dimanche 5 avril 2009

Seyfo 1915


Monastère Mor-Gabriel, Midyat, province de Mardin (Turquie)


Génocide arménien : Les quatre visages du génocide turc des Assyriens

par Human Rights Without Frontiers International

www.aina.org


Le 1er avril, les Assyriens célèbrent leur traditionnel Nouvel An et se souviennent du génocide ottoman de 1915-1918, au cours duquel un demi-million de leurs ancêtres perdirent la vie. Ce qui nous rappelle que le génocide arménien a aussi affecté d’autres minorités chrétiennes tels que les Assyriens, les Chaldéens et les Grecs orthodoxes.
Le titre de cet article « Les quatre visages du génocide de 1915-1918 » se réfère aux atrocités communes dont ont souffert les quatre minorités chrétiennes de l’empire ottoman – les Arméniens, les Assyriens, les Chaldéens et les Grecs orthodoxes -, dont le génocide commis par les dirigeants de la Turquie durant la guerre se traduisit par l’anéantissement de plus des deux tiers de leurs populations.
Les quatre récits qui suivent racontent les tueries de masse, les tortures, les migrations forcées des survivants et les souffrances de peuples déplacés ou anéantis, à cause simplement de leur religion.
Katherine Magarian vit son père et plusieurs dizaines de membres d’autres familles brutalement tués par l’invasion des Turcs, durant les massacres des Arméniens qui débutèrent en 1915.
Le révérend John Eshoo et Kerime Cercis décrivent les souffrances des Assyriens et des Chaldéens aux mains des Ottomans de façon détaillée, d’après un témoin oculaire et une survivante. Maria Katsidou-Symeonidou évoque l’exode de son village familial lors de la Pâque orthodoxe de 1920.
Tandis que les derniers survivants, et maintenant la première et seconde génération des descendants des victimes, du génocide de 1915-1918 se souviennent et respectent la mémoire des disparus, Human Rights Without Frontiers International salue la reconnaissance du génocide arménien par plusieurs pays et soutient la campagne collective pour une reconnaissance ultérieure incluant les Assyriens, les Chaldéens et les Grecs orthodoxes. HRWF encourage aussi la Turquie à signer et ratifier la Convention d’accord du Conseil de l'Europe sur les minorités nationales.

Un visage arménien : témoignage de Katherine Magarian

J’ai vu mon père se faire tuer, quand j’avais neuf ans. On vivait à Palou, dans les montagnes. Mon père était homme d’affaires. Il parcourait la campagne, vendait des poteries et de la quincaillerie, du beurre et des produits quotidiens. Un jour, les Turcs sont venus et ont pris tous les hommes, puis ils les ont emmenés à l’église. Chaque homme en ressortait les mains liées dans le dos. Alors ils les ont tous massacrés, comme des moutons, avec de longs couteaux.
Ils sont tous morts. Dans ma famille ils furent 25. Tu ne peux pas marcher, sinon ils te tuent. Si tu marches, ils te tuent. Ils ne s’occupent pas de savoir qui ils tuent. Mon mari, qui était un petit garçon dans mon village, mais que je ne connaissais pas alors, vit sa mère être décapitée. Les Turcs, quand ils voyaient une femme enceinte, ils lui arrachaient son bébé et le plantaient sur leur couteau pour le montrer aux autres.
Ma mère et moi, on s’est mises à courir. Ils ont pris une de mes sœurs, puis une autre, elle n’avait que quatre ans, mais elle s’est échappée. Alors les Turcs ont frappé ma mère, elle saignait tout en marchant. On marchait, on marchait, et je disais : « Maman, je veux voir ma petite sœur ! », mais ma mère m’a giflée, en me disant : « Non ! C’est trop dangereux, on continue à marcher ! » Il faisait de plus en plus sombre, mais on marchait. Je ne savais même plus où on était. Les Turcs avaient pris notre ville.
On a marché pendant deux ou trois jours, avec presque rien à manger. Finalement on a retrouvé ma sœur qui s’était échappée. Alors on a marché vers Harput, puis j’aperçois des Turcs, je veux courir, ma mère me dit : « Mais eux, ce sont des Turcs gentils ». Alors elle me dit : « Maintenant tu vas vivre avec eux, tu seras en sécurité », et c’était vrai. Je travaillais là, je les servais, je faisais leur ménage, mais j’étais vivante et en sécurité. Mais pendant cinq ans je n’ai pas vu ma mère. Elle avait été emmenée dans les montagnes pour y vivre, et elle a vu des centaines d’Arméniens morts, des centaines, qui avaient été tués par les Turcs. Il y avait partout des corps.
Des années après, ma mère a dit aux Turcs : « J’aimerais voir ma fille ! », alors ils l’ont laissée repartir. Elle est venue de nuit à la maison. Elle ne me connaissait pas, mais elle savait que j’étais là. Sa voix était pareille à celle dont je me rappelais. Je lui ai dit qui j’étais, alors elle m’a dit « Tu es ma fille ! » et on s’est embrassées, en se serrant dans nos bras, on criait, on criait !
Puis ma mère entendit parler d’un orphelinat pour les Arméniens à Beyrouth, alors on y est allées après que les Turcs nous ont chassés de notre pays. J’y ai passé quatre ans, et de nouveau je n’ai plus vu ma mère jusqu’à ce qu’un prêtre nous réunisse. En 1924, elle vint dans ce pays pour retrouver la famille qui était partie avant le génocide. Trois fois j’avais perdu ma mère.
Parfois, au moment de la commémoration des massacres, je repensais à cet endroit. Tu sais, quand j’avais 14 ans, peut-être 15, je faisais un rêve, Jésus venait me voir et me disait « Donne-moi la main », alors je voulais me lever et partir avec lui, mais je ne pouvais pas. Puis je me retrouvais dans les montagnes, avec tous ces corps dont ma mère me parlera ensuite, et je voyais des fleurs, toutes sortes de fleurs, il n’y avait pas de corps, c’était très beau. Puis je voyais l’océan et un bateau, ce bateau qui m’emmènerait à Cuba des années plus tard. Je pense que Dieu me disait que je m’en sortirais. Je crois que j’étais heureuse de vivre. Dieu m’a rendue heureuse (1).

Un visage assyrien : témoignage du révérend John Eshoo

Vous avez sûrement entendu parler du massacre des Assyriens à Khoï, mais je suis certain que vous n’en connaissez pas les détails. Une grande partie de notre peuple avait émigré ici et un quart de nos réfugiés se trouvaient à Sardavar (Khoï). Ces Assyriens étaient rassemblés dans une caravane et furent tous abattus à coups de fusils et de pistolets. Le sang coulait littéralement comme de petites rivières et tout l’espace libre à l’intérieur de la caravane devint une mare rouge cramoisie.
Il n’y avait pas assez de place pour emmener toutes les victimes en vie vers leur lieu d’exécution. Les gens étaient emmenés par groupes, chaque nouveau groupe était obligé de se tenir debout sur le tas de cadavres encore sanglants, puis était abattu de la même manière. Cet endroit affreux devint littéralement un abattoir d’êtres humains, qui accueillait des victimes muettes devant y être exécutées par groupes de dix ou vingt à chaque fois. Pendant ce temps, les Assyriens qui habitaient dans les faubourgs de la ville, furent rassemblés et emmenés dans la grande cour d’une maison. Ces réfugiés assyriens furent gardés durant huit jours, sans rien à manger, à part une poignée de grains de maïs cuits distribués quotidiennement à chacun. Cette mesure n’avait aucun but humanitaire, elle visait simplement à maintenir les victimes en vie pour leur infliger les tortures les plus horribles au moment fixé pour leur exécution.
Finalement on les déplaça de ce lieu de confinement et ils furent conduits vers celui préparé pour leur cruel massacre. Ces malheureux Assyriens marchaient comme des agneaux vers leur abattoir, n’ouvrant les lèvres que pour dire « Seigneur, nous remettons nos âmes entre vos mains ! » La procession des victimes était dirigée par deux sayyids enturbannés de vert [l’ordre religieux le plus élevé dans l’islam], chacun tenant un livre ouvert dans sa main, lisant les passages relatifs au djihad [la guerre sainte], tandis que l’autre portait un sabre, emblème de l’exécution.
Lorsque la procession arriva à l’endroit prévu, les bourreaux commencèrent par couper les doigts de leurs victimes, phalange par phalange, jusqu’à ce que les deux mains soient totalement amputées. Puis elles furent étendues sur le sol, à la manière des animaux tués à la chaîne, mais là leurs visages tournés en haut et leurs têtes dépassant les pierres ou les billots de bois. Puis leurs gorges étaient tranchées de manière à prolonger leurs tortures en mourant. Et tandis qu’elles se débattaient dans l’agonie de la mort, les victimes étaient frappées et assommées avec de lourds bâtons. Beaucoup d’entre elles, luttant encore dans les douleurs de la mort, furent jetées dans des fosses et enterrées, avant même que leurs âmes n’aient expiré.
Les hommes jeunes et valides étaient séparés des plus jeunes et des vieillards. Ils étaient conduits à quelque distance de la ville, puis utilisés comme cibles par les tireurs. Tous tombaient, parfois avec des blessures non mortelles. L’un des chefs s’approcha des amas de corps qui étaient tombés, et s’écria, en jurant par les noms des prophètes de l’islam que ceux qui n’avaient pas reçu de blessures mortelles pouvaient se relever et partir, comme s’ils ne devaient plus souffrir davantage. Quelques-uns, ainsi trompés, se levèrent, mais pour être alors abattus par une autre rafale des fusils de leurs bourreaux. Certaines femmes, les plus jeunes et les plus belles, ainsi que quelques fillettes, qui les suppliaient de les tuer, furent conduites de force dans des harems contre leur volonté. D’autres furent soumises à des outrages si révoltants que je ne peux même pas les décrire. Mais la mort vint à leur secours et les sauva des passions abjectes de ces démons. Les victimes assyriennes de ce massacre s’élevèrent au nombre de 2 770 hommes, femmes et enfants (2).

Un visage chaldéen : témoignage de Kerime Cercis

J’avais treize ans quand le massacre commença. Mon père travaillait à la douane de Siirt. Je vivais avec mes parents, Cercis et Hane, mes trois frères, Kerim, Yusuf et Latif, et mon grand-père. Au printemps 1915, notre maison dans le quartier d’Ayn Saliba fut attaquée par une vingtaine de bandits. Durant cette attaque, mon père et mon grand-père furent tués à coups de couteau. Ma mère, mes frères et moi on a été emmenés dans un village étranger. Il y eut ensuite un grand massacre dans la ville, où tous mes proches furent tués et jetés dans un grand trou. Les Kurdes m’emmenèrent avec d’autres filles chaldéennes au village de Zevida, où j’ai passé un an. Chaque nuit, les Kurdes me violaient.
L’année suivante, je suis revenue à Siirt en compagnie d’une musulmane. Cette femme me conduisit à Abdul-Ferid, le nouveau propriétaire de notre ancienne maison. Elle croyait qu’Abdul-Ferid me ferait des excuses et m’aiderait, mais ce fut tout le contraire qui arriva. Il me jeta hors de la maison. Une Chaldéenne, qui travaillait comme nourrice chez un Turc, m’a aidée. Je devais porter de l’eau pour cette famille et entretenir le jardin. Un jour, quand je voulus prendre de l’eau à la source, un soldat vint à ma rencontre.
Il s’appelait Abdullah et transportait de l’eau pour l’hôpital de Siirt. Il m’a enlevée et m’a emmenée chez sa mère, Fatum Hanum. Elle me montra la fosse où tous les chrétiens massacrés avaient été jetés, en me disant : « Il t’arrivera la même chose si tu n’obéis pas à nos ordres ! » C’était un spectacle terrible, tous ces os et ces cheveux… En revenant chez elle, elle me dit : « Tu as compris ce que je t’ai dit, petite infidèle ? » J’avais si peur que je ne pouvais répondre.
Abdullah abusait sexuellement de moi, et de bien des manières. Durant trois ans, j’ai dû subir cet affreux traitement, je servais cette vieille sorcière et j’obéissais à tous ses ordres. Puis la famine commença à s’installer dans le village et chacun souffrait de faim, excepté Abdulriza, le négrier. Son dépôt était rempli de nourriture qu’il avait volé dans les maisons chrétiennes. Abdullah n’arrivait plus à s’occuper de sa famille. Alors il demanda à sa mère de prendre ses enfants et d’aller mendier de l’argent, mais elle décida de partir à Istanbul. Ce voyage dura trois mois et ce que Fatum et ses enfants me firent alors est trop horrible à décrire. A notre arrivée à Istanbul, elle me vendit à une musulmane qui connaissait l’un de mes proches. Je l’ai suppliée de m’y emmener, ce qu’elle finit par faire. Maintenant je vis chez ce parent, qui s’appelle Zeki Hirize et travaille comme cordonnier.
Voici les noms de mes proches qui furent assassinés : mes parents Cercis et Hane, mes frères Latif, Yusuf, Kerim (tué par Abdul-Ferid qui habite notre ancienne maison), mes grands-parents paternels et maternels, mes oncles Pitiyon, Tevfik, Bulos, et mes tantes Hatun et Helena. Tout ce que nous possédions, la maison, les meubles, l’or, les bijoux, tout appartient maintenant à Abdul-Ferid, qui a tout volé (3).

Un visage grec : témoignage de Maria Katsidou-Symeonidou

Je suis née dans le village de Mourasoul, dans le district de Sevasteia (Sivas), le 15 août 1914. Je me rappelle bien des déportations. En 1918, j’avais quatre ans environ, quand un jour j’ai vu mon père sur la place du village. J’ai accouru vers lui en lui demandant le gâteau qu’il m’achetait chaque jour au moulin que nous avions. Il m’a répondu : « Oh ma fille ! Les Turcs vont me tuer et tu ne me verras plus ! » Il m’a demandé de dire à ma mère qu’elle lui prépare ses vêtements et un peu de nourriture. C’est la dernière fois que je l’ai vu. Ils l’ont tué avec dix autres hommes.
Je me souviens d’un autre jour où un Turc a prévenu notre village, disant que tous les jeunes hommes devaient partir. Car le lendemain viendrait Topal Osman. En effet, ceux qui partirent furent sauvés. Ils tuèrent encore quinze hommes, y compris l’instituteur, le maire et le prêtre. Topal Osman captura trois cent cinquante hommes dans les villages voisins. Ils les fit attacher, tuer et jeter dans la rivière qui traverse notre village. Je me rappelle encore le bruit de la fusillade. Durant neuf jours, ils retirèrent les corps avec des chars à bœufs pour les enterrer. La plupart étaient méconnaissables, car ils avaient été décapités.
En 1920, aux alentours de Pâques, l’armée turque arriva et nous dit de prendre avec nous tout ce que nous pouvions emporter. Nous chargeâmes nos bêtes, mais nos sacoches furent déchirées et la plupart d’entre nous se retrouvèrent sans nourriture. Durant les marches forcées de déportation, les gardes turcs violaient les femmes et l’une d’entre nous fut enceinte. Dans la région de Teloukta, la moitié environ de notre groupe se perdit dans une tempête de neige. Puis ils nous conduisirent dans un endroit privé d’eau, Sous-Yiazousou, où beaucoup sont morts de soif. Quelque temps après, en traversant une rivière, nous nous sommes jetés dans l’eau, dans la précipitation on tombait les uns sur les autres, et beaucoup se sont noyés. On est arrivés à Phiratrima, une région kurde, et ils nous ont abandonnés dans un village près d’un pont. C’est là où la jeune fille enceinte donna naissance à des jumeaux. Les Turcs fendirent en deux le corps des nouveaux nés et les jetèrent dans la rivière. Puis, sur la rive, ils tuèrent beaucoup d’entre nous.
Ces massacres ne cessèrent qu’avec l’accord sur l’échange des populations (1923). C’est ainsi que nous fûmes sauvés. Je suis arrivée en Grèce en 1923. Comme j’étais orpheline, je suis arrivée avec la Mission Américaine à Volos en Thessalie. De là, on est partis à Aedipsos, à Larissa et finalement au village d’Aetorrahi, dans le district d’Elassona, où je me suis installée (4).


(1) Le récit de Katherine Magarian a été publié à l’origine dans le Boston Globe, le 19 avril 1998.
(2) Extrait du livre Lueurs d’Asie, du révérend Joel Werda (Chicago, 1990, pp. 156-158).
(3) Kerime Cercis fut interviewée en 1918 à Istanbul.
(4) Maria Katsidou-Symeonidou est décédée en novembre 1997.


Source : http://www.aina.org/news/20071113113103.htm
Cliché : © http://religions.blog.lenouvelliste.ch/files/2009/02/mor-gabriel.jpg
Traduction de l’anglais : Georges Festa - Tous droits réservés