lundi 27 avril 2009

Remember 5 / 24

Andranik Tachikyan : des passerelles vers l’espoir – un héros turc


Les mains du vieil homme font rouler des grains de raisins rouges et blancs, qui glissent dans un bol. Andranik Tachikyan commence à trier les grappes au goût délicieux – les unes pour la nourriture, les autres pour fabriquer du vin.
Petit enfant, il avait l’habitude d’attraper de ses mains les grappes, les pressant et s’amusant avec.
La famille d’Andranik était très connue dans la ville turque de Tripoli (aujourd’hui au Liban).
Ses parents et ancêtres, dit-il, étaient riches et possédaient un grand jardin, une pharmacie, des champs de blé et de tabac à perte de vue, ainsi qu’une demeure qu’ils perdirent en un seul jour, lorsque l’extermination en masse des Arméniens commença.
« Mon père était hollandais, il s’appelait Pierre Van Moorsel. C’était quelqu’un de connu, un médecin et ingénieur, qui avait construit plusieurs ponts. », raconte Andranik, sortant une carte de visite de son père d’une pile de documents. « Ma mère était arménienne, elle s’appelait Arshaluys. C’était une femme aimable, qui perdit pratiquement tout lors du génocide et qui dut faire face seule à toutes ces épreuves. »
« Quand un pont était prêt, toute notre famille avait l’habitude de s’asseoir sous ce pont flambant neuf et des véhicules chargés passaient alors au-dessus, se souvient Andranik, âgé maintenant de 96 ans. Voilà comment un constructeur de ponts prouvait qu’un mauvais pont menacerait tout d’abord la vie de sa famille. Mais tout le monde connaissait les ponts solides que mon père construisait. Nous savions que rien ne nous arriverait. Mais ni sa renommée, ni sa nationalité ne l’ont sauvé. »

Prenant ses lunettes, Andranik remet en ordre sa cravate et son habit militaire vert, puis commence à s’affairer avec ses documents.
Ce vieil homme, qui travailla dans les services d’enregistrement et de recrutement de l’armée durant 55 ans, entreprend d’argumenter, preuves à l’appui, montrant des documents et des photographies jaunies.

« Voilà la seule image de cette époque de massacres, dit-il. La seule chose qui reste de notre richesse, de ces années et de notre existence. »
Sa mère Arshaluys est au milieu, Andranik et sa sœur Mariam de chaque côté.

Les photographies défraîchies sont anciennes, comme le sont sa longue mémoire, ses souvenirs d’enfance et les épreuves vécues lors du génocide.
« J’étais petit ; il y a des dates et des noms dont je ne peux me souvenir, mais je me rappelle très bien de plusieurs choses, raconte Andranik. Les Turcs à cheval, tenant des épées à la main, tuant les gens ou les jetant dans la rivière. Le spectacle était horrible. Bien que mon père était hollandais, ils l’ont tué, ainsi que mon frère aîné en tant qu’Arméniens. Nous étions choqués et terrifiés. Nous ne savions pas où aller, ni que faire sans père. Nous avons abandonné maison, renom, richesse, et nous avons cherché un refuge – affamés et nu-pieds. »

Andranik se souvient de leur jardinier, un Turc, qui les rejoignit dans un moment difficile et « nous sauva du massacre ».

« Notre jardinier turc se montra d’une grande loyauté envers mon père et notre famille, car nous les traitions tous très bien. Dès que les massacres commencèrent, il nous protégea, risquant sa vie. Il conduisit ma mère, ma sœur et moi sous un pont que mon père avait construit, dit-il. Tout allait de mal en pis, les gens ne pouvaient sauver leurs enfants des épées des Turcs ; jamais nous n’aurions survécu sans ce jardinier. »
Andranik se rappelle que l’herbe était haute sous le pont et que c’est là où les cacha le jardinier.

« On est restés là un moment. Chaque jour, notre jardinier nous apportait en secret des graines de tournesol, du gâteau à l’huile de noisettes, qui furent notre seule nourriture jusqu’à l’entrée des Américains à Tripoli, dit-il. Puis les Américains nous trouvèrent et nous envoyèrent en Grèce par mer. »

Andranik se souvient des orphelins et des gens épuisés rassemblés près du navire.
« Tout le monde criait près du navire, car les gens n’arrivaient pas à croire qu’ils venaient d’être sauvés. Ma mère criait aussi, elle nous serrait dans ses bras et criait très fort, se rappelle-t-il. Puis le bateau nous a emmenés en Grèce. De là on est partis en Arménie. »

Andranik souligne les nombreuses difficultés qu’ils connurent en Arménie au début.

« Nous avions une grande et belle demeure à Tripoli et on vivait bien. En arrivant en Arménie, on nous donna une grange dans une ferme d’Etat en banlieue. »
Puis il ajoute : « Mais on était heureux ! On était vivants ! »


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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés