lundi 27 avril 2009

Remember 4 / 24

Andranik Semerjyan : des souvenirs d’épreuves et de bonté.


Andranik Semerjyan se souvient bien de l’été 1918, lorsque des Turques en yashmaks marchaient timidement dans les rues derrière des policiers dont les fez rouges attiraient le regard en plein soleil.
Les officiels turcs avaient décrété le couvre-feu pour les Arméniens et la peur étreignait les deux districts arméniens d’Izmir – Getezerk et Qarap.
Andranik, né en 1907, se souvient : « Les Turcs disaient : « Ne sortez pas de chez vous, sinon nous ne serons pas responsables de vous. » »

En 1918, 30 000 Arméniens environ vivaient à Izmir.
Bien que le couvre-feu ne s’appliquait qu’aux Arméniens, les autres communautés chrétiennes de la ville, dont les Grecs, se montraient prudents. A Izmir, la population avait entendu parler des atrocités sans nom commises en 1915 dans les villes et les villages arméniens et les gens attendaient dans la crainte le moment où leur tour viendrait de faire face aux massacres.
« Mais notre tour n’était pas encore arrivé. On a eu de la chance à ce moment-là. Par peur des Français, les Turcs ne nous touchèrent pas. », note-t-il.
Près du quartier arménien, où vivait avec sa femme et leurs trois enfants le vendeur d’eau Hambartzum, se trouvait le consulat français. Les Turcs cherchaient à éviter tout problème avec les officiels français et recoururent à d’autres moyens pour se débarrasser des Arméniens d’Izmir. Confinés chez eux et privés de tout moyen d’existence, les Arméniens étaient voués à la famine. « On avait tout le temps faim, se souvient Andranik. Mon père vendait de l’eau dans une vieille cruche pour gagner de quoi vivre, mais il ne devait pas sortir de la maison et on restait là, affamés. »
Les enfants affamés – Andranik, 9 ans, Khatun, 11 ans, et Vardivar, 13 ans – étaient blottis dans le lit, lorsque soudain ils entendirent quelqu’un frapper doucement à la porte.

C’était une Turque vivant dans le voisinage. Elle entra timidement avec de la nourriture pour les enfants. Durant plusieurs mois, cette femme, dont Andranik ne se souvient plus du nom, vint les voir en dissimulant de la nourriture sous son yashmak.

Ainsi, au prix de sa propre vie, elle sauva la famille du vendeur d’eau arménien.

« Puis, on a entendu dire que des bateaux français venaient nous chercher », rappelle Andranik. En pleine nuit, la famille chemina vers le port et le navire français, qui les conduisit à Athènes, en Grèce.
« Mon père se mit à vendre de l’eau là-bas, mais ça n’a pas duré longtemps, se souvient-il. Il partit rapidement à la guerre, rejoignant les Grecs qui combattaient contre la Turquie. Nous étions amis avec les Grecs. Ils nous protégeaient et nous devions les protéger. » Durant la guerre gréco-turque de 1919-1923, Hambartzum fut fait prisonnier et ne revint que plus de deux ans après. A son retour, dit Andranik, il nous apprit que tous les Arméniens restés à Izmir avaient été exterminés.
L’Izmir de son enfance ne survivait maintenant que dans le cœur d’Andranik. La famille s’installa tranquillement à Athènes et Hambartzum et sa femme eurent deux autres enfants – un garçon et une fille.
Lorsqu’en 1946 l’occasion se présenta de s’installer en Arménie soviétique, Hambartzum et sa nombreuse famille, petits-enfants compris, décidèrent de rejoindre leur patrie. Ils voulaient que leurs enfants grandissent en tant qu’Arméniens.

Sur les quais, Hambartzum eut un choc : il retrouva son frère, qu’il avait perdu à Izmir et qu’il n’avait pas vu depuis plus de 25 ans.

Andranik se rappelle de ces jours ensoleillés où ils retrouvèrent leur patrie, ajoutant avec un soupir : « Quels souvenirs mémorables… »

Gayané, sa femme, âgée de 85 ans, hoche gracieusement de la tête et sourit.
« J’aimerais ajouter ceci, dit-il soudain. Bien que les Turcs étaient nos ennemis, chaque fois que je me souviens de cette Turque, mon cœur s’emplit de gratitude pour la bonté humaine, qui ne connaît aucune nationalité. »


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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés