lundi 27 avril 2009

Remember 3 / 24




Anahit Harutiunyan : s’enfuir deux fois sur une longue route pour être en sécurité.



« C’était l’automne, mon père avait quitté le village pour remettre des fruits et d’autres produits aux officiels afin de s’acquitter de ses impôts. C’est alors que les Turcs sont arrivés. »
Anahit Harutiunyan est née en 1910. A l’âge de cinq ans, sa famille, comme de nombreuses autres, fut forcée de quitter le village de Gomadzor, dans la région de Basen. Ses yeux sont comme du verre maintenant, l’iris presque invisible. La peau est trop sensible et délicate pour être touchée.
« Vous devez lui parler à haute voix à l’oreille, précise Gayané, sa belle-petite-fille. Elle vous dira tout ce dont elle se souvient. »
Dans le village, la famille d’Anahit vivait comme les autres villageois.
« On labourait, on semait, on trayait les vaches et les brebis, nous confie Anahit. On avait tout ce qu’il fallait. »
Jusqu’en 1915. Le début du génocide arménien signa la fin de ce village paisible.
« Lorsque mère comprit que nous devions partir, elle commença à paniquer car père était loin, se souvient Anahit. Heureusement il revint bientôt. » La famille fit rapidement ses bagages et partit, cherchant protection de l’autre côté de la rivière Arpachay (l’actuel Akhourian).
« Lorsqu’on traversa l’eau, je suis tombée des bras de ma mère, se souvient-elle, mais quelqu’un est venu me chercher et m’a sauvée. »
Les réfugiés se dirigèrent vers Lori, en Arménie orientale. Chemin faisant, des officiels arméniens les envoyèrent vers Bolnis en Géorgie et leur portèrent assistance. Une des sœurs d’Anahit s’y maria. Puis, un an après environ, ayant entendu dire que les Turcs avaient quitté Basen, ils retournèrent à Gomadzor. Tout était resté dans le même état que lorsqu’ils étaient partis. Les gens continuèrent à vivre comme ils l’avaient toujours fait.
Mais en 1918, Basen fut de nouveau attaqué par les Turcs et, pour la seconde fois, la famille dut partir. Mais avant qu’ils n’aient pu s’échapper, le cousin d’Anahit et sa femme furent tués.
« Mon cousin avait un fusil. Ils lui ont demandé de le leur donner. Il refusa. Ils l’ont tué, ainsi que sa femme. », précise-t-elle. « On a dû laisser leurs corps là où ils étaient… »
Le lendemain, dans leur périple pour être en sécurité, la famille d’Anahit fut parmi celles que sauvèrent les unités du général Andranik Ozanyan, qui conduisirent sa famille et le reste des villageois à travers tout le territoire de l’Arménie orientale jusqu’au Karabagh.
La vie y était dure. Le père d’Anahit mourut et la famille partit de nouveau. Ils atteignirent le territoire de l’actuelle Gumri et s’installèrent dans le village de Mantash. Anahit y passa plusieurs années, devant travailler tout le temps.
« On vivait dans des abris pour le bétail et on travaillait chez des gens, ma mère, mon frère et moi, dit-elle. Ma mère mourut rapidement. Je n’avais que 13 ans. »
La sœur aînée d’Anahit, qui se maria à Erevan, la prit avec elle. Depuis, Anahit habite Erevan. Son frère est resté au village. Lorsqu’Anahit eut 15 ans, sa sœur, qui avait vingt ans de plus qu’elle, lui trouva un mari.
« Je n’étais qu’une enfant. Je ne voulais pas me marier, nous confie Anahit. Mais, malgré ma résistance, je me suis mariée. »
Maintenant, Anahit a 24 descendants. Sur ses quatre enfants, les filles – Hranush, 77 ans, et Sirush, 75 ans – sont toujours en vie. Anahit vit avec ses petits-fils, ses belles-petites-filles et ses arrière-petits-fils à Nor Aresh. Les maisons de la famille sont proches les unes des autres. Il y a toujours des gens autour d’Anahit pour prendre soin d’elle.
« Il n’y a pas beaucoup de familles comme la nôtre, précise Hakob, le petit-fils d’Anahit. Les gens devraient apprendre comment prendre soin d’autrui et de nos aînés. »
« Notre grand-mère est très en forme, nous dit Gayane, sa belle-petite-fille. Il faudrait peut-être te marier à nouveau ? »
Anahit rit.

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa - 04.2009 - Tous droits réservés