mardi 21 avril 2009

Remember 2 / 24




Aharon Manukyan : Souvenirs maternels de Van la douce




Les yeux d’Aharon Manukyan s’écarquillent lorsque les souvenirs de son enfance le ramènent à sa maison à Van, puis à l’orphelinat d’Alexandropol et aux gros chocolats ronds de M. Yaro, qui en était le directeur.
Cet orphelinat devint sa maison, lorsqu’il se retrouva exilé comme tant de milliers d’autres, chassés de chez eux lors du génocide arménien. 92 ans après, rares sont les survivants encore en vie. Aharon n’avait qu’un an, lorsque sa famille fut expulsée de sa maison. Le récit qu’il fait de sa déportation repose sur ceux que lui raconta sa mère.
Son visage reflète tout son âge, lorsqu’il raconte à nouveau le récit de sa mère…
Les Vanetsi s’insurgèrent contre les envahisseurs turcs, aidés par les forces russes. Mais lorsque les Russes se retirèrent, le population arménienne, forte de 200 000 âmes, partit en Arménie orientale. Le père d’Aharon mourut durant la bataille pour sauver Van.
« Ma mère traversa la déportation en me tenant dans ses bras, avec mes frères Meliqset et Vahram à ses basques, raconte Aharon. Lorsque nous franchissions la rivière, celle-ci était rouge et charriait des cadavres. »
La mère d’Aharon, Mariam, cacha les objets de valeur de la famille dans la tombe de son père à Van, puis partit à pied vers Etchmiadzine avec ses trois enfants. Là, elle dut mendier de la nourriture afin de garder en vie ses enfants. Elle remit ensuite les enfants à l’orphelinat d’Alexandropol (l’actuelle Gumri), puis revint à Etchmiadzine pour trouver un emploi.
Aharon se souvient des années passées à l’orphelinat.
« L’orphelinat appartenait à un couple américain. Le mari s’appelait M. Yaro et sa femme Miss Limin », précise Aharon, prononçant les noms des responsables de cet orphelinat à la façon d’un gosse de cinq ans, déformant la prononciation. « C’était des gens très gentils. Ils avaient perdu leur unique enfant et consacraient toute leur affection à cet orphelinat d’enfants. »
Il détaille la nourriture de l’orphelinat comme s’il y avait goûté depuis peu : lait, soupe, gata, halva, fruits secs. L’orphelinat parut un paradis pour cet enfant qui connut la faim.
Le couple américain adopta Aharon et ses frères et voulut les emmener aux Etats-Unis. La mère d’Aharon l’apprit et se précipita à l’orphelinat. Elle trouva un emploi à Erevan et put emmener ses enfants avec elle.
« Ma mère était chargée des services techniques dans une laverie à Erevan. Peu de temps après, Madame Limin arriva. Elle proposa 40 pièces d’or à ma mère pour qu’elle me laisse partir avec elle en Amérique. Elle dit à ma mère que je lui rappelais son fils décédé. Mais ma mère refusa. » Aharon rit malicieusement. « Je serais riche maintenant. On disait que M. Yaro possédait 200 bureaux en Amérique. »
Aharon a des souvenirs lumineux de sa mère. Durant toute son existence, Mariam ne cessa d’évoquer la ville de Van, une des nombreuses agglomérations qu’occupèrent les Turcs.
« Mon père ne manque jamais une occasion de parler de Van, note Ruzan, la fille d’Aharon âgée de 49 ans. Par exemple, chaque fois que nous mangeons du poisson, il nous dit : « Vous auriez mangé du tarekh [hareng] du lac de Van ! » Nous savons que lui aussi n’en a jamais eu, mais nous comprenons qu’il est très important pour lui de parler de Van. C’est comme un tribut rendu à sa patrie et à ma grand-mère. »
Aharon a l’air absent, puis sourit. Il n’est plus là, il est revenu à son passé…
En 1945, inspiré par les récits de sa mère et le destin de sa famille, Aharon poursuivit des études d’histoire à l’Université d’Etat d’Erevan. Il n’a jamais oublié qu’il est Vanetsi.
Il est en partie satisfait, dit-il, car quelques pays ont officiellement reconnu le génocide arménienne comme une réalité.
Son regard repart à nouveau vers le passé. Il sourit, plongé dans d’agréables souvenirs. Fronçant parfois les sourcils à ce récit qui a fait de lui un « survivant ».

__________

Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés