lundi 27 avril 2009

Remember 6 / 24

Andranik Matevosyan : rêves improbables et souvenirs de cauchemar



Dans son âme, Andranik Matevosyan garde un secret, qu’il sait ne pas se réaliser.
Il désire, juste encore une fois, voir Kars. Mais, du fait de son âge et de la fermeture des frontières, il sait qu’il quittera probablement ce monde sans avoir réalisé son désir le plus ardent.

« Naturellement, enfant, je faisais des rêves, dit le vieil homme. Tant que je vivrai, mes rêves vivront avec moi. »

Andranik avait 6 ans, lorsqu’en 1918 sa famille s’enfuit de Kars lors du génocide arménien. Il était petit bien sûr, mais il se souvient des épreuves qu’il endura comme si c’était aujourd’hui.
« Nous n’étions pas un ou deux, des centaines de gens s’enfuyaient. On partait, le cœur choqué et terrifié. Nous ignorions où et comment nous allions nous retrouver. Fuir, voilà ce qui comptait. Sinon, les Turcs nous tuaient. Mais les gens étaient épuisés et mouraient de faim. », se souvient Andranik.
Les gens étaient obligés d’abandonner en route leurs affaires, devenus incapables de les porter davantage. Et lorsque, épuisés, ils tombaient à terre, ils cherchaient comment sauver leurs enfants.
« Dès que j’en parle, je me souviens des nouveau-nés jetés dans la rivière par leurs propres parents, lorsqu’ils se sentaient incapables de continuer. Ils pensaient que s’ils mouraient, leurs enfants tomberaient aux mains des Turcs, alors que l’eau pourrait les entraîner vers le rivage et qu’ils pourraient ainsi survivre. », se rappelle Andranik. Emu, il garde le silence quelques minutes.
Chemin faisant, les Arméniens faisaient semblant d’être Kurdes et ne parlaient pas arménien, espérant tromper les Turcs qu’ils rencontreraient et ainsi s’échapper. Andranik se rappelle comment son père déforma le visage de la mère d’Andranik en la griffant, la couvrant de suie et en emmêlant ses cheveux afin de l’empêcher d’être enlevée par des Turcs.

Les réfugiés marchaient sans dormir. De temps à autre seulement, ils s’accordaient un répit sous les arbres.
« Je n’oublierai jamais le regard de mes parents, lorsqu’un matin, nous partîmes et que ma mère réalisa soudain que nous avions laissé ma jeune sœur sous l’arbre. Ma mère se frappa les genoux de ses mains, cria, jusqu’à ce que mon père aille chercher l’enfant. Qui pourrait leur en vouloir ? Ils avaient l’air d’avoir perdu toute conscience. Ils ne comprenaient plus ce qui arrivait, et ils s’enfuyaient. Voilà tout. », dit Andranik.

Sur leur route, les Matevosyan perdirent des proches et des voisins par dizaines. Après un périple d’un mois, et de nombreuses étapes, ils atteignirent Batoumi.
« On nous jeta dans des baraquements comme des moutons dans une grange, en guise d’habitation. Ceux qui le souhaitaient furent envoyés en Angleterre, les autres restèrent à Batoumi. On était là nous aussi. Seuls quelques-uns parmi nous étaient vivants. Alors ma grand-mère Shushan décida qu’on ne se séparerait pas, précise Andranik. On est restés à Batoumi. A la fin de la guerre, Lénine arriva et il n’y eut plus de menaces. »
En 1928, la famille Matevosyan partit en Russie. Andranik y fonda une famille avec sa compatriote Siranush, originaire de Kars. Durant leur vie commune, ils ont eu 7 enfants, ainsi que 25 petits-enfants et arrière-petits-enfants.
En 1936, ils s’installèrent en Arménie.
« Mes parents étaient de simples paysans. Ils cultivaient le sol, gardaient les animaux. J’ai continué après eux ; le suis devenu ouvrier. J’ai fabriqué une maison de mes propres mains dans un des vieux districts d’Erevan, appelé Sari Tagh. J’ai travaillé et élevé mes enfants avec ma chère Siran.
« Mais Siran m’a précédé. Elle est morte l’année dernière. Maintenant je n’ai plus rien, je partirai et emporterai mes souvenirs avec moi. », dit ce survivant, dépoussiérant avec soin le portrait de sa femme.


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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf

Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés