samedi 23 mai 2009

Archives d'Abkhazie

François Truffaut – Fahrenheit 451 (1966)
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Archives d’Abkhazie : feu de la guerre et cendres de l’Histoire

par Thomas de Waal

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[La documentation historique de l’Abkhazie, territoire de la cosmopolite Mer Noire, a été détruite durant la guerre, le 22 octobre 1992. L’archiviste grec conserve le peu qui en reste. Reportage de Thomas de Waal.]


Pour moi, l’histoire tragique des archives d’Abkhazie est inséparable de celle de leur archiviste.

J’ai rencontré pour la première fois Nikolai Ioannidi en mai 1992 à Soukhoumi, la capitale d’alors de la république autonome d’Abkhazie et qui fait toujours partie de la Géorgie. La guerre était sur le point d’éclater entre les Abkhazes et les Géorgiens, mais je n’en avais qu’un vague pressentiment, remarquant le couvre-feu la nuit, la polémique concernant le droit pour les forces de sécurité de porter des armes et l’inquiétude des gens que je rencontrais quant à leur avenir.

J’avais une vision plutôt aiguë de cette étrange situation de tension, car tous mes camarades se trouvaient être Grecs. J’avais choisi l’Abkhazie, plutôt par hasard, comme lieu de reportage radio pour la BBC sur la situation critique des Grecs Pontiques et sur le dilemme auquel ils faisaient face, suite à l’effondrement de l’Union Soviétique : devaient-ils abandonner leur habitat ancestral sur la Mer Noire et émigrer vers ce pays étranger appelé Hellas [Grèce] ?

J’ai passé là plusieurs jours, vivant dans un chalet en bois voisin de la Mer Noire, arrosé de cognac, faisant la tournée des villages, des écoles et des associations culturelles – sans jamais pouvoir échapper à la vigilance de mes hôtes grecs. J’avais l’impression d’être captif de quelque domaine grec de l’époque byzantine, perdu depuis longtemps.

Un jour, ils m’emmenèrent voir les archives et leur conservateur grec, un homme remarquable, Nikolai Ioannidi. De grande taille, émacié, à la peau pâle comme du parchemin, les yeux d’un bleu pénétrant – hérités, semble-t-il, de sa mère allemande, plutôt que de son père grec. Il fumait beaucoup, s’exprimait avec netteté, précision, portant un béret bleu de marin. C’était un spécialiste éminent de l’histoire de l’Abkhazie et des Grecs Pontiques de la Mer Noire.

Tandis que Ioannidi développe le récit fascinant de l’histoire des Grecs d’Abkhazie – leur rôle dans les guerres russo-ottomanes au 19ème siècle, les fortunes qu’ils bâtirent dans la navigation et le tabac, leur déportation en masse par Staline en 1949 et leur retour contrarié dix ans plus tard -, je remarque à peine les archives sur lesquelles nous sommes assis, sauf pour noter que c’est le lieu d’une collection unique de journaux grecs pontiques.

L’Abkhazie ne connut que trois autres mois de paix. En août de cette année-là, l’armée géorgienne – ou, pour être plus précis, un ramassis de pillards dépenaillés en armes, dépendant nominalement des forces militaires embryonnaires d’un nouvel Etat, existant à peine – pénétrèrent dans Soukhoumi, mettant la ville à sac et expulsant les autorités abkhazes. La guerre éclata. Les Abkhazes furent tout d’abord emmenés vers le nord par les Géorgiens, puis, à l’automne 1993, avec l’aide des Russes, les premiers revinrent en victorieux, assoiffés de vengeance, chassant les Géorgiens.

Une histoire effacée

Dix ans se sont passés avant que je ne revoie Soukhoumi, ces archives et Ioannidi. Dans l’intervalle j’avais couvert la guerre en Tchétchénie et les suites du conflit au Nagorno-Karabagh, mais je n’étais pas revenu dans ma première zone de conflit au Caucase.

Je reconnus à peine la géographie de l’endroit. Bien que les combats aient pris fin huit ans auparavant, l’herbe pousse dans les rues de Soukhoumi et la moitié de la ville est toujours en ruines. La vaste carcasse brûlée du Parlement abkhaze domine la métropole, tel un vaisseau noirci, échoué au milieu de la place centrale. L’on se croirait à Pompéi : la communauté la plus nombreuse de la ville, les Géorgiens, ont tous fui, laissant Soukhoumi telle la capitale à moitié vide d’un nouvel Etat séparatiste, que personne ne reconnaît. Certes, les Abkhazes ont remporté une « victoire », mais à un prix incroyablement élevé.

Sur le lieu des archives se trouve un emplacement humide, où demeure encore la carcasse noire et vide d’un édifice – destruction parmi tant d’autres. Ioannidi occupe maintenant deux couloirs dans l’aile froide de l’université, encombrés à mi-hauteur de paquets en carton. Il me raconte ce qui s’est passé.

Ioannidi vivait dans la « ville nouvelle » de Soukhoumi, une cité dortoir soviétique faite de tours à trois kilomètres du centre-ville, où se trouvaient les archives. Le 22 octobre 1992, la ville se trouvait sous contrôle militaire géorgien, soumise au couvre-feu. Il revenait avec mille précautions chez lui, alors qu’il faisait encore jour et que les snipers se préparaient pour la soirée.

A 20 heures un voisin qui vivait près des archives l’appelle au téléphone et lui apprend que l’immeuble est en feu. Ioannidi n’avait aucun moyen d’y retourner et il dut attendre jusqu’au matin pour découvrir ce qui s’était passé durant la nuit.

En fin d’après-midi, une voiture avec cinq ou six jeunes Géorgiens, portant les uniformes noirs de la police militaire de Soukhoumi, s’arrête devant les archives. Ils renversent la porte, entrent et mettent le feu. Des voisins de toutes nationalités, y compris des Géorgiens, se précipitent pour éteindre l’incendie. Mais, quarante minutes plus tard, les hommes armés sont de retour. Cette fois, ils évacuent les voisins à coups de fusil, entourent le bâtiment, l’arrosent de kérosène et mettent à nouveau le feu. Un camion de pompiers, qui arriva sur les lieux, ne fut pas autorisé à intervenir.

Des appels téléphoniques désespérés auprès du KGB, de la police, et même de l’évêque orthodoxe, restèrent vains. Apparemment, bien que cet incendie volontaire ait été officiellement approuvé, nul ne voulait en assumer la responsabilité.

Ioannidi arriva à 6 heures le lendemain matin pour découvrir que tout avait disparu. Lorsqu’il ouvrit le coffre-fort dans les décombres de son bureau, il crut un instant que ses manuscrits personnels inédits avaient survécu, mais réalisa qu’ils avaient été réduits en cendres par la chaleur sous ses yeux.

Une foule de curieux se rassemble alors. L’éminent écrivain abkhaze, Shalva Inal-Ipa, s’approcha, très tendu, et observant le rituel funéraire abkhaze, inclina sa tête vers le sol.

En une nuit, les documents historiques de l’Abkhazie furent quasi éliminés. 95 % des archives furent détruites. La seule section à avoir plus ou moins survécu concerne les archives de la radio à partir des années 1930. Des vastes collections du 19ème siècle rien ne fut préservé.

L’année suivante, les archives du Parti Communiste d’Abkhazie, conservées dans un bâtiment séparé, furent détruites lors d’un affrontement, alors que les Abkhazes reprenaient Soukhoumi aux Géorgiens. Ioannidi estime que sur les 176 000 documents d’archives qui existaient en Abkhazie, 168 000 ont été détruits. Il s’est assuré qu’au moins certains survivent, conservant longtemps les documents restants empilés chez lui dans son appartement humide situé au neuvième étage, avant que ne lui soient attribuées des pièces vides à l’université, où les archives restantes sont maintenant entreposées.

Un projet patrimonial

C’est un truisme de dire que lors d’une guerre, les combattants tentent de réécrire l’histoire. En l’occurrence, il y a là un exemple qui fait froid dans le dos où l’un des camps parvient de manière globale à détruire de fait l’histoire de son adversaire. Une partie du combat que se livrent Georgiens et Abkhazes s’explique par les doléances de ces derniers se plaignant que leur histoire a toujours été rabaissée par leurs voisins plus nombreux. Mais il y a là matière à ironiser : l’Abkhazie était un territoire cosmopolite de la Mer Noire, comptant maintes nationalités différentes. En détruisant les archives abkhazes, riches d’un passé multi-ethnique, les Géorgiens ne niaient pas seulement aux Abkhazes leur droit à leur propre histoire. Ils anéantissaient aussi la complexité de la véritable histoire de cette région métissée, la renvoyant à l’année 0. S’anéantissant aussi eux-mêmes, naturellement.

De nos jours, l’on a peine à réaliser que des Géorgiens aient vécu à Soukhoumi, toute trace de leur héritage ayant été retirée. La communauté grecque de la ville, au sein de laquelle Ioannidi a grandi, a quasiment disparu. Ce que Staline avait commencé et que les seigneurs de la guerre géorgiens poursuivirent, le gouvernement grec l’a achevé en envoyant un énorme paquebot venir évacuer un millier de citoyens grecs d’Abkhazie à la fin de la guerre, lors de ce qui fut pompeusement appelé « Opération Toison d’Or ».

Ioannidi demeure le digne emblème d’une voie multiculturelle demeurée vaine. Il possède un manuscrit inédit sur les déportations staliniennes de 1949, basé sur son étude des archives du KGB, parties depuis en flammes. Et il n’hésite pas à affirmer que cet exode massif a privé l’Abkhazie d’une communauté qui liait ensemble Abkhazes et Géorgiens. « Si 1949 n’avait pas eu lieu, la situation en Abkhazie aurait été entièrement différente, me dit-il. S’il y avait eu une force neutre au milieu, la guerre n’aurait pas été possible. »

Ioannidi est maintenant conservateur en chef d’Abkhazie à la retraite, bien qu’il passe l’essentiel de son temps ici, sirotant son café grec, gardant un œil de père sur ce qui reste d’une institution qu’il dirigea quarante années durant. Sans romantisme, il souhaite qu’un jeune poursuive ce travail. « J’appartiens à la génération de l’époque soviétique. Je ne suis pas le mieux placé pour savoir quoi en faire maintenant. »

L’unique inventaire existant a disparu avec les archives et Ioannidi aimerait voir les liasses de documents empilés qui subsistent être dûment cataloguées. Mais l’ennui d’être dans un Etat non reconnu, dit-il, est que personne à l’étranger ne propose aucune aide et que l’on vit dans un vide international, coupé de tout contact avec les archivistes dans le monde.

J’écris ces lignes en partie dans l’espoir que quelqu’un propose comment préserver les quelques archives calcinées d’un Etat non reconnu et inaccessible. Ce ne sera pas une tâche facile. Mais ce serait un appel d’air pour la civilisation dans ce coin désolé du Caucase – et un geste de respect mérité envers un dépositaire exceptionnel de valeurs nobles et de journaux jaunissants.

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Source : http://www.opendemocracy.net/democracy-caucasus/abkhazia_archive_4018.jsp
Traduction : Georges Festa – 09.2007 - Tous droits réservés
Paru précédemment en 2007, après accord de l’éditeur.