jeudi 7 mai 2009

Ferzan Ozpetek


Ferzan Ozpetek : un homme qui n’a pas peur d’oser

par Nadia Iacomino

www.dream-magazine.it



« J’ai peur de la mort et je remarque que même à l’extérieur, dans le regard des gens que je rencontre dans la rue, serpente une même peur ! » C’est la phrase qui a le plus surpris lors d’une rencontre avec le public que Ferzan Ozpetek a eu à la Feltrinelli de Naples, à l’occasion de la présentation de la première monographie qui lui est consacrée, intitulée Ad occhi aperti [Les yeux ouverts], écrit par Laura Delli Colli et publié par les éditions Mondadori.

Ferzan Ozpetek est un metteur en scène d’origine turque, né à Istanbul en 1959 d’un père constructeur et d’une mère éprise d’art. Très jeune, il s’est installé à Rome pour s’inscrire à l’université. Il découvre dans la capitale le cinéma, le monde du spectacle et fréquente l’Académie d’art dramatique. Après quatre années passées de vie romaine, il rejoint finalement un véritable tournage de film comme assistant.

Il collabore successivement comme assistant avec de grands noms du cinéma italien tels que Massimo Troisi, Marco Risi, Maurizio Ponzi, Ricky Tognazzi, Sergio Citti et Francesco Nuti. Ses débuts au cinéma en tant que metteur en scène ont lieu en 1997 avec le film Il bagno turco [Hammam] qui obtient un grand succès auprès de la critique et du public. En 1999, il réalise Harem Suare [Le dernier harem] qui, comme son premier film, raconte les événements de son pays natal, la Turquie. Au cours des années qui suivent, il tourne Le fate ignoranti [Tableau de famille] (2001) et La finestra di fronte [La fenêtre d’en face] (2003), ses deux plus grands succès, qui lui valent de nombreuses distinctions.

Avec la collaboration, désormais constante, de Gianni Romolli et Tilde Corsi, il réalise en 2005 Cuore sacro et en 2007 Saturno contro, énième succès auprès du public et de la critique, avec un casting très riche comprenant Pierfrancesco Favino, Luca Argentero et Ambra Angiolini, outre Margherita Buy et Stefano Accorsi, avec lesquels il avait déjà travaillé dans Le fate ignoranti. Son dernier film, Un giorno perfetto [Un jour parfait], représenté par un casting du niveau d’Isabella Ferrari et Valerio Mastandrea.

Ferzan Ozpetek est un metteur en scène qui n’a pas peur, un de ceux qui, dans ses films, regarde au-delà, visant la pureté des sentiments, quel qu’il soit. Un professionnel du cinéma italien, qui ne se préoccupe pas de devoir plaire à tout prix, mettant à nu les émotions et réalisant des films à la trame en apparence invraisemblable, qui remettent en question le spectateur, lui « donnent à penser », détruisant parfois les certitudes d’une certaine Italie restée ici et là « bigote » devant certaines thématiques. Et dans ses chefs d’œuvre il y parvient toujours. Il est l’un des rares à savoir décrire dans ses films l’importance de la famille, le concept d’amitié comme union indissoluble, comme thérapie pour surmonter la douleur de la mort, de l’éloignement de l’être aimé.

Au cours de cette rencontre très agréable à la Feltrinelli de Naples, Ferzan Ozpetek dévoile de nombreux aspects de son caractère, de ses peurs à sa volonté de continuer à faire du cinéma. De son regard si lumineux, qui le caractérise depuis toujours, il observe l’assistance, comme s’il n’arrivait pas à croire qu’elle soit venue pour lui. Il exprime sa volonté de se mettre en jeu, mais aussi les multiples risques que cela comporte. De ses mots, en fait, transpire un certain détachement de soi. La peur de la critique, les angoisses dérivant des comparaisons possibles avec le contenu de son film. Avec l’hésitation d’un adolescent, il raconte ses cinquante premières années, depuis ses débuts en tant que metteur en scène aux épisodes et aux facéties de son enfance vécue en Turquie.

Il commente le contenu de Ad occhi aperti et raconte que le livre a été seulement un recueil d’entretiens qu’il a eus lors de rencontres agréables avec son amie écrivaine Laura Delli Colli. Il évoque les rendez-vous organisés dans sa maison à Rome, utilisée aussi comme décor dans ses films, et aussi les conversations au téléphone où il se raconte. Ce sympathique « interview-alphabet » dans lequel à chaque lettre correspond une pensée du metteur en scène. Il parle aussi de sa famille, de ses tantes réelles et « inventées ». En somme, il se dévoile face au public comme à travers un miroir. Il parle aussi de ses actrices, des femmes avec qui il travaille sur le plateau de tournage. Comment il les laisse libres de planer sur leurs émotions.

Parmi les questions du public, il m’en vient une spontanément et je demande à Ferzan pourquoi, dans son dernier film, Un giorno perfetto, il a transformé la trame du roman original, éliminant un personnage gay et ne proposant qu’un couple hétéro, dont le rapport était basé sur la violence et sur le manque de respect et de sentiments qui s’est installé. Et je lui demande pourquoi il a retranché ce qui constitue depuis toujours le « marché cible » de ses films. Et si, par cette modification, il a voulu se « banaliser » avec ses metteurs en scène italiens « normaux ». Il réfléchit un instant, puis arrive la réponse. Il avait envie de nouveauté, dit-il, et dans une Italie en crise il voulait éviter de « faire réfléchir » plus tard et avait envie de créer un produit différent.


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Source : http://www.dream-magazine.it/articolo.php?id=2419

Delli Colli, Laura. Ferzan Ozpetek – Ad occhi aperti. Electa Mondadori, 2008, 160 p.
ISBN – 13 : 9788837068301

Traduction de l’italien : Georges Festa – 05.2009 - Tous droits réservés