jeudi 16 avril 2009

Yéguiché Tcharents

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Poème au monde


Prologue


Moi – poète d’Hayastan –
Cette terre voilée de brumes
Hantée par la mort –
J’adresse mon chant
A tous !
Je chante
Une fois de plus
Mais pourquoi devrais-je chanter seul ?
Moi, seul, et non ceux –
Qui traversèrent et triomphèrent
De ces âpres jours de tourmente.
Sous le soleil, dans la poussière.
Ces jours embrumés ruisselants humides.
Lutter, combattre, et peiner
Dans la crasse du sol.
Et telle la sueur s’écouler
Sur la face de la terre –
Tandis que le vent les projette çà et là.
Peut-être n’as-tu pas conscience
Que chaque humble ouvrier
Qui peine à sa tâche tout le jour durant –
Porte dans ses poumons de fer
Cent, mille chants.
Si tu n’en as pas conscience
Alors entends ma voix,
Ouvre grandes tes oreilles !
- Dans ce monde qui est nôtre
Ce sont eux les véritables bardes !
Et sais-tu ce qu’ils chantent ? –
Ils chantent des chants d’acier,
Des chants de feu et de ferveur.
Ils chantent –
Et leur chant
Domine le temps
Immense, ferme –
Leur chant –
Le monde –
Regarde !
Chants polytoniques,
Fabuleux,
Merveilleux
Chants miraculeux.
Salut à toi, camarade exalté !
Mineur !
Terrassier !
Boulanger !…
Oui !
Pourquoi devrais-je chanter seul ?
Que tous chantent !
Pour tous, pour tous, pour tous !
Et pourquoi devrait-il chanter seul ?
Lui seul – Boghos de Nairi –
Pourquoi pas Ivan, Youssouf, Chung-Fu ?
Tous frères de peau – qui
Se connaissent depuis des années.
N’entends-tu pas ?
Aujourd’hui Hun-yun du Tibet
Peut s’envoler vers Resht, Pétrograd. Tiflis
Ou, telle une feuille d’automne balayée par le vent
Garo – ou Hugo en l’espèce –
Peut s’envoler et atteindre
Marseille, Erevan, Tiflis,
Pékin, Chicago, Le Caire.
Ô terre, depuis peu
Devenue
Une rue étroite, minuscule
Oui, depuis peu
Depuis Pékin teintée de jaune
Chung-Fu peut éteindre sa main
Jusqu’à Nork et dire :
Salut, camarade Boghos !
Pourquoi devrait-il chanter seul ?
Que tous les hommes s’enflamment de chants !
Que le monde entier s’enflamme de chants !
Et chantent !
Et retentissent
Et entonnent !

Première partie


- Juillet 1914, Erevan –

Erevan.
Rue Astafian.

Sur la route.

Plongé dans ses pensées,

Boghos,

Un ouvrier, avance.

Sous le soleil brûlant.

Las, épuisé.

Cheminant.
Il fait une chaleur étouffante.

Eté. Soleil de midi.

L’air oppressant.
La route poussiéreuse.

Talonné par ses pensées

Boghos presse le pas.

Chaleur et poussière ;

Oppressantes – comme toujours.

De toutes parts –

Glaces, eau,

Raisins,

Vin.

Les autres. Charrettes. Les autres.

Et nul ne se doute

Que dans la rue Astafian maintenant

Un miracle va se produire…

Et ce miracle – c’est très simple…

Soudain une goutte de sueur

Du front de l’ouvrier

(Pressé par la chaleur il presse le pas)

tombe dans la poussière sur la route.

Elle tombe et durant un instant

Reflète l’espace infini
Et le soleil – une étincelle lointaine.

Soudain de cette goutte de sueur
Tombée dans la poussière –

Surgissent des armées innombrables !

Immenses, hardies, intrépides…

Par millions des soldats qui surgissent,

Guerriers de fer et de bronze –

Tous des travailleurs comme Boghos

Sans espoir, sans armes.

Soudain ils surgissent

De la route poussiéreuse –

Guerriers intrépides par millions

Hommes puissants. En armes.

Resplendissent les épées et luisent les sabres,

S’enflamment de chants leurs voix vaillantes,

Drapeaux rouges et drapeaux cramoisis

Qui s’étendent et ondulent avec frénésie.

Cela se passe rue Astafian

Sous le soleil de plomb

Tandis qu’avance l’ouvrier Boghos

Ses yeux fixés sur l’horizon.

Nul, pas un seul n’a vu.
Cela s’est passé en une seconde.

Puis – les roues d’une charrette qui se brisent

Sur la route poussiéreuse, oppressante.

(Expliquons ce miracle
en précisant que

Boghos est en chemin

Pour voir un vieil ami
Qui lui a parlé

D’événements d’une importance énorme

Sur le point d’avoir lieu

Et que l’heure du grand combat

Est…)

Erevan.

Rue Astafian.

Endormie. Au repos.

La poussière dans tes yeux.

Ville calme, pacifique.

« Hi han ! Hi han ! Hi han ! »
Le braiement
D’un âne

Adressé à un âne

Par un âne…

Paresseux.

Lent.

Un âne assoupi.

Tel un rêve agréable –

Chaleur,

Soleil,
Poussière de l’été –
Erevan,

Erevan,

Erevan…


Et Hamo l’aubergiste

De rouspéter contre la chaleur,

Se languissant de la claire

Et douce brise printanière…

Le monde est une route poussiéreuse

Où vivent

Les Hamo,
Les Garo,
Les Boghos.
Comme en rêve Hamo se voit

Sur la route au loin brûlée de soleil

Lui – Hamo
Juché sur le soleil

Les pieds ballants

Fredonnant un chant…

Et comptant mentalement

- Onze… douze… treize…

S’écoule le vin du soleil…

Mais les affaires est lentes…

Ce sera bientôt le soir –

Et il ira chez lui

Rentrer

Une fois de plus

L'aube venue...

A nouveau le soleil se lèvera,
Oppressante sera la chaleur
Et dans cette torpeur pesante

Y aura-t-il quelqu’un pour demander

Du vin et de l’alcool ?

Tels sont les rêves
De Hamo, qui somnole, épuisé ;

Le monde – une route brûlante, poussiéreuse,

- Le matin,
Midi,

Et la nuit…

L’âme de Hamo l’aubergiste est aveugle

Aux choses comme les miracles
Et lorsqu’ils arrivent et disent : « La guerre ! » -
Il ne bouge pas d’un pouce.

Il n’entend rien, ne ressent rien, ne se saisit de rien.

Peut-être est-ce un mariage ?

Où le vin rouge s'écoulera et s'écoulera

Sans mesure… sans fin…
Et lorsque vient l’aube

Alors il se lève et revient chez lui

Il entend tout le monde crier :
- La guerre. La guerre ! La guerre !


Deuxième partie


Entends-tu ?

Ils se lèvent –

D’immenses armées, cuirassées.

Entends-tu ?

Ils combattent –

Sur les champs de bataille

A travers le globe.

Ils se lèvent

Et marchent

De l’Oural aux Carpathes

Et des Carpathes à Erzéroum,
Et d’Erzéroum – vers Tripoli et Rome.

Ils arrivent de toutes parts –

Turcs,

Italiens,
Indiens,

Géorgiens,

Russes,

Des Shetlands,

Arméniens,

Tatars.

Tcherkesses,

Chinois,

De New York ils arrivent,
Des îles de Tahiti

Et de la lointaine Bagdad –
Ils arrivent –

Et ils arrivent

Tels la poussière dont se joue le vent

Depuis Londres – Pékin.

Kars,

Sarikamish –

Telle la poussière ils arrivent

Dans une tempête déchaînée.
Et de gronder –

« Vo-vo-vo – vo-vo » -

Gorge sèche du canon –

« Vo »

« Vo-vo » -

Le matin,

Midi,
Et la nuit.


C’est ainsi

Par millions les soldats

Se confrontent –

De Bagdad à Berlin.

Paramushir,

Et de Berlin à Calais

Et Douvres

Verdun

Lyon.

Depuis tant de mondes

Et tant de rivages

De New York à Pékin

De l’Oural à Milan.

C’est ainsi

Que se mêle le monde

D’un bout à l’autre

Et des cités entières de chair

Se confrontent.

Sous les rayons de plomb

Du soleil proche
La terre semble pourrir

Telle une charogne puante.

C’est ainsi

N’entends-tu pas ?

N’entends-tu pas au fond de ton cœur

Ceux qui périssent par milliers

En une seule nuit noire.



Troisième partie


Erevan.

Rue Astafian.

Hamo l’aubergiste sur sa chaise.

Automne.

Pluie.
Brouillard.

La route – bouche édentée

Emplie de réfugiés –

Sur les trottoirs humides,

Des files sans fin de réfugiés.


C’est ainsi

Hamo l’aubergiste

Qui se languit de la claire

Et douce brise printanière.
Et il songe :

Maintenant les Russes

Ont dû atteindre Bagdad –

Pourquoi

Ces gens
ont-ils
Fui Bitlis,
Moush, Bagdad ?
Pourquoi sont-ils ici

Et non à Bitlis. Bassen –

Andranik

L’invincible

Ne marche-t-il pas sur Erzeroum ?

Ces pensées en tête

Hamo revient chez lui se reposer

Tandis qu’un orphelin gît mourant

Sur le trottoir près de son auberge.

C’est ainsi.

Hamo l’aubergiste

Ne voit même pas Boghos,

Devenu soldat,
Atteindre Paramushir…

Et comme les affaires sont lentes

A le tenir éveillé

Il chante sans cesse

« Ma chère patrie… »



Quatrième partie


Erevan.

Autrement dit – Naïri.


Carrefour de continents

Où l’Est et l’Ouest se rencontrent

Voici l’ancienne Naïri –

Tachée de sang

Point d’interrogation

Erigé

Tel un rêve
Profondément fiché dans le passé –

N’est-ce pas cela Naïri ? …


S’envolent les jours

Jours de feu –

Qui s’envolent à la hâte…

Ton âme j’étreindrai

Et je la lancerai

Tel un disque de fer –

La lancer vers l’avenir…

Les voici maintenant

Bâtissant à nouveau le monde –

Le bâtissant à nouveau

Rue après rue –
L’ouvrier moscovite

Prénommé Ivan,

Les Chung-Fu,

Les Hans,

Les Boghos –


Epilogue


Maintenant –

De toutes parts –

Peux-tu entendre ?

Ces cloches qui résonnent…
Qui résonnent de défi !

Apprends que le monde devient

Une rue emplie de joie universelle
De Pékin les Chung-Fu

Boivent et s’écrient

- A ta santé, Boghos !

Et si mes brillants espoirs

Devaient être réduits en cendres

Je continuerai à chanter

Le Seigneur pour toi
O mon puissant frère de fer !
Et si ces jours de feu

Venaient à s’achever en désastre

Je continuerai à chanter –
Chanter tes actes glorieux

Moi – cette faible

Voix dernière…



Yéguiché Tcharents

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Traduit de l’anglais (adaptation Ara Baliozian) :
Georges Festa
– 04.2009 – Tous droits réservés


Yéguiché Tcharents (1897-1937) : Le plus grand poète de l’époque soviétique. Il étudia à Moscou et fut grandement influencé par des écrivains russes tels que Pouchkine et Maïakowski. Il écrivit avec une égale facilité des poèmes lyriques, rhapsodiques, satiriques et épiques. Il mourut victime des purges staliniennes.

Ara Baliozian est né à Athènes, en Grèce, et fut élevé à Venise, en Italie. Il vit dans l’Ontario, au Canada, écrit en arménien et en anglais. Il a publié plus de vingt ouvrages. Il a traduit en anglais plusieurs œuvres d’écrivains arméniens, tels que Krikor Zohrab, Zabel Yessayan et Kostan Zarian.

Source : http://www.groong.org/tlg/tlg-20041211.html