lundi 27 avril 2009

Remember 7 / 24




Avag Harutyunyan : Le génocide a tout pris, excepté la vie.



« Chaque jour, on attendait la mort. Chaque matin, au lever du soleil, on ne savait si le pire nous attendait ou pas. »
Ces mots sont écrits d’une main tremblante par Avag Harutyunyan, 96 ans.
Dans un épais carnet, le vieil homme a transcrit l’histoire de sa vie, qui commence non le jour de sa naissance, mais par une journée du printemps 1915, où l’existence d’Avag allait traverser des souffrances liées à l’histoire.
Le génocide le dépouilla de tout, sauf de sa vie. Tel le démon malfaisant des contes de son enfance, les massacres lui prirent son père, sa mère et sa sœur. Depuis ses six ans, il s’est retrouvé seul avec ses souvenirs, qu’il nous donne en partage chez lui dans l’Ararat.
« Les Turcs voulaient tuer tout le monde, jusqu’au dernier Arménien. De même que ses mains, sa voix tremble, tandis que ses yeux marron s’emplissent de larmes. Il raconte le périple en quête d’un refuge, durant lequel les soldats turcs faisaient des paris sur les femmes enceintes – savoir si l’enfant qu’elles portaient dans leur ventre était un garçon ou une fille. Alors ils fendaient leurs ventres pour voir qui avait remporté le pari.
Soudain son visage s’éclaire tel celui d’un enfant : « Mais on s’est battu héroïquement ! »
Avag se souvient que l'exode d’Arménie occidentale n’avait pas encore commencé, lorsque les hommes de son village, dont son père, furent emmenés par l’armée turque. Sa mère se retrouva seule avec deux enfants. Elle attacha Avag sur le dos d'un bœuf, sa sœur sur un veau, puis ils entamèrent leur difficile périple.
« On avait faim, ma pauvre mère dénichait ça et là de quoi manger, mais elle ne mangeait rien, elle était épuisée et malade. A notre arrivée dans la ville de Baquba en Irak, les Anglais l'emmenèrent à l’hôpital. »
Mais sa mère ne revint pas de cet hôpital.
Après la mort de sa mère, Avag, alors âgé de six ans, et sa sœur Sanam, quatre ans, furent pris en charge par un soldat anglais, qui les confia ensuite à l’oncle d’Avag.
« Mon oncle était jeune et ne pouvait s’occuper de deux enfants. Il m’emmena avec lui et demanda à ma tante de prendre aussi ma sœur. Mais ma tante se montra sans cœur, disant qu’elle ne pouvait prendre en charge une opheline. Elle ne voulait pas s’occuper d’une fille. Alors, ma sœur s’est retrouvée dans une ville étrangère, emplie de réfugiés.
« Je ne sais toujours pas si elle a survécu ou non. »
Ce périple de trois ans le conduisit au village de Khalisa, dans la province d’Ararat.
Là, ce garçon âgé de huit ans fut contraint de travailler pour un Azéri, réduit à l’état de serf. Mais, ayant appris des rudiments de lecture et d’écriture, il fut envoyé dans la ville d’Ararat pour y travailler dans une boutique.
« Dans cette boutique où je travaillais, tout le monde avait volé quelque chose et s’était retrouvé en prison. Aussi tout le monde fut étonné de voir qu’il n’y eut aucun vol, durant mes trois années de travail. A la fin, ils m’ont donné une bicyclette. », raconte Avag.
Tout en travaillant dans la boutique, il étudia dans une école pendant sept ans, puis intégra un institut agronomique et commença à travailler dans son domaine, les livres.
« Je ne connaissais pas bien l’arménien. J’ai tout de suite parlé plusieurs langues. Je connaissais les langues des gens avec qui j’avais affaire – le kurde, le turc, l’azerbaïdjanais -, alors j’ai commencé à apprendre l’arménien tout seul et j’étais le meilleur. »
Désireux d’apprendre, le jeune homme de 17 ans part à Erevan et intègre l’Institut d’Agronomie, où son excellence lui vaut d’obtenir une bourse d’études Tairov.
« Il était tout seul et pourtant, grâce à son ingéniosité et son endurance, il a réussi ; son petit-fils a hérité de son caractère – ils aiment apprendre », souligne Hasmik Harutyunyan, la fille d’Avag.
Aujourd’hui, ce docteur en agronomie sort avec précaution d’un tiroir ses diplômes et ses attestations. Il raconte avec fierté avec quelle ardeur, en dépit de tout, il travailla pour les mériter, passant de l’état d’orphelin et de réfugié sur une route à celui de docteur en philosophie et de Héros du travail.
Son petit-fils nous précise qu’Avag travaille toujours, il étudie maintenant l’anglais.
Mais aujourd’hui, ce qui compte le plus dans la vie d’Avag, c’est son livre sur sa vie. Il l’a terminé. Maintenant, il fait des copies, qu’il rédige à la suite.
« Il ne nous dit pas pourquoi il les copie à la main, note Hasmik. Il dit qu’il apporte quelques corrections. Mais je pense qu’il veut conserver une copie pour chacun de ses petits-enfants. »

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés