mercredi 29 avril 2009

Remember 19 / 24




Tiruhi Khorozyan : le sang et la mort, de tous côtés



Tiruhi Khoroyan vécut jusqu’à 96 ans. Ayant traversé pratiquement toutes ces années en tant que témoin du génocide, avant de trouver la paix de l’âme, peu après avoir confié ses souvenirs à un journaliste.

Elle n’avait alors que six ans, mais percevait déjà les mots « ennemi » et « Turc » comme synonymes. Elle était trop petite pour comprendre pourquoi il en était ainsi, mais suffisamment grande pour se souvenir de ces épisodes sanglants et de ces atrocités pour le restant de son existence.
Quatre-vingt-dix ans après 1915, Tiruhi évoque les évènements dans sa ville natale d’Adabazar comme si c’était hier, tandis qu’elle échappa par miracle au glaive de l’ennemi.
« Nous avons fui deux jours durant à travers les rochers et les gorges. On avait si soif que nos bouches étaient sèches, on suffoquait. Ma mère descendit chercher de l’eau dans la rivière en bas des gorges et revint horrifiée. La rivière était rouge du sang des cadavres qui y avaient été jetés. », se souvient Tiruhi.
Adabazar est une ville située au nord-ouest de la Turquie. En 1915, elle comptait encore une population d’environ 30 000 habitants, dont plus de la moitié étaient Arméniens. Ils travaillaient surtout dans le commerce, l’artisanat, l’agriculture et la production de fruits. Il y avait quatre églises avec chacune une école primaire et un gymnase.
Tiruhi se souvient qu’ils possédaient un grand verger, composé principalement de châtaigniers et de noyers. « Il y en avait plein de sacs dans la cour », précise-t-elle.
Au début, en 1915, la population arménienne fut déportée et tuée sur les routes. Le père de Tiruhi, Andranik Arzumanyan, était un fidayi, un guérillero comme elle dit et qui aida les gens à échapper aux yatagans des Turcs.
« Un jour, deux soldats turcs prirent mon père qui m’accompagnait. Ils l’attrapèrent et l’emmenèrent. J’étais une petite fille et je me suis perdue. », poursuit-elle.
« Alors les soldats me montrèrent la direction à prendre pour revenir à la maison. Je m’engageai et je ne vis que des gens assassinés, le sang et la mort de tous côtés. Je ne savais que faire, où fuir. J’ai eu de la chance car une femme âgée passait par là avec deux enfants et m’a emmenée avec elle, en me disant qu’elle me ramenait vers ma mère. »
Sur une route menant apparemment à sa maison, trois soldats turcs les attrapèrent et l’un d’eux voulut les tuer. « Heureusement l’un d’eux dit : « Puisqu’ils ont survécu après tout ça, laissons-les vivre ! » »
Les soldats turcs conduisirent Tiruhi vers un lieu où se trouvaient déjà 15 enfants.
« Je devins la seizième. Lorsqu’un des officiers turcs me vit, il déclara qu’il m’emmènerait chez lui comme si j’étais sa fille. »
Après de longues recherches, la mère de Tiruhi retrouva sa fille le même jour et parvint à la sauver. Puis elle emmena Tiruhi, ainsi que sa sœur cadette et son frère, à Izmir, et ensuite en Grèce. L’année suivante, ils furent rejoints par leur père qui avait réussi à s’échapper.
Durant une courte période de paix en 1918, 4 000 Arméniens environ revinrent à Adabazar, mais pas les Arzumanyan. Il s’avéra qu’ils avaient fait le bon choix, car l’armistice fut purement formel et, trois ans après, les Arméniens durent à nouveau quitter la ville pour la Grèce et d’autres pays, via les circuits habituels d’émigration.
« Nous avons vécu en Grèce pendant presque 18 ans, jusqu’en 1932. On travaillait dans une fabrique de tabac. Lorsque l’Arménie soviétique commença à accueillir des rapatriés, on est venus à Erevan. », précise Tiruhi.
Elle a vu cinq générations se succéder.
Au soir de sa vie, Tiruhi a souffert d’une hémorragie cérébrale qui l’empêche de parler avec aisance. Mais ce handicap ne l’empêche pas de s’exprimer avec conviction, lorsqu’elle tient à dire qu’il n’y a pas de place dans son cœur pour le pardon.
« Peut-être que les jeunes pardonneront aux Turcs, puisqu’ils n’ont pas vu tout ça. Mais pas moi ! Jamais je ne pardonnerai ! Jamais ! »
Puis, regardant vers quelque lieu inconnu que tous ces survivants semblent visiter comme si cela avait un sens, elle ajoute : « Oh ! On a vécu notre vie, bonne ou mauvaise c’était la nôtre ! Peut-être en aura-t-on une meilleure dans l’autre monde ! »

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés