Sirak se souvient du référendum organisé à cette époque, lorsque le destin de Musa Ler était en jeu : irait-il à la Syrie ou à la Turquie ? Sirak tenta de voter à plusieurs reprises, changeant de vêtements après chaque vote.
« Lorsque j’ai changé de vêtements pour la troisième fois et que je suis entré, dit Sirak, un Turc m’a appelé : « Sirak, viens ici ! Pourquoi tu vas et viens en changeant tes vêtements ? Tout est déjà décidé ! » »
Les Matosyan gagnèrent les rives de la Syrie et de là le Liban. Les Français les aidèrent à bâtir des habitations. C’est là que sont morts ses parents, son frère et sa sœur. En 1946, lorsque les portes de l’Arménie soviétique s’ouvrirent, Sirak, âgé de 40 ans, emmena avec lui sa femme et sa fille, quitta la terre libanaise et arriva dans « l’Arménie libre » par le premier convoi.
« C’est moi qui suis arrivé le premier et qui ai ouvert les portes de l’immigration ! », plaisante Sirak. Globalement, il se considère heureux. Et lorsqu’il évoque Musa Ler, il retrouve toute son énergie.
« Nous, les Musalertsis, on avait une tradition. Quand un enfant avait six ans, son père lui plaçait un fusil dans ses mains en lui disant : « Tu places la balle ici. Maintenant retire la balle. Tu tires comme ça. » »
Son salon est décoré de deux photographies de fidayis [combattants arméniens]. Sur l’une d’elle, son père, durant la bataille de Musa Ler. Sur l’autre, lui. La photo a été prise il y a une trentaine d’années. Il participait à une reconstitution de la bataille de Musa Ler, où il jouait le rôle d’un combattant Musalertsi.
Pour lui, Musa Ler vivra aussi longtemps qu’il y aura des descendants dignes de l’honneur de leurs pères et de leurs grands-pères, et aussi longtemps que les gens apprendront et parleront de l’héroïque bataille de Musa Ler. Sirak figure parmi ces Musalertsis qui adressèrent avec succès une pétition au gouvernement de l’Arménie afin qu’il donne le nom de Musaler à une zone d’habitation (près de l’aéroport de Zvartnots).
Sur la route d’Erevan à Etchmiadzine se trouve un monument commémorant la bataille de Musa Ler, qui fait la fierté de Sirak.
« Tous les touristes qui viennent en Arménie se rendent à Etchmiadzine, souligne-t-il. Sur leur route ils découvrent ce monument et se demandent : « C’est quoi ? » Alors ils apprennent tout ce qui s’est passé là-bas… Ce monument est debout, comme nous les Musalertsis ! »

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés