lundi 25 mai 2009

(An) Daradzootian Metch / In the (Un)Space

© Lola Koundakjian


(An) Daradzootian Metch / In the (Un)Space

de Nancy Agabian, Lara Aharonian et Shushan Avakyan

Yerevan : Centre de Ressources pour Femmes / Heghinagiayin Hradagootiun, 2007, 109 p.

par Christopher Atamian



L’apport du groupe pionnier de féministes qui, sur une courte période, au tournant du 20e siècle, s’illustrèrent à l’avant-garde des droits des femmes dans l’empire ottoman, s’est perdu dans les annales de l’histoire culturelle de l’Arménie. Parmi ces femmes courageuses et à l’esprit novateur figuraient Shushanig Goghinian, Sirarpie Dussap, Sibel et Zabel Yessayan. Essayistes, poétesses, écrivains, témoins, mères, dirigeantes et révolutionnaires, elles lancèrent ce qui a peut-être constitué l’un des plus remarquables mouvement d’auto-libération connu jusqu’ici dans cette partie du monde.

Ces féministes arméniennes – et leurs descendantes littéraires qu’elles ont pu avoir – restèrent plus ou moins dans l’ombre au cours des 80 années qui suivirent, abattues comme tant de leurs compatriotes par le génocide de 1915 et la domination soviétique qui s’ensuivit. Dans la diaspora, leurs semblables se retrouvèrent de même sous le poids suffocant de sociétés conservatrices, ouvrant pour la plupart dans des comités d’églises et des associations féminines plutôt que d’ouvrir la voie à de possibles compagnes de route telles que Betty Friedan, Catherine Millet et Simone de Beauvoir.

L’ouvrage d’Arlene Voski-Avakian, Lion Woman’s Legacy : An Armenian-American Memoir [L’Héritage d’une Lionne : Mémoires d’une Arménienne américaine], paru en 1992, rompit la glace dans la diaspora, tandis que Violette Krikorian faisait de même dans la république nouvellement indépendante d’Arménie avec sa poésie si riche et inventive. Sans surprise, Voski-Avakian influença grandement au moins l’une des femmes (Nancy Agabian) co-auteur de In the (Un) Space [Dans le nulle part], en arménien (An) Daradzootian Metch. Trois Arméniennes qui vivent en Amérique, une Américaine boursière Fullbright (Agabian), une Libano-canadienne habitant à Yérévan (Lara Aharonian), et une troisième, née en Arménie, mais qui étudie aux Etats-Unis (Shushan Avakyan), se sont rencontrées lors d’un atelier d’écriture pour femmes à Yérévan, puis à Shushi où elles ont établi la version définitive du texte. Ce mince livre de réflexions compte au final 109 pages et est tout à fait singulier, puisqu’il est écrit en trois langues : anglais, français et arménien oriental.

Le concept d’écriture est inédit. S’adressant directement au lecteur, par épigrammes, fragments de poèmes et même entretiens enregistrés, ces trois femmes s’adressent l’une à l’autre dans le texte, tout en visant simultanément une plus large audience, reprenant pour partie des méthodes utilisées par des féministes françaises comme Luce Irigaray et Monique Wittig, qui s’opposaient délibérément à la notion de plaisir d’écriture comme étant d’essence masculine, reflétant des structures patriarcales. Comment y échapper ? Cesser d’écrire comme un homme, quoi que cela puisse signifier - répondent simplement ces femmes. Aussi problématique qui puisse être une telle stratégie, c’en est une, qu’Agabian, Aharonian et Avakian utilisent toutes à leur profit.

Agabian

Nancy Agabian a séjourné à Yérévan en tant que boursière Fullbright pendant un an, durant lequel elle a conduit un séminaire d’écriture à l’Université d’Etat de Yérévan. Sa classe se composait de femmes qui, comparées à leurs semblables de Wellesley et Columbia aux Etats-Unis, prenaient un soin excessif de leur apparence et s’honoraient, note Agabian, de leur réputation de beauté, sans plus. Souvent, des garçons ouvraient d’un coup la porte de leur salle de cours, juste pour voir si ces femmes s’y trouvaient. Dans ces moments-là, Agabian avait envie de crier et de « leur jeter de la merde de chien » (p. 19). Heureusement, elle résista à cette pulsion. Agabian relate toute une série d’aspects déconcertants, mais bien réels, de la vie en Arménie. Un moment, elle se voit traitée comme une prostituée par un médecin de Yérévan pour avoir contracté une affection vénérienne. A un autre endroit du livre, lorsque Lara Aharonian se plaint auprès d’un autre médecin que son vagin s’est comme engourdi, elle se voit conseillée de « mettre un peu de yaourt arménien » dessus (« madzoon kssé »), curieux traitement s’il en est. Mauvais traitements domestiques, dépressions nombreuses, manque de libertés personnelles et de possibilités professionnelles font de l’Arménie contemporaine un lieu de vie défiant ceux qui n’appartiennent pas à une élite très restreinte. Toutes choses que nous savions déjà, bien sûr, excepté le fait que nous les voyons sous un jour nouveau ici, d’un point de vue clairement féminin.

Cependant, Agabian est au sommet de sa puissance comme poétesse, lorsqu’elle parvient à se défaire de toute l’étrangeté de sa pensée qui était déjà présente dans son premier livre Princess Freak [Princesse des rues]. Là nous lisons « Réalité » : « Tu es lesbienne ? demande-t-il. / Non, lui dis-je, je suis bisexuelle, mais les hommes me font peur / […] Leur pénis, dis-je / […] Alors il ouvre sa braguette et / Coupe son pénis avec son coupe-ongles […] / Ca tombe dans l’océan / Lavé sur / L’île de Lesbos / Où elles le recueillent / Le traitant aux herbes médicinales / Pour le raidir / Et l’utiliser / Comme un tampon. » (pp. 16-17)

Aharonian

Lara Aharonian fonda Kanayq Hayots, la première organisation de femmes en Arménie en 2001. Elle a grandi à Beyrouth et comme beaucoup d’Arméniens du Liban, partit au Canada avec sa famille, alors qu’elle était encore adolescente. Son chapitre dans Dans le nulle part, intitulé « J’Ose Dire / I Dare Say », décrit un sentiment typique de déplacement diasporique, rendu encore plus puissant par le fait qu’elle habite actuellement en Arménie, censée être sa « patrie ». Cette réalité conduit Aharonian à un état de totale confusion. Elle débute ainsi son chapitre : « J’ignore ce qui a bien pu me pousser ici-bas à tout abandonner et à me retrouver là, au milieu de nulle part, un endroit dont je ne partage pas l’histoire, ni passée, ni présente. Même la nourriture ne me plaît pas ici… (p. 61). Aharonian reconnaît penser en français et parfois en arabe, mais rarement en arménien. Elle poursuit en décrivant son déracinement et pourtant ressent son attachement pour l’Arménie et ses mauvais côtés. A un moment, elle se prend de pitié pour une vieille femme qui balaie les rues, et part en larmes lorsque celle-ci lui apprend qu’elle s’appelle « Sosse Mayrig », comme sa grand-mère révolutionnaire qui combattit les Turcs en 1915. Elle nous décrit un pays où les femmes qui veulent avorter doivent corrompre les médecins en espérant ne pas être violées en retour, un pays de villes à l’abandon qui ont été aussi métaphoriquement violées, comme le fut Shushi. Mais lorsque son récit se met à désespérer, sa collaboration avec Agabian et Avakyan semble transformer son état d’esprit, si bien qu’elle parvient à terminer avec une note de fierté : « Désormais, Dussap peut rester en paix. Yessayan prit note de tout. Et trois femmes ont agité la Terre. » (p. 90)

Avakyan

Avakyan, poétesse et traductrice née à Yérévan, a le plus contribué à cet ouvrage. Sa prose élégante joue sans cesse avec les mots, comme dans le titre de son chapitre, « Sevamenk », que l’on peut interpréter différemment par « Nous sommes (tous) Noirs » ou « Noirs tous ensemble ». Une grande part de la contribution d’Avakyan renvoie ici au passé, comme dans ce rêve récurrent de sa grand-mère coiffée d’un chapeau aux larges bords, qu’elle poursuit sans l’attraper dans une rue étroite, tel ce personnage des Mailles d’un après-midi de Maya Deren. Elle revient alors à cette belle méditation de Micheline Aharonian Marcom sur le génocide arménien dans The Daydreaming Boy [Le Garçon qui rêvait le jour]. Le livre de Marcom se centre sur un jeune survivant, Vahé, battu dans un orphelinat de Beyrouth dirigé par des sœurs arméniennes. Avakyan problématise l’usage par Marcom du sujet « nous » dans sa narration, questionnant ce que représente ce pronom. (Dans l’ouvrage de Marcom, « nous » représente tous ceux qui ont été privés de leur enfance.) Si le « je » est une représentation paradigmatique du moi dans la narration, alors à quoi se réfère le « nous » ? Quelle conscience ou existence collective, linguistique ou autre, implique-t-il ? Qui qu’il en soit, Avakyan écrit, renvoyant le passé à son impossibilité et son absurdité, d’où cette injonction implicite à la fois vers le lecteur et ses co-auteurs afin d’avancer ensemble.

Les femmes en Arménie n’ont pas la vie facile, c’est le moins que l’on puisse dire. Physiquement et émotionnellement délaissées par des hommes en quête de succès financiers à l’étranger ; censées être de belles vierges muettes à leur mariage ; et condamnées à vivre sexuellement insatisfaites, elles sont censées donner la vie, puis disparaître de la sphère publique. Il ne faut donc pas s’étonner si, dans ce pays, la classe politique, les milieux d’affaires et l’intelligentsia comptent peu de femmes. Beaucoup de questions abordées par les auteurs dans Dans le nulle part ont été déjà traitées ailleurs. En un sens, c’est précisément ce qui rend leur effort d’autant plus estimable, cette volonté de s’attaquer aux problèmes spécifiques de cette culture si étrange, prise entre Orient et Occident, et d’aider à la conduire vers la modernité, que cela plaise ou non.

[En guise de conclusion, il n’est pas inutile de préciser que, bien que trois Arméniennes ont contribué à ce livre trilingue, aucune n’a choisi d’écrire en arménien occidental. Peut-être est-ce inévitable, car cette langue, la langue des Arméniens de Cilicie et de la majorité de la diaspora, est peut-être en voie d’extinction. Ou alors la diaspora peut-elle relever ce défi et (re)créer une culture littéraire vivante dans cette langue, la plus belle de toutes ?]

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Traduction : Georges Festa – 09.2007 – Tous droits réservés