samedi 2 mai 2009

Gladzor


L’université de Gladzor : une lumière dans l’histoire de l’Arménie

par Nyree Abrahamian
(The Armenian Reporter, 05.12.2008)



EREVAN – Si vous pouviez revenir à une époque et un lieu, dont vous êtes vraiment fier, dans l’histoire de l’Arménie, lequel choisiriez-vous ? L’âge d’or du royaume d’Ourartou au 8ème siècle avant notre ère ? Etchmiadzine au début du 4ème siècle, lors de la fondation de la basilique ? Erevan à la fin des années 1980, au zénith du mouvement national arménien ? Je n’arrive pas à choisir, mais parmi les moments essentiels de notre histoire à revisiter figure l’université de Gladzor au 13ème siècle.
Certes, en tant que femme, je n’aurais probablement pas eu le droit d’y étudier sous l’égide de grands maîtres, mais je doute fortement que les femmes à travers le monde aient eu accès à l’enseignement supérieur au 13ème siècle. Les avancées politiques, religieuses et artistiques qui émergèrent de cette institution universitaire la rendent aussi importante que n’importe quel champ de bataille pour la défense et le progrès de la nation arménienne.
Les Arméniens ont une longue et impressionnante tradition d’universités prestigieuses qui débuta au 5ème siècle (l’âge d’or de la littérature arménienne), lorsque Mesrop Mashtots et ses disciples fondèrent des écoles à travers le pays afin d’enseigner le nouvel alphabet et promouvoir un sentiment élevé de spiritualité arménienne.
Les universités séculières modernes n’ont pas émergé en Europe avant le Moyen Age. Alors que les premières universités d’Arménie furent incontestablement séculières, ce qui les range véritablement à part en tant qu’institutions innovatrices sur le plan intellectuel est le fait qu’elles comprenaient des « facultés », composées de plusieurs érudits organisés en « départements » basés sur leurs domaines de spécialité. A une époque où les universités d’Angleterre, de France et d’Italie consistaient en une personne censée être « maître en toutes sciences », les institutions universitaires arméniennes étaient organisées sur un plan quasi similaire à nos universités modernes, avec des départements tels que astrologie, philosophie, théologie et art, enseignés par des spécialistes dans chacun de ces domaines.
En dépit de siècles de domination étrangère, les universités à travers l’Arménie continuèrent de croître et de se développer jusqu’au Moyen Age, à l’abri des monastères. Parmi les plus prestigieuses et influentes, malgré sa courte existence, figurait l’université de Gladzor, non loin de Noravank dans la région actuelle de Vayots Dzor.
Cette université connut plusieurs emplacements durant ses quelque cinquante années d’existence (1282-1338), dont aucun n’est resté intact, bien que le monastère de Tanahat, où l’on pense qu’elle fut fondée, se visite encore aujourd’hui. Parmi les universités médiévales, Gladzor était à la pointe de son temps, avec des départements spécialisés tel que l’Ecole arménienne de miniature, laquelle combinait les écoles de peinture de Cilicie et d’Arménie Centrale, où certains des miniaturistes les plus doués du pays créèrent leurs chefs-d’œuvre. Les œuvres de l’Ecole de peinture de Gladzor se reflétèrent ensuite dans les œuvres des peintres originaires d’autres centres du Syunik. Parmi celles-ci, les manuscrits du monastère de Tatev, qui fut le principal héritier de la tradition de Gladzor.
Le célèbre livre des Evangiles de Gladzor, créé vers 1307, contient certains des exemples les plus raffinés de miniatures arméniennes. Possédés tantôt par des marchands, tantôt par des princes, les Evangiles de Gladzor se trouvent maintenant dans la bibliothèque d’études Charles E. Young de l’université de Californie à Los Angeles. L’ouvrage a fait l’objet d’études attentives et d’éloges de la part de mains érudits à travers le monde. Une étude en profondeur de ces Evangiles, du contexte historique et culturel dans lequel il fut créé et du rayonnement de l’université de Gladzor est présentée dans l’ouvrage intitulé The Armenian Gospels of Gladzor : The Life of Christ Illuminated [Les Evangiles arméniens de Gladzor : la Vie du Christ enluminée], de Thomas F. Mathews et Alice Taylor. L’ouvrage consacre un chapitre passionnant au rôle prépondérant des femmes dans les miniatures de Gladzor, fait rarissime à l’époque.
Outre un haut niveau d’enseignement en théologie, arts et sciences, fort réputé, l’université de Gladzor tenta de maintenir l’indépendance de l’Eglise arménienne et de rejeter l’autorité du pape. De fait, l’université fut le bastion de la résistance théologique arménienne contre le catholicisme.
Les universités sont par tradition perçues comme des centres où de nouvelles idées peuvent grandir et s’épanouir. Elles sont associées aux débats politiques et idéologiques, vues comme des lieux où les gens combattent pour voir des idées nouvelles acceptées ou se raccrochent à des idées anciennes remises en question. Mais à notre époque, les universités s’éloignent chaque jour davantage de ces idéaux originels et deviennent de plus en plus synonymes d’« avancer dans la vie », privilégiant l’intérêt individuel à celui d’une génération ou la défense des idéaux. Gladzor témoigne exemplairement de ce que les universités devraient cultiver : le progrès de la culture et d’un savoir supérieur, ainsi que la défense de valeurs et de principes essentiels. Voilà ce dont nous pouvons être fiers.

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The Armenian Gospels of Gladzor: The Life of Christ Illuminated. Thomas F. Mathews et Alice Taylor. Los Angeles : J. Paul Getty Museum, 2001. 51 pp. + 60 planches en couleurs.

Source : http://www.reporter.am/pdfs/C120608.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés

Voir aussi la recension de l’ouvrage par Barlow Der Mugrdechian : « Gladzor Gospels Shed New Light on Armenian Manuscript Painting », Hye Sharzhoom, vol.23, n° 2 (76), Dec. 2001
- http://armenianstudies.csufresno.edu/hye_sharzhoom/vol23/december76/gladzor.htm