mercredi 29 avril 2009

Remember 18 / 24




Tigranuhi Asatryan : déportée de son enfance



L’enfance de Tigranuhi s’acheva à ses quatre ans.
C’était il y a longtemps, en 1914, lorsque sa famille fut déportée pour la première fois. Durant les vingt et une années qui suivirent, elle ne retrouva pas de « maison », simplement des endroits où vivre.
Les ennuis commencèrent après le début de la Première Guerre mondiale, lorsque les parents de Tigranuhi Asatryan (née Kostanyan), avec leurs quatre enfants, durent abandonner la ville de Kaghzvan (près de Kars, en Arménie occidentale), anticipant les persécutions qui allaient être perpétrées contre la population arménienne locale. Ils partirent tout d’abord à Alexandropol (l’actuelle Gumri), puis à Tiflis en Géorgie, et de là plus au nord, vers la ville d’Armavir au sud de la province russe de Kuban.
Le frère aîné de Tigranuhi, Artashes, fut appelé sous les drapeaux dans l’armée ottomane qui combattait les Russes sur le front oriental, tandis que son frère plus jeune, Artavazd, qui n’avait pas l’âge d’être conscrit, dut se cacher, car les Turcs étaient peu regardants quant à l’âge des recrues.
Tigranuhi n’a qu’un vague souvenir de leur premier exode de Kaghzvan. Mais elle se rappelle très bien de la seconde déportation en 1918.
Ils restèrent dans le Kuban plusieurs années, dit-elle, mais la nostalgie de son père pour son lieu de naissance les ramena à Kaghzvan en 1918. Ce séjour dans leur ville d’attache fut néanmoins de courte durée, deux semaines seulement, rendant beaucoup plus compliqué leur départ. A cette époque, les Arméniens étaient déjà persécutés, tués et déportés sur une large échelle à travers tout l’empire ottoman.
« On s’est cachés dans la maison d’une famille molokan (secte religieuse russe, semblable aux Quakers). Avec mes deux sœurs, Armine et Liza, j’ai vu des scènes horribles en regardant par un trou de palissade, se souvient-elle. Les Turcs, accompagnés de leurs femmes, toutes vêtues avec élégance, portant des bijoux en or et des vêtements de luxe volés à des Arméniens assassinés ou déportés, arrivèrent dans la ville et de nouveaux pillages s’ensuivirent. Ils déboulaient chez les gens, cherchant des Arméniens et leur or. »
Elle se souvient que des centaines de personnes furent alors tuées, violées ou moururent, incapables de supporter ces souffrances. « Nous avons perdu de nombreux proches durant ces années – mes trois cousins, mon oncle et ma tante, d’abord torturés, puis assassinés dans une prison turque, poursuit-elle. Nous étions tous terrorisés en entendant parler de milliers de gens assassinés, violés et humiliés. Partout, les Arméniens souffraient. »
Son frère Artavazd était roux et se cacha dans la maison d’une famille molokan (dont beaucoup sont roux), faisant semblant d’être leur fils.
Lorsque la première opportunité se présenta de quitter la ville par train, tous les membres de la famille de Tigranuhi s’habillèrent de vêtements molokans et partirent pour un nouveau périple, jetant un dernier coup d’œil à leur chère terre d’attache qui disparut bientôt derrière le train.
Alors commencèrent dix ans d’une vie de paix au sud de la Russie. En 1928, Tigranuhi épousa un compatriote Kaghzvantsi, Mikael Asatryan, mais de nouvelles vicissitudes les attendaient. Le père de Tigranuhi, heureux propriétaire d’un magasin d’alimentation et considéré comme koulak (paysan propriétaire de sa terre, refusant d’intégrer une ferme collective) par les Bolchéviques, fut accusé par les soviets et son bien fut alors confisqué par l’Etat communiste.
Tigranuhi et son mari s’enfuirent à Samarcande (Ouzbékistan) en 1931, puis, après avoir passé quatre années en Asie Centrale, ils se décidèrent finalement à partir pour Erevan et à s’y installer.
« Mon mari se mit à travailler dans une usine de production de caoutchouc à Erevan, tout le monde le connaissait bien. Notre vie redevint plus ou moins normale. », dit-elle.
C’est là qu’ils eurent cinq enfants – leurs fils Simon et Albert, et leurs filles Tamara, Anna et Liza. Aujourd’hui, Tigranuhi, dont l’époux est décédé dans les années 1980, s’enorgueillit de 14 petits-enfants et de trois arrière-petits-enfants.
Son mari travaillait beaucoup, rappelle-t-elle, et pourvut aux besoins de sa famille, si bien qu’elle n’eut pas à travailler ou à trouver un emploi. Elle fut une femme au foyer, s’occupant de ses enfants et des nécessités domestiques.
Actuellement elle vit dans un studio dans un quartier ouvrier d’Erevan et perçoit une pension mensuelle d’environ 40 dollars.
« J’en ai vu dans ma vie ! J’ai passé mon enfance et mon adolescence, ballottée d’un endroit à un autre. », ajoute-t-elle. « Parfois, je ferme les yeux et je me souviens de mes cousins. Je les vois jeunes et beaux, tels qu’ils étaient lorsqu’ils perdirent la vie aux mains des Turcs. Souvent, dans mes rêves, je les vois me parler, mais je sais qu’ils ont tous disparu il y a longtemps… »

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés