jeudi 2 avril 2009

Sami Dündar

© Olivier THEREAUX


Nous reproduisons ici notre traduction parue en 2007 de cette lettre si déchirante de Sami Dündar, détenu en Turquie. Lettre qui s'adresse aussi à tous les prisonniers sans barreaux, victimes d'autres prisons, moins visibles. Celles de l'intolérance et de l'oppression.



Lettre d’une prison de type F

par Sami Dündar



Cette lettre a été publiée dans le supplément dominical du quotidien Radikal, le 18 février 2007. Écrite par un prisonnier, Sami Dündar, qui se trouvait alors dans l’une de ces prisons controversées de type F, à la sécurité maximum, cette lettre décrit sa vie quotidienne, faite de solitude et d’isolement.


« Salut de ma prison de type F. Je voudrais vous décrire nos conditions de vie négatives ici. Je voudrais vous dire par où nous passons chaque jour, vous dire comment nous rapetissons et combien dures sont nos journées. Chose bien réelle, des gens séjournent dans une type F non seulement un jour, mais toute une vie. Tout ce dont je vais vous parler, il faut que vous le sachiez.

Pas d’autre possibilité dans une type F que de vivre une même torture psychologique, chaque jour. Tu l’as vis, tu l’as vis de nouveau et tu ne peux t’empêcher de rapetisser.

Entre temps, l’assassinat de notre cher Hrant Dink, notre frère, notre aîné de milliers d’années, a rendu notre isolement présent encore plus profond. Nous avons l’impression qu’en tant que société, nous sombrons chaque jour davantage dans les ténèbres et que ces ténèbres nous cernent davantage. Malheureusement, nous vivons dans un pays où le nombre des assassins augmente, tandis que diminue celui des intellectuels. Par cette lettre nous adressons à la famille de Hrant Dink nos condoléances et saluons tous les journalistes martyrs avec respect.

Je vais vous raconter une journée dans une prison de type F. Si vous le souhaitez, vous pouvez ignorer. (Au moment où j’écris cette lettre, nous entendons dire que le ministre de la Justice vient de publier une déclaration au sujet des type F. A dire vrai, je pense que rien ne va changer. Avant cette déclaration, ils nous refusaient tout droit à l’existence. Nous étions censés pouvoir utiliser les aires communes cinq heures par semaine, mais en réalité ils ne nous autorisaient cette aire commune qu’une heure toutes les deux, voire parfois trois semaines. Cette aire commune hebdomadaire de cinq heures ne nous est accordée qu’une heure toutes les deux semaines. Les neuf heures restantes nous sont refusées. Ils disent maintenant que nous avons droit à dix heures par semaine dans les aires communes. Comment vont-ils nous laisser dehors maintenant, alors qu’ils ne nous accordent pas cinq heures chaque semaine ? Et puis, ces cours de langues étrangères, de peinture, de musique, etc, auxquels nous avons droit, où sont-ils ? Nous ne les avons jamais vus. Pas d’eau. La plupart du temps, nous ne trouvons même pas d’eau potable. Ne soyez pas surpris si ces conditions s’aggravent, suite à cette déclaration. Et pourtant, je pense que nous devrions être sans préjugés. Attendons de voir…)

Nous commençons notre journée par ce bruit sur notre porte, sur laquelle ils frappent violemment. Ce bruit fait exploser ton cerveau. Alors ils crient : « Hé toi ! Viens, dépêche-toi ! » Inutile de dire à quel point un tel début de journée nuit à ton état d’esprit. Dès que nous ouvrons les yeux à la lumière du jour, nous subissons des pressions terribles. Ce claquement de porte violent se répète à plusieurs reprises chaque jour. Il te conduit à un état où le bruit le plus léger te fait frémir, ton cœur palpite, tu es muet de peur, tu deviens très sensible, extrêmement angoissé, et la peur, plus amère que la mort, enveloppe progressivement chaque parcelle de ton corps. Tu commences à être perturbé même par les bruits que tu provoques. Tu développes une réaction à toutes sortes de bruits, tu es incapable de supporter les bruits. Incapable de supporter même la lumière. A cause de l’étroitesse de l’espace où tu vis et que tu dois partager tout le temps avec la même personne, nous devenons très sensibles, en particulier aux bruits et à la lumière.

Quand tu tombes malade, tu vas à l’infirmerie. L’isolement se fait remarquer à chacun de tes pas. Rien n’est autorisé. Tu n’as pas le droit de regarder autour de toi, de regarder par la fenêtre, de marcher rapidement, de marcher lentement, de saluer un ami en chemin. Si tu rencontres et salues un ami en chemin, ils interviennent immédiatement. Nous allons à l’infirmerie pour le traitement, mais lorsque tu reviens, tu te sens malade psychologiquement. Tous les avertissements que nous recevons nuisent à notre état d’esprit. Alors nous commençons à avoir peur de nous-mêmes et des autres. C’est cela être prisonnier de type F…

Parfois nous avons peur de ne plus être capables de survivre, lorsque nous repartirons vers la société. Les humains sont naturellement des êtres sociaux, mais dans une type F ce qualificatif se dissout lentement. Tu commences à devenir distant vis à vis des autres, tu perds tes qualités sociales. Comme tu es dans un lieu où tout est interdit, tu te renfermes en toi-même et tu prends tes distances par rapport à la vie. Au fil du temps, tu commences à te voir comme quelqu’un de différent. Tu te sens exclu. Être libéré avec ce sentiment d’être délaissé peut être dangereux, et il est très probable que cette personne ressentira de la haine envers les autres et gardera ses distances, une fois revenu dans la société…

La plupart du temps, j’éprouve de la nausée lorsque je vois des gens à la télévision, je ne peux m’en empêcher. C’est sûrement lié au fait d’être isolé des gens depuis longtemps. Tu acquiers facilement ce sentiment, lorsque tu vis dans un endroit où tout est interdit. Ta vie est bouleversée, tu ne peux voir personne, probablement parce qu’ayant vécu avec les mêmes des années durant, les mêmes choses se répètent chaque jour dehors, si bien que tu deviens un robot. Se sentir soumis à une pression constante. Au fil du temps, cela exerce un profond effet et tu commences à oublier. À cause du manque de nouveaux stimuli, le cerveau rapetisse, tu perds la raison, tu commences à chercher ailleurs ce que tu as en toi. Voilà comment tu commences à oublier. Ils empêchent notre esprit de se développer. Ici l’isolement devient un mur opposé à la socialisation…

La cellule où nous vivons est si étroite que nous ne pouvons presque pas bouger, ni faire de la gymnastique. Comme on nous interdit l’accès à l’aire des sports, nos corps ne font pas d’exercice et se délabrent progressivement. Manque d’énergie, fatigue, inconfort… Tu n’arrives plus à boire le thé dans le verre, car ta peau est devenue très fine et brûle. Aucun traitement ne nous est donné. Et si tu ajoutes à tout cela les pressions psychologiques, tu es totalement abîmé. La plupart de nos ennuis physiques viennent de notre état d’esprit abîmé. Enfermé toute une journée dans cette cellule étroite, soumis à des pressions psychologiques, mon existence quotidienne est restée la même depuis trois ans et demi. La plupart du temps, les humains me font peur. Car la peur est la seule chose créée ici. C’est une relation de maître à esclave…

Je n’ai peut-être pas réussi, mais j’ai essayé de vous raconter nos journées emplies de larmes.

Que ressentez-vous, chaque fois que vous vous tenez face à un miroir ? Nous, nous avons l’impression de nous dissoudre…

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Source : http://www.info-turk.be/342.htm#Letter
Traduction : Georges Festa
Parue précédemment en février 2007, après accord de l’éditeur.