lundi 27 avril 2009

Remember 9 / 24




Geghuhi Kivrikyan : de l’étranglement à la survie, puis au tricot



Une nuit de 1913, alors qu’être Arménien dans la ville de Tekirdagh est dangereux, un jeune couple cherche refuge avec d’autres, en cachette des soldats turcs.
Ils atteignent une maison sûre et demandent à entrer…
« Qui est-ce ? », demande une voix à l’intérieur.
« Suqias », répond l’homme avec sa femme et son enfant.
De l’autre côté, une voix dit : « Ne le laisse pas entrer, il a un enfant. »
« Elle restera silencieuse », dit le père.
« Tu l’étrangleras, sinon ? »
« Oui. »
Ainsi commence le récit de Geghuhi Kivrikyan, survivante du génocide.
La ville de Tekirdagh se trouve sur la côte de la mer de Marmara, à l’ouest de la Turquie. C’est la capitale de la province de Tekirdagh, avec une population de 100 000 habitants environ.
A la fin de la période de l’empire ottoman, la population de la ville ne dépassait pas 40 000 âmes, principalement des Grecs et des Arméniens.
En 1913, les Turcs étaient en guerre contre les Bulgares. Ils commencèrent à déporter les Arméniens et les Grecs de la ville, ne laissant que les familles dont le mari servait dans l’armée turque.
L’une des familles expulsée fut celle de Geghuhi Kivrikyan, née en 1913. La déportation commença alors que Geghuhi avait six mois, ce qui explique que cette nuit-là ses parents cherchèrent refuge dans un souterrain près de la rivière.
D’autres se cachant aussi, permirent à la famille d’entrer, après que le père de Geghuhi ait follement promis de réduire au silence sa fille, si nécessaire.
Une heure après, le nourrisson se mit à crier. La père tint parole et commença à l’étrangler.
« Ma mère m’attrapa et courut dans la rue », dit Geghuhi. C’est alors que le nourrisson s’évanouit. « Il lui fallait franchir des clôtures, mais j’étais trop lourde. Elle me balança par-dessus la clôture, puis sauta. Suite à la douleur due à la chute, je repris mes esprits. »
La mère de Geghuhi, Aghavni, s’enfuit avec sa fille.
« Après cela, on n’entendit plus parler de notre père », dit-elle.
Geghuhi et sa mère restèrent à Bigha jusqu’en 1922.
« Un jour, en 1922, plusieurs groupes de Turcs sont arrivés en ville et ont commencé à abattre les Arméniens et les Grecs, dit-elle. Ils tuèrent les gens pendant 24 heures. 25 ou 30 femmes se cachaient dans une maison, lorsqu’ils se mirent à tirer. On a sauté par la fenêtre. Mère était la dernière. En sautant au dehors, un vase l’a heurtée. Elle prit sa tête dans ses mains et cria. Les Turcs crurent qu’ils l’avaient touchée et cessèrent de tirer. »
En fin de journée, on compta une cinquantaine de victimes arméniennes dans la ville.
« Un général turc vint nous voir. Il nous dit qu’il nous laisserait partir si Anitsa, une belle jeune fille arménienne qu’il avait aperçue, l’épousait. Il nous accorda trois jours. »
La jeune refusa au début car ses deux frères avaient été tués par les Turcs. Mais comme tout le monde l’implorait, elle finit par accepter.
Le lendemain, des navires grecs arrivèrent et emmenèrent les Grecs et Arméniens survivants en Grèce.
« Nous avons vécu en Grèce jusqu’en 1947, ma mère, ma sœur et moi. Il ne restait aucun homme parmi nos proches… »
Leur vie en Grèce était misérable.
Geghuhi se souvient qu’elle se servait de boîtes de lait en poudre en guise de verres et qu’Aghavni tissait des tapis pour aménager leur habitation.
« On m’envoya apprendre la couture et j’ai constitué ensuite ma propre dot », précise Geghuhi.
Geghuhi épousa en Grèce un homme originaire lui aussi de Tekirdagh.
« La famille de mon mari n’avait été ni exilée, ni éprouvée. Mais ses grands-parents moururent en déportation et sa tante âgée de 17 ans fut violée et mourut peu après. »
Geghuhi et son mari, Harutyun, partirent en Arménie soviétique en 1947.
« Cette année, cela fait vingt ans que mon mari est mort, se souvient-elle. Il mourut un 24 avril… » La jeune fille qui tricota sa propre dot, est cette même femme âgée qui tente de se défaire de sa douleur.
« J’ai de la chance, car je vois et j’entends bien, dit-elle. Je me lève la nuit à cause de mes douleurs. Alors je tricote… »

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés