mercredi 29 avril 2009

Remember 20 / 24




Trfanda Adajyan : « Arménie ! »



Chaque printemps, Trfanda Adajyan contemple les blanches fleurs épanouies de l’abricotier dans sa cour et se souvient des arbres de son verger abandonné, au village de Yoghunoluk au Musa Ler.
« Nous avions de vastes vergers emplis d’orangers, de figuiers et d’oliviers », se souvient cette dame âgée.
Son regard s’attriste au souvenir du Musa Ler (son village à la frontière turco-syrienne).
Trfanda se rappelle encore du serment que firent son père, ses frères et ses proches sur le sommet de cette montagne rendue célèbre par le roman Les 40 Jours du Musa Dagh [de Franz Werfel] : « Je mourrai ici, l’arme à la main, plutôt que de devenir un émigré ! »
Le 26 juillet 1915, le gouvernement turc publia une ordonnance spéciale contraignant les Arméniens à émigrer vers les déserts de Syrie sous sept jours. Au lieu de cela, les Arméniens du Musa Ler se regroupèrent sur une montagne et résistèrent envers et contre tout.
Trfanda, qui vécut ces 40 jours mythiques au Musa Ler, confond parfois les événements. Alors sa fille, Shake Adajyan, et sa petite-fille, Azniv Khachatryan, viennent à son aide.
« Chaque habitant – jeune ou vieux – des six villages arméniens monta sur la montagne. Les hommes du village, anticipant le massacre, s’armèrent et recoururent à l’autodéfense. », précise Azniv.
Le 29 juillet 1915, un comité composé de représentants des six villages arméniens se réunit à Yoghunoluk et décida à la majorité de combattre.
Trfanda poursuit : « Je me rappelle qu’il n’y avait pas d’eau. Les hommes partaient en dérober sur les positions turques. La nourriture manquait, alors on faisait bouillir de la harissa [soupe] dans de grandes cuvettes pour ne pas mourir de faim. »
Shake encourage Trfanda à se souvenir de ces années. Sa mère laisse échapper un soupir, puis nous confie qu’elle a tant d’histoires à raconter. Immédiatement, son esprit s’éclaire et elle commence à évoquer, comme si elle les voyait à l’instant, les navires français – la « Jeanne d’Arc » et le « Guichen » - s’approcher de la montagne près de la mer Méditerranée.
« Les vaisseaux français virent que nous avions déployé une toile sur la montagne demandant de l’aide. Le capitaine de la flotte nous dit d’attendre trois jours, après quoi il viendrait nous emmener. Je m’en souviens très bien. Nous étions huit enfants – cinq sœurs et trois frères. Mon père s’appelait Yesayi, ma mère Zaruhi. », précise Trfanda.
Les navires de guerre français avaient remarqué les toiles blanches déployées au sommet de la montagne, avec des croix rouges peintes à la main et l’inscription « Les chrétiens sont en danger ! » Du 13 au 15 septembre, les Français transportèrent 400 personnes vers Port Saïd, où ils furent aidés par la communauté arménienne d’Egypte. Quatre ans durant, ils vécurent là dans des tentes, gagnant leur vie au moyen de négoces.
Soudain, Trfanda se souvient avec fierté que les parents du premier président de l’Arménie indépendante, Levon Ter-Petrossian, étaient originaires de leur village. « Sa mère est une cousine à moi. Elle est née le jour où les navires français sont apparus sur la mer. C’est pourquoi on l’appela Azatuhi [Libre]. », dit-elle.
En juillet 1919, les habitants du Musa Ler revinrent. Mais là où s’élevaient leurs maisons, ils ne trouvèrent que ruines et désolation. Néanmoins, vingt ans après, la diplomatie britannique accorda à la Turquie la province d’Alexandrette, y incluant le Musa Ler. Les Arméniens partirent alors pour de bon. Ils furent transférés en Syrie, puis à Andjar au Liban.
Azniv poursuit : « Il a fallu travailler dur et une volonté de fer pour bâtir une école et une église à Andjar, pour cultiver ces territoires désertiques et les transformer en vergers. Le village arménien d’Andjar existe toujours aujourd’hui. »
Trfanda quitta le Musa Ler pour Beyrouth où elle se maria et où sont nés ses cinq enfants. En 1946-47, lors des années de rapatriement, 70 % des habitants du Musa Ler – près de 700 familles dont celle de Trfanda – partirent en Arménie soviétique.
Trfanda précise qu’elle a lu le roman de Franz Werfel sur sa terre natale.
Shake présente à sa manière les habitants du Musa Ler : « Pour eux, la conscience et l’honneur passent avant tout. »
Trfanda interrompt sa fille : « Nous sommes de vrais montagnards. Quand nous disons que ce matsum [yaourt] est noir, alors il est noir, impossible de changer ça. On est têtus, nous ! »
Aujourd’hui encore, les descendants des familles de ces six villages sont très proches. Ils marient leurs enfants entre eux. « Peu importe que la mariée n’ait pas de dot ! Nous n’avons pas besoin de dot ! Qu’elle soit pure nous suffit ! », ajoute Trfanda.
Puis elle commence à entonner un des chants de son village natal : « … Ils me conduiront à la potence et de la potence je m’écrierai : « Arménie !… » »

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés