lundi 27 avril 2009

Remember 8 / 24




Baghdasar Hakobyan : « On marchait sur des cadavres. »



« On marchait à travers des cadavres, sur des cadavres. Partout des corps. Et les balles, les obus des Turcs qui pleuvaient sur ceux qui étaient encore en vie. »
Les souvenirs horribles de son enfance endolorissent toujours la mémoire et le cœur de Baghdasar Hakobyan, âgé maintenant de 95 ans. Il ne voit plus, mais les visions du passé le rattrapent en dépit de toutes ces années, telle une « balle turque » de la mémoire.
Pour Baghdasar, les massacres arméniens et l’exode constituent une histoire indélébile qui l’a privé de ses proches, de ses parents et de son enfance.
Il est né dans le village de Ziraklu, près de Kars, où il vécut avec ses parents, ses trois frères et une nombreuse famille, avant que les massacres ne commencent. Alors enfant, il dit ne pas se souvenir de tout, mais certaines scènes ne cessent de le hanter.
« Avant notre départ de Ziraklu, les Turcs ont appelé mon père et mon frère aîné et les ont tués tous les deux, se souvient-il. Alors nos vies sont devenues un long exode, fait de souvenirs horribles. »
Baghdasar précise qu’ils étaient une trentaine dans sa famille, vivant ensemble dans une grande maison, comme c’était l’usage à l’époque.
« Lorsque le massacre commença, certains d’entre nous réussirent à s’échapper, les autres soit furent portés disparus, soit moururent de maladie ou sous les balles des Turcs, dit-il. Ils prenaient les gens et les poussaient dans des granges à foin, puis ils les brûlaient vivants. La fumée se répandait dans l’air. »
Après le meurtre de son père et de son frère aîné, la responsabilité de la famille échut à la mère de Baghdasar, Antaram. Baghdasar se souvient d’elle en souriant, tentant de la faire revivre dans son esprit.
Le vieil homme raconte que les Turcs s’emparaient des belles Arméniennes, et c’est pourquoi sa mère se voilait toujours le visage et couvrait de suie ses membres.
« L’exode fut terrible ; on a su plus tard quelles privations endura notre mère pour nous garder en vie, dit Baghdasar. Durant trois ans, elle lutta, le cœur brisé et épuisée, contre les fusillades des Turcs, la faim et la maladie, mes deux frères à ses côtés et moi dans un couffin. C’était une époque horrible. On marchait lentement derrière un chargement ; on était affamés, sans abri. »
Finalement, Baghdasar arrive à pied en Arménie avec sa mère et l’un de ses frères.
« Sur notre route, une maladie terrible frappa les réfugiés et emporta mon autre frère », dit-il.
La mère de Baghdasar mourut peu après avoir atteint l’Arménie, terrassée par les épreuves et la maladie contractée lors de l’exode.
« Je me rappelle très bien que c’était le printemps, lorsque nous arrivâmes en Arménie, mais il y avait de la neige. Comme nous étions orphelins, on nous conduisit immédiatement à l’orphelinat de Gumri où se trouvaient beaucoup d’enfants comme nous. », se souvient-il.
Baghdasar grandit à l’orphelinat, puis, âgé de 10 ans, il commença à garder le bétail dans le village de Getashen, dans la région d’Hoktemberyan, afin de gagner sa vie.
« Je n’avais personne pour prendre soin de moi, m’envoyer à l’école pour étudier. Personne pour s’occuper de moi, si bien que j’ai dû me prendre en charge. »
Ensuite, devenu adulte, Baghdasar se mit à travailler dans le bâtiment. Dans les années 1930, il bâtit de ses propres mains sa maison à Erevan, et en 1937 il épousa Satenik.
« Alors la guerre patriotique commença et je perdis mon dernier proche, le seul de mes frères qui avait survécu. J’ai été gravement blessé sur le champ de bataille et renvoyé en Arménie. »
Chez eux, Baghdasar et Satenik ont élevé six enfants. Baghdasar devint un expert reconnu dans une fabrique d’huile et de savon, tout en gardant son jardin et en profitant de ses enfants, de ses petits-enfants et maintenant de ses arrière-petits-enfants. Il a 29 petits-enfants et arrière-petits-enfants.
« Je suis le seul qui reste de notre famille », dit-il.
Baghdasar a cultivé des abricots, des pommes et du raisin durant de nombreuses années. Jetant un coup d’œil à son jardin, il sourit : « Cette année, au jardin, la récolte a l’air bonne. Quel dommage que je ne voie plus et que ma santé ait empiré ! Sinon, je cultiverais à nouveau et je verrais les arbres fleurir à chaque printemps ! »

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés