mercredi 6 mai 2009

Atom Egoyan - Interview


Atom Egoyan – Interview

par Philip Concannon

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Bien qu’il reste surtout connu pour son chef d’œuvre The Sweet Hereafter [De Beaux lendemains, 1996], nominé aux Oscars, le réalisateur canadien Atom Egoyan a produit une œuvre éclectique durant ces vingt dernières années. Qu’il étudie les frontières de l’obsession érotique dans Exotica [1994], qu’il expose le génocide arménien dans Ararat [2002] ou qu’il joue avec les tropes du film noir dans Where the Truth Lies [La Vérité Nue, 2005], les films stylisés, souvent non linéaires, d’Egoyan, nous proposent fréquemment une exploration fascinante des relations humaines.
Adoration, son tout dernier film, prolonge cette veine, racontant l’histoire d’un jeune homme qui réinvente le récit de sa famille, et se servant de ce discours pour enquêter sur la nature de la vérité, du préjugé et du rôle que joue la technologie dans nos existences. J’ai rencontré Atom Egoyan lors du festival du film de Londres, l’an dernier, pour évoquer son travail.


- Philip Concannon : Adoration aborde plusieurs thèmes différents, dont certains que tu as explorés par le passé. Quel est le concept qui t’a poussé à l’écrire ?
- Atom Egoyan : J’étais inspiré par le fait que notre fils va avoir 15 ans, et bien sûr tu commences à repenser à l’époque où tu avais 15 ans. Lorsque j’avais son âge j’ai commencé à écrire des pièces de théâtre dans mon école. Je trouvais ça passionnant, des amis m’on rejoint et nous avons présenté ça aux professeurs, mais je pensais que si j’avais 15 ans maintenant et que je sois obsédé par le théâtre, cela ne suffirait pas. Tu préfèrerais l’élargir au public le plus large possible, mais le plus étonnant, et qui aurait été impensable il y a trente ans, c’est que maintenant tu as un public global et que tu peux diffuser cela dans le monde entier. Simon est un jeune homme qui essaie de découvrir qui étaient ses parents, tout cela est en quelque sorte bloqué ou déformé par son grand-père ; si bien que, comme cela arrive souvent lorsque tu n’as pas accès à quelque chose, tu découvres une manière plus créatrice de le découvrir. Il tombe par hasard sur un fait divers qui lui est présenté par son professeur de français, et il découvre une façon de créer cet alter ego, il est captivé par cela. A mon avis, je pensais beaucoup aux effets produits par certains professeurs. Lorsque j’ai commencé à écrire des pièces, j’étais inspiré par certains professeurs qui me dirigeaient dans certaines directions, mais dans ce cas le professeur est un personnage très complexe qui semble être en train de créer tel projet, mais qui en fait crée quelque chose de très différent.

- Philip Concannon : Tu t’intéressais à internet avant de démarrer ce film ?
- Atom Egoyan : Globalement la technologie m’intéresse, dans la mesure où cela concerne mes personnages. Dès mes premiers films, je m’intéressais à toutes sortes de technologies de pointe, la téléconférence dans les années 80, puis la vidéo, en particulier la structure des vidéos familiales. Les gens pouvaient accéder à leur passé en retrouvant d’anciennes bandes et en les manipulant, ces bandes elles-mêmes avaient une qualité physique, si bien qu’ils devenaient ces objets, ils se mettaient à contrôler des métaphores pour ces personnages jeunes qui tentent de se reformater. L’internet est très différent, bien qu’il semble similaire – il s’agit toujours de regarder quelqu’un sur un écran de télévision – mais ce n’est plus un système hermétique ou privé. C’est largement accessible, c’est immédiat, il n’y a pas d’objet physique, cela existe tout simplement, à la façon d’une amibe toujours changeante, comme le monde. Dans un sens, la première partie du film utilise aussi la forme d’internet, la structure et la façon dont les événements, les idées et le temps sont racontés et rejoints semblent avoir quelque chose de fortuit, mais à mesure qu’on laisse derrière nous le monde de l’internet, reste un périple physique que ces personnages doivent vivre. Je m’intéresse donc à la technologie car ce qui m’attire c’est la manière dont les gens communiquent entre eux. Je pense que l’internet a changé radicalement non seulement la façon dont nous communiquons, mais la façon avec laquelle nous nous autorisons à nous créer des personnalités alternatives. Grâce à une formule comme Facebook, les gens ont soudain le moyen d’avoir plus d’amis qu’ils n’en auraient jamais rencontrés dans leur existence, et ce n’est pas une illusion, il s’agit d’un réseau en chair et en os. De plus, nous n’avons ni la place ni le temps de réfléchir avant d’exprimer notre opinion. Je pense que c’est une des choses intéressantes dont parle le film, par exemple cette communauté de gens qui pleurent une tragédie qui ne s’est jamais produite. Si ces gens entrent dans une voiture et se dirigent vers un pavillon, ils finissent par se dire : « Laisse tomber, c’est absurde ! », mais comme internet permet une réponse spontanée et immédiate, ils réagissent simplement de manière émotionnelle à quelque chose.

- Philip Concannon : Quand tu parles de gens qui se créent des personnalités alternatives, penses-tu qu’il y a là un paradoxe intéressant ? L’internet est un outil qui peut amener les gens à être plus proches ensemble, mais si chacun se cache derrière de fausses identités, alors il peut avoir un effet d’éloignement. Ils n’établissent pas de véritable relation.
- Atom Egoyan : Oui, mais je ne sais pas si cela a un effet d’éloignement. Je pense que nous sommes simplement saturés par un degré d’intimité auquel nous ne nous serions jamais attendus, ce qui fait que nous essayons de négocier le fait que nous devenons plus proches de quelqu’un qui nous est totalement étranger. Alors qu’est-ce que cela signifie ? Que signifie être présent dans la vie de gens auxquels nous ne sommes pas reliés physiquement ? Comment répondons-nous à ce que cette relation exige de nous ? Je pense que c’est une des choses qui touche les gens à propos du film. Il y a cette jeune fille que nous imaginons pouvoir être la petite amie de Simon, très perturbée de voir qu’il a créé cette version frauduleuse de sa vie, alors elle exige une part de sincérité, mais il semble qu’il y ait toujours une part de performance à ce sujet. Je pense que c’est simplement la nature des gens qui réclament de l’attention. En fait, c’est une façon très démocratique d’exprimer une opinion, chacun prend la parole, mais c’est toujours une survivance de ce qu’il y a de plus amusant, de plus agressif ou de plus charismatique. C’est simplement notre façon de répondre aux visages télévisés.

- Philip Concannon : Comment as-tu procédé pour les sessions de chat ?
- Atom Egoyan : Nous avons fait beaucoup de recherches dans différents lycées, où nous avons mis en place l’équivalent de chats internet. Je savais que lorsque le film sortirait, ce serait banalisé, même si cela semble encore un peu futuriste. Il existe des chats que l’on peut installer sur Skype où l’on peut se connecter jusqu’à neuf personnes, bien que ce ne soit pas aussi fluide que le chat version texte, mais c’est pour bientôt, je pense. Nous avons mis en place ces sessions simulées de chat dans des lycées. J’ai lancé cette idée de la réalité construite par Simon, ils l’ont immédiatement adoptée, je veux dire, c’était hallucinant de voir avec quelle vitesse la chose a été assimilée et comment ils ont été capables de réagir. Tous ces jeunes de lycées que vous voyez, en particulier dans la scène où il mange des céréales, ce sont de vrais lycéens qui arrivent avec ces idées. Si cela semble un peu didactique, c’est parce que ces jeunes tendent à être un peu didactiques dans leur manière de penser, et c’est ce qu’ils disent.

- Philip Concannon : Tu places le terrorisme en filigrane dans ce film. Une scène rappelle beaucoup de discussions que les gens ont eu tout de suite après le 11 Septembre. Pensais-tu faire un film abordant cette question depuis cette date, et pourquoi as-tu voulu l’explorer maintenant ?
- Atom Egoyan : Je me souviens de ces conversations et je me souviens de la peur qu’on ressentait. Pour être tout à fait honnête, cette scène fut entièrement tournée et produite, la conversation parlait surtout des deux cultures, le grand-père classant la religion de l’islam dans son ensemble comme encline à la violence, mais les répliques au sujet du 11 Septembre qui inaugurent la scène ont en fait été ajoutées par le système ADR (remplacement automatique des dialogues). Ce qui m’intéresse, c’est que lorsque tu l’édites c’est toujours en évolution. Et il nous a semblé que si Simon a 15 ans cela pouvait s’être passé juste après le 11 Septembre. Cela paraissant avoir davantage de résonance.

- Philip Concannon : Tu parlais des modifications du film lors du processus de production, et comme beaucoup de tes œuvres, Adoration obéit à une structure non chronologique. Dans quelle mesure le scénario en tient compte et la production le développe ?
- Atom Egoyan : Avec ces films – et quand je dis « ces films » je remonte jusqu’à The Sweet Hereafter et maintenant Adoration – la production correspond au jet final, vraiment, et des choses peuvent encore être modifiées. Si tu lis le scénario de tournage de The Sweet Hereafter, il est radicalement différent du film achevé. C’est simplement dû à l’utilisation de l’intrigue. Elle est plus malléable qu’elle ne l’aurait été dans un film conventionnel. C’est une des choses que j’ai trouvée très surprenante au sujet de Where the Truth Lies. Rien ne changeait parce que c’était trop induit par l’intrigue et il y avait trop de fragments d’information qui devaient être montrés à certains moments ; tu ne peux vraiment changer cela car il y a quelque chose de formulé dans ce type de film. Pour les scénarios d’origine et les idées d’origine, ils sont conduits dans un processus où ils sont modifiés et joués, jusqu’à ce que tous les éléments soient finalement dans le mixage, y compris la bande sonore, ce à quoi je m’attends, car c’est une partie essentielle de la construction du film. Si tu regardes Adoration, The Sweet Hereafter et Exotica, la bande sonore et les thèmes développés composent la plus grande partie du développement dramatique. Il reste toujours de l’espace dans la production pour la musique.

- Philip Concannon : J’aimerais juste aborder un point au sujet de The Sweet Hereafter, vu que c’est l’un de mes films préférés. Tu disais que le scénario lors du tournage était très différent de celui du film achevé. Tu veux dire que le scénario était plus proche de la structure du livre ?
- Atom Egoyan : Non. Il se trouve que dans le scénario de tournage nous commencions par l’accident, avec Nicole à l’hôpital, et tout était construit comme une lettre à l’avocat expliquant pourquoi elle avait déconstruit ce dossier. Il y a de nombreux plans que tu vois dans le film maintenant, où la caméra se déplace lentement vers le visage de Sarah, et qui s’intègre à la voix-off, et lorsque nous les avons réunis, c’était catastrophique. Il nous a fallu beaucoup de temps pour remettre de l’ordre et réaliser – miraculeusement – que ces plans rapprochés de son visage avaient beaucoup de force sans texte. D’un autre côté, je ne pense pas qu’on aurait eu ces plans si nous n’avions pas anticipé le texte. Elle pensait certainement à ces choses lorsque la caméra se déplaçait. On a aussi compris qu’avec The Pied Piper [Le Joueur de flûte], qui n’était pas non plus dans le roman, nous n’avions pas besoin de discours concurrents, que ça suffisait. C’est donc une question d’ajustements à opérer, et qui ne reposent pas sur une formule de nature à empêcher une exploration ultérieure.

- Philip Concannon : Je crois qu’un autre effet, ôtant cet aspect littéral, est qu’il ajoute une couche de mystère au film, et Adoration comporte aussi ce genre d’élément. Il nous faut beaucoup de temps pour comprendre les motivations de Sabine, tu commences à laisser poindre des fragments d’information dans le récit. Tu aimes travailler avec ce sens du mystère ?
- Atom Egoyan : J’aime beaucoup. Je connais des gens qui ne répondent pas à cela, mais je trouve ça exaspérant. Je trouve ces scènes avec Sabine et Simon, où elle tente de négocier avec lui, et lui sait qu’il se trame quelque chose, mais ne peut s’imaginer ce que c’est, alors elle montre qu’elle ne peut donner davantage, et tout ce stratagème pour tester la tolérance de l’oncle – tu sens qu’il y a quelque chose d’étrange dans ces scènes, elles semblent fausses. En fin de compte, je crois, les fausses notes m’intéressent, cela apparaît dans The Sweet Hereafter avec la scène d’inceste dans la grange. Tu sens qu’il se passe quelque chose de mal, mais tu n’arrives pas clairement à l’identifier. Tu essaies d’entrer dans l’état d’esprit où sont les personnages, c’est perturbant pour le spectateur, mais j’espère qu’ils ne perdent pas confiance dans ce que j’essaie de faire.

- Philip Concannon : Tu prends des risques aussi.
- Atom Egoyan : Oui, c’est vrai. Tu te dis : « C’est vraiment une scène mauvaise. » Lorsqu’elle arrive pour la première fois et commence à parler de Jésus comme étant un prophète, qu’elle fait cette étrange remarque antisémite, cela semble faux et c’est un risque pris, mais ça me paraît intéressant. Ce qu’il y avait de super l’autre soir c’est que les gens ont réagi avec humour, cela faisait retomber justement la tension lorsque quelque chose n’allait pas ou ne s’intégrait pas vraiment. Non que ce ne soit pas bon d’une façon générique, comme le handicap d’avoir un narrateur douteux, car le problème est que si tu rends évident que c’est une mise en scène, cela ôte au spectateur la nécessité de s’impliquer et d’aborder ses propres préjugés. Voilà ce que j’essaie de faire. Lorsque tu vois cette belle blonde et ce sombre personnage du Moyen-Orient qui semble très manipulateur, tu te précipites sur tes propres conclusions. Tu te précipites aussi sur tes conclusions, lorsque tu vois la femme au hidjab, et je pense que cela fait partie du conditionnement dont je veux que le spectateur fasse l’expérience, afin d’entrer plus profondément dans l’intrigue dramatique. En fait, pour revenir à The Sweet Hereafter, il est très risqué de présenter l’abus sexuel du point de vue de la victime, avant qu’elle ne réalise la nature du traumatisme. Une des choses les plus troublantes du film pour beaucoup de gens, c’est qu’après l’accident elle essaie de comprendre pourquoi son père ne la touche pas, contrairement au livre où elle aborde sa colère. Dans le livre, Nicole est très en colère, pas dans l’adaptation, ce qui est l’une des modifications les plus importantes. Ce sont des risques pris, mais je pense qu’un film à budget réduit est le lieu pour prendre ce genre de risques.

- Philip Concannon : Même s’il s’agit d’un film à budget réduit, il y a une citation de toi dans les notes de production où tu évoques le tournage en 35 millimètres et le plaisir que tu y prends.
- Atom Egoyan : Oui, mais c’est idiot. Je pense que le tournage est superbe, mais j’ai coupé le négatif en 35 millimètres, qui à mon avis donne une meilleure image. Mais les gens sont habitués au numérique maintenant, et lorsque tu produis en 35 millimètres, ils ne savent pas comment faire avec ces raccords imparfaits. C’est clairement obsolète, mais je pense que tant que je pourrai tourner en 35 millimètres, je le ferai. J’ai vu un long métrage qu’un ami a tourné en numérique, en 4K, avec une projection parfaite, mais c’est vraiment déconcertant de ne pas voir le grain de la pellicule.

- Philip Concannon : Dans Adoration, tu travailles avec plusieurs acteurs que tu as utilisés auparavant, et puis il y a d’autres acteurs aux parcours et aux degrés d’expérience différents. Dans ces conditions, comment travailles-tu avec un ensemble pour aboutir à un niveau cohérent de performance ?
- Atom Egoyan : Le plus difficile est d’équilibrer les gens qui aiment procéder à beaucoup de répétitions et de prises et ceux que tu sais être meilleurs sur la première prise. Par exemple, les scènes entre Rachel et Sami ont été tournées en une seule fois, et leur jeu a dû être quasiment répété de façon théâtrale. Les scènes entre Arsinée et Devon étaient délicates, car Arsinée comprend mon langage et la nature du sujet sous-jacent. Alors avec Devon nous avons compris que plus on répétait, plus son jeu devenait maniéré. Finalement nous avons décidé de jouer ces scènes directement et de ne pas user de couverture, car Devon était très bon quand il se contentait de répondre naturellement à la première prise. Voilà les décisions les plus difficiles à prendre, lorsque tu recherches la performance et que tu réalises que tu devras chorégraphier les choses pour adapter les points de force et de faiblesse chez tes acteurs.

- Philip Concannon : Naturellement, tu travailles de nouveau avec Arsinée…
- Atom Egoyan : C’est vraiment agréable, car je sais de quoi elle est capable, elle a un don vraiment particulier. Elle est la seule personne qui pouvait jouer ce rôle, d’ailleurs écrit spécifiquement pour elle, et c’est un véritable privilège. C’est intéressant aussi, parce que je la vois maintenant dans plusieurs autres films avec des réalisateurs français et j’aime beaucoup ces autres types de performances qu’elle est capable de faire, et quand elle vient dans ma production, elle est capable de communiquer ce sentiment d’exister à la fois connectée sur le plan émotionnel et détachée des choses matérielles. Quelque chose de très particulier.

- Philip Concannon : J’aimerais te poser une question sur ton dernier film Where the Truth Lies, que j’ai vu à ce festival, il y a trois ans. Non seulement j’ai bien aimé, mais j’ai pensé qu’il avait réellement une chance d’atteindre un public plus large que pour la plupart de tes films.
- Atom Egoyan : Moi aussi. A mon avis, les gens ont vraiment aimé ce film, mais je pense qu’il a été enfoncé par beaucoup de gens qui croyaient simplement que je n’aurais pas dû faire ce genre de film – et peut-être n’aurais-je pas dû, je ne sais pas. Mais j’ai eu beaucoup de plaisir à le faire et c’est le type de films que j’aime. Je pense aussi qu’Alison [Lohman] a été injustement critiquée, car elle était exactement ce que j’avais en tête. J’ai pris une décision légèrement perverse – et quand je parlais de prendre des risques, je n’en suis pas encore persuadé. J’ai eu l’idée d’engager une actrice âgée de 27 ans capable de jouer aussi son propre personnage à l’âge de 12 ans, idée que je trouvais intéressante. Nous avons tourné en deux fois ces scènes, on avait une jeune fille qui jouait cette partie du film, mais j’étais tellement ravi à l’idée que ce soit Alison qui joue son personnage à 12 ans. Rétrospectivement, les choses auraient été plus compliquées. Pour les critiques selon lesquelles elle est trop jeune pour jouer ce rôle, je pense qu’elles sont le fait de gens qui la voient âgée de 12 ans, et en fin de compte, si ce n’était pas quelqu’un que ces deux hommes puissants pensaient pouvoir duper, alors on n’aurait pas vraiment d’intrigue dramatique. Je veux dire, j’aime le film, mais je pense qu’il faut commencer par écouter, quand tant de gens critiquent, alors l’avoir au téléthon et avoir cette relation avec Lanny en tant que héros, cela aurait pu ajouter une gravité au film qui n’était pas véritablement garantie ; car elle ne figurait pas dans le roman, où elle est plus classiquement une femme fatale. Donc je ne sais pas. Je pense que ce qui est choquant c’est que lorsqu’on regarde sa vie sur un DVD, les réponses qu’elle donne, les gens aiment vraiment le film. Simplement on ne leur a pas donné la chance d’en profiter au théâtre, et c’est triste car cela reste un beau film à voir.

- Philip Concannon : Il me semble que lorsque toute cette polémique a commencé à propos de l’interdiction aux moins de 17 ans, le film lui-même était pratiquement perdant face au débat concernant le contenu d’ordre sexuel et la censure. Tu es d’accord ?
- Atom Egoyan : Je pense vraiment que les gens sont fatigués de voir cette question revenir ; en fin de compte, voir du sexe au cinéma ne les intéresse plus. Les gens veulent aller voir des films pour une expérience émotionnelle et se distraire. Aujourd’hui on voit même des célébrités faire du hardcore sur le net ! (rires) Inutile donc de payer pour aller voir ça. Je veux dire, tu as peut-être raison. En fait, le film n’a pas été diffusé aussi largement aux Etats-Unis, car cette interdiction aux mineurs a beaucoup restreint sa distribution. Mais ce phénomène se limite à l’Amérique du Nord – on ne peut pas faire de publicité, ni de promotion ; le film est tout simplement mis à l’index. D’une certaine manière, je dirai encore que c’est ma faute, car la scène incriminée a été tournée sans coupures et j’ai appris depuis que si l’on aborde un sujet controversé, il faut vraiment le tourner d’une manière plus extrême pour que tu puisses revenir en arrière et dire que tu t’es compromis et que tu as tenté d’aborder certains sujets sensibles. Cette scène à trois, très belle et impeccablement jouée, a été tournée sans coupures, mais je n’ai rien pu faire avec le tournage, il n’y avait pas de couverture et c’est ma faute, je pense.

- Philip Concannon : Est-ce que cette expérience a changé ta façon de voir les choses en tant que réalisateur ? Si tu veux tourner une scène de sexe dans un nouveau film, devras-tu tenir compte parallèlement de la censure ?
- Atom Egoyan : Oui, en principe. Mais je suis aussi reconnaissant, rétrospectivement, au type de réalisation où les pressions commerciales ne sont pas prises en considération. Autrement dit, tu ne fais pas cette scène – de toute façon, je ne la tournerais plus comme ça -, ce qui est une honte, car je pense que les choses sont plus viscérales et fortes, jouées de cette manière. Elles paraissent davantage réelles, en quelque sorte. Je vais te dire, si cela avait été fait dans un studio, au moment où ils auraient vu les rushs, ils auraient demandé une couverture, ils auraient anticipé. Si bien que j’ai été puni à cause de ma liberté de création.

- Philip Concannon : Que vas-tu faire ensuite ? Tu as prévu un autre film ?
- Atom Egoyan : Justement, ce matin, j’ai eu une idée ! [rires] Disons que je mène d’autres projets. Au fait, tu as vu cette production de Eh Joe que j’ai faite ?

- Philip Concannon : La pièce de Beckett ? Je ne l’ai pas vue, mais je me suis documenté sur ta production.
- Atom Egoyan : Au moins, tu es au courant. L’autre soir, j’ai été choqué de voir toute une assistance demander : « Vous avez fait quoi dernièrement ? » J’ai répondu que j’avais produit cette pièce de Beckett avec Michael Gambon et j’ai réalisé que personne n’en avait entendu parler, ce qui était intéressant. Je suis engagé dans beaucoup de projets dont ce genre de gens n’entendent pas parler.

- Philip Concannon : Tu enseignes aussi, je crois ?
- Atom Egoyan : C’est ma dernière année à l’université de Toronto, où je donne un cours intitulé Transgressions, concernant la pratique interdisciplinaire entre film, art visuel, musique et art dramatique. Je travaille aussi à une installation et sur de l’opéra. J’ai réalisé une production de L’Anneau des Nibelungen. Un autre projet se profile à Berlin. Bref je suis très occupé.

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Source : http://philonfilm.blogspot.com/2009/03/interview-atom-egoyan.html
Traduction : Georges Festa – 05.2009 – Tous droits réservés