mercredi 6 mai 2009

David Kherdian


Forgotten Bread :
First-Generation Armenian American Writers
Edited with an introduction by David Kherdian
Berkeley : Heyday Books, 2007, 480 p.

Le pain oublié : écrivains arméniens américains de la première génération
Publié avec une introduction de David Kherdian
Berkeley : Heyday Books, 2007. 480 p.

par Christopher Atamian



Le Pain oublié constitue un juste témoignage sur une génération d’auteurs arméniens américains, nés pour la plupart au début du 20e siècle, dont beaucoup ont été oubliés des lecteurs comme des critiques. David Kherdian, à la fois éditeur et contributeur de cette anthologie novatrice, a rendu un important service tant à la communauté arménienne qu’aux lettres américaines. Désormais, les écrivains arméniens n’oeuvreront plus dans l’ombre de leurs autres compatriotes auxquels ils sont liés. En rassemblant ces 17 voix disparates, inégales mais toujours passionnées, Kherdian a fait en sorte que leur œuvre vive, comme il se devait. Il s’est aussi assuré qu’une nouvelle génération d’écrivains arméniens américains y intègrent leur histoire et peut-être même se rebellent contre elle, si tel est leur choix. (Pour être tout à fait clair, je dois admettre être l’un des écrivains de la « seconde génération » à avoir écrit un essai dans cette anthologie, parmi d’autres admirables écrivains comme Nancy Agabian, Nancy Kricorian et Arthur Nercessian).

Certains des auteurs de cette anthologie, tels que Léon Serabian Herald, Emanuel Varandyan et Leon Surmelian, naquirent dans l’Arménie historique et sont venus en Amérique en tant que survivants de la Grande Catastrophe de 1915. Le fait que beaucoup d’entre eux aient suivi des études supérieures et soient devenus écrivains est tout à leur honneur, et à l’honneur de la culture arménienne en général. D’autres, tels William Saroyan - peut-être l’écrivain le plus célèbre dans ce volume -, et Marjorie Housepian Dobkin, sont nés aux Etats-Unis de parents immigrés, eux-mêmes survivants du génocide.

Par moments, Le Pain oublié pourrait passer pour une lecture du génocide arménien, un testament sur la manière dont cet événement féconda l’identité arménienne au 20e siècle. Du « Cercueil de la Mort arrive tôt de Varandyan » aux « 70 000 Assyriens » de Saroyan, autant de récits sur la mort et le génocide, certains tragiques, d’autres pleins d’espoir, bouleversants. Certains des écrivains de cette anthologie, toutefois, tel Richard Hagopian, livrent des récits chaleureux de la vie immigrée en Amérique, comme dans « Un saint dans la neige » et « Ruben trouve l’amour ». D’autres, comme Harry Barba et Peter Sourian ont dépassé les topoi littéraires du génocide et de l’odyssée immigrée. Je signalerai au passage la nouvelle de Barba, « L’homme qui ne voulait pas boxer avec Mohammed Ali », comme l’un des plus beaux exemples d’écriture sur la boxe que j’aie lu à ce jour. Après un combat explosif au cours duquel le héros, Norman Meiers, tue littéralement son adversaire d’un dernier crochet, Barba écrit : « Il ouvre son poing, l’éponge part au loin. Chutant à terre, il se relève quelques secondes, puis chancelle d’une manière effrayante. Tout autour, le tumulte de la foule depuis l’arène. Devant lui, la gueule ouverte du vestiaire et ses odeurs familières. » (p. 268)

Je dois admettre que la qualité d’écriture déployée dans cette anthologie m’a quelque peu laissé de marbre. Comme Patricia Sarrafian Ward le note à propos dans son introduction à Varandyan, par exemple, l’écriture de ce dernier a une allure parfois guimauve ou kitsch, à la manière de plusieurs autres écrivains au tournant du siècle, ici présents. Mais les choses sont peut-être plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord. Dans « Le cercueil de la mort arrive tôt », par exemple, Varandyan se souvient d’Avetik Issahakian, dont l’écriture fut elle-même influencée par la poésie amoureuse persane et les hyperboles qui l’accompagnent : « Afin de parvenir à ses fins, il dut se faire plus changeant qu’un djinn, plus souple qu’un serpent. Sous d’ingénieux masques, il avait pris des risques insensés, pénétré en territoire ennemi, employé diverses ruses et techniques pour son affaire. Lorsque Salim lui déclara vouloir mourir, lui aussi souhaita souvent être mort. » (p. 46)

Les deux traditions – occidentale et orientale – sont parfois en conflit sur des questions de style et de contenu, ce dernier élargissant sa portée vers des types de métaphores qu’évitent la plupart des écrivains européens et américains. C’est précisément cette synthèse toutefois, qui entre pour partie dans la force et les faiblesses de beaucoup de nos écrivains ici.

Sans surprise, Saroyan et Arlen occupent une place importante parmi les écrivains du Pain oublié. Le génial style à la première personne, chez le premier, avec lequel il s’adresse à son lecteur comme s’il était son meilleur ami, est rafraîchissant à une époque de grandiloquence stylistique et de prétention intellectuelle : « Je bondis sur la pelouse et mon père me prit par la main, tandis que nous descendions la rue, coupant à travers le lotissement vers le chemin de fer de Santa Fe. Hajji était un vieil Arménien qui vivait près de Californie Field. C’était un homme si méchant, si inamical que j’aurais aimé voir à quoi il ressemblait de près. » (« Rêveurs », p. 133)

Je n’ai jamais été particulièrement enthousiaste de Saroyan, estimant, comme beaucoup de critiques, que son génie était au mieux de second rang, mais après avoir lu de nouveau « La Mule blanche » et « Les Vignes », je placerais volontiers Saroyan au-dessus de David Foster Wallace. Dans le contexte qui nous occupe, le chapitre extrait du classique Embarquement pour l’Ararat d’Arlen, où l’auteur raconte sa rencontre avec Saroyan à Fresno et poursuit par sa visite, tard dans la nuit, du cimetière de la ville, est particulièrement émouvant.

« Samedi soir » de Marjorie Housepian Dobkin démontre son talent évident de nouvelliste, décrivant le comportement d’une femme mariée malheureuse, attendant avec angoisse, la nuit, le retour de son mari. On se demande toutefois pourquoi Kherdian n’a pas repris un extrait de Smyrne 1922 : la destruction d’une ville ou d’Une Famille emplie d’amour, qui sont parmi les meilleurs exemples de son oeuvre. Parmi les poètes présentés, se détache Diane Der Hovanissian. Ses poèmes sont nourris de culture arménienne, qu’elle décrive son existence de fille d’immigrés arméniens dans le Massachussetts ou qu’elle revienne à des poètes arméniens tels que Siamanto et Varoujan, tous deux assassinés par les Jeunes Turcs en avril 1915, ou le remarquable poète militant Maro Markarian (« Avis »). Commentant les rapports entre générations, Der Hovanessian écrit : « Dur d’être l’enfant / d’un père révolutionnaire. Contre quoi / puis-je me révolter ? Les poèmes de Varoujan / et de Siamanto qui t’ont remuée / Qu’étais-tu ? » (p. 275) « Les Chants du Pain », titre repris d’un livre de Varoujan découvert après sa mort et dont le poème de ce nom a été perdu, commence délicieusement : « Tu penses que j’ai écrit par amour / Tu penses que j’ai écrit par facilité. / Tu m’imagines marcher en chantant / à travers les blés, faisant l’éloge du pain. » (p. 292)

L’on fait aussi d’agréables découvertes dans cette anthologie, en particulier l’œuvre de Peter Najarian, étranger à la plupart des lecteurs contemporains. Dans son introduction à cet écrivain drôle, clair et hardi, Arthur Nersesian cite l’une des descriptions les plus fortes de l’expérience immigrée arménienne à ce jour, extraite du roman Voyages de Najarian : « Ces générations qui descendent des hauts plateaux où jadis les filles de l’Urartu ouvrirent leurs jambes aux Arméniens, leurs filles baisées par les Mèdes, leur semence s’écoulant pour un long voyage, lorsqu’arrivèrent les Grecs, puis les Mongols, puis les Arabes, pour finir nulle part, en Amérique, cette lutte vaine de dix mille queues en Amérique, pour finir avec une créature chauve et stérile, qui se masturbe dans son miroir. » (p. 300) Finalement, Arlene Voski-Avakian, auteur de L’Héritage d’une Lionne, est la seule écrivain militante figurant dans ce livre, tout autant que la seule écrivain ouvertement gay, donnant une image précise entre toutes sur l’état de la société arménienne américaine du siècle passé.

Il n’y a guère d’expérimentation stylistique parmi les écrivains du Pain oublié, pas de Kafka ni de Mallarmé, de Kérouac ou de Cummings. Mais cela pourrait bien advenir avec la prochaine génération d’écrivains arméniens américains, capable de s’approprier pleinement le désastre familial de 1915 et d’intégrer finalement le monde des lettres américaines en termes égaux d’études et d’opportunités.

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Traduction : George Festa – Tous droits réservés
Précédemment publié en 2007, après accord de l’auteur.