dimanche 24 mai 2009

Grecs d'Arménie - Madan

Village grec d’Ankavan
© Rick L. Ney – www.tacentral.com


Les derniers Grecs de Madan

par Lena Nazarian

www.hetq.am



[La banlieue de Madan est située à cinq kilomètres environ du centre d’Alaverdi. Au début des années 1990, elle était exclusivement peuplée de quelque 800 Grecs. Aujourd’hui, il n’en reste que vingt-quatre, essentiellement des personnes âgées. Les Grecs ont commencé à apparaître en Arménie à partir de la seconde moitié du 17ème siècle.]


En 1763, quelque 800 familles grecques, originaires de Kyumushana en Turquie, partirent pour la région d’Akhtala dans le marz de Lori. La même année, ils bâtirent une fonderie d’argent à Akhtala et en 1770 ils construisirent des fonderies de cuivre, tout d’abord à Akhtala, puis à Shamlugh. La vie et les moyens de subsistance des Grecs de Madan furent dès lors indissociables de la fonderie de cuivre d’Akhtala.

Des générations de Grecs ont travaillé dans les mines de cuivre d’Alaverdi. Mikhail Kodanov, 68 ans, Grec originaire de Madan, raconte qu’il n’y avait pas que les hommes qui creusaient les mines. Les femmes et les adolescents aussi. Ils sortaient le minerai des mines dans des sacs en cuir attachés à leurs épaules, tels des bêtes de somme. Ils avaient pour outils un marteau, une pioche et une pelle. Ces Grecs continuèrent de travailler dans l’industrie minière en tant que mineurs expérimentés, même lorsque les capitalistes français et russes se mirent à investir dans l’industrie du cuivre au 19ème siècle.

Dans la famille de Mikhail Kodanov, la tradition du travail à la mine s’est transmise de génération en génération. Il fut conduit pour la première fois dans les mines par son grand-père et son père, puis n’a cessé d’y travailler trente années durant. Les autres familles grecques de Madan ont connu cette même tradition. Mikhail précise que la seule manière pour les générations successives d’obtenir du travail dans les mines était de remplacer leurs grands-pères ou leurs pères. Le vieil homme ajoute en souriant : « Aujourd’hui, les temps ont bien changé ! Tous mes proches vivent en Grèce depuis 1992. On ne pourrait plus en faire des mineurs ! » Dès l’effondrement de l’Union Soviétique, la nation grecque ouvrit ses portes aux Grecs disséminés à travers le monde, leur garantissant bon nombre de privilèges. C’est dans ce contexte que les Grecs commencèrent à quitter l’Arménie dans les années 1990. D’après les chiffres d’un recensement de 1979, 5 653 Grecs vivaient alors en Arménie. En 2001, leur nombre a chuté à 1 176, dont 853 demeurant dans des agglomérations.

« En tant que Grecs d’origine, mes fils, mes filles, ma belle-famille et mes petits-enfants ont tous obtenu la citoyenneté grecque. Tous se sont établis et travaillent en Grèce. Même si je vais les voir, j’ai décidé de rester à Madan. Cette maison, je l’ai bâtie à la sueur de mon front en travaillant dans les mines. Mon jardin et ma maison sont les récompenses tangibles de mon travail. Comment pourrais-je quitter tout ça et partir ? », poursuit-il.

De nombreux Arméniens, amis et proches des Grecs qui sont partis de Madan pour la Grèce, surveillent maintenant leurs maisons vides. Certains se sont même installés chez eux. Personne ne croit qu’ils reviendront un jour. Certains reviennent faire une visite, nous dit-on, mais jamais dans l’intention de rester. Ils viennent voir des amis et des proches ici. Les quelques Grecs qui sont restés à Madan s’occupent d’élevage, comme les Arméniens. Seuls quelques-uns travaillent encore dans les mines.

Il y avait jadis une église grecque à Madan, mais ce n’est plus qu’une ruine fantomatique. L’école où l’on enseignait le grec est elle aussi en ruines et les enfants du village fréquentent maintenant l’école d’Alaverdi. Ce qui présente un gros problème pour les parents et leurs enfants, cette école étant située à cinq kilomètres de là. Il n’y a pas véritablement de lieu de rassemblement dans ce village, où les gens puissent se parler, autre que le magasin du village. Ce magasin est en fait la maison d’un des habitants qui l’a en partie transformée en commerce. Comme dans bien d’autres villages, gaz, eau et téléphone sont ici un luxe abstrait.

Les proches d’Alik Aslanov, 23 ans, d’origine grecque, vivent maintenant en Grèce. Il s’est récemment marié et n’a aucune intention de partir. Il aide actuellement son oncle à construire un restaurant. Personne n’a un emploi assuré à Madan, dit-il. Chaque fois qu’un travail occasionnel se présente, c’est soit dans la construction de routes soit dans le travail du bois.

Alik nous montre toute l’étendue du village : « Il n’y a plus que quelques Grecs, surtout des personnes âgées, qui gardent un œil sur les maisons de ceux qui sont partis. »

Tous les proches de Varvara Apostolova, 80 ans, vivent aussi en Grèce. Cette dame âgée se débrouille maintenant toute seule dans une maison vide, où vivait jadis une nombreuse famille grecque. Madan a bien changé, dit-elle, beaucoup sont partis, les coutumes changent et descendre à la mine n’est plus considéré comme un travail digne. Elle nous raconte : « A l’époque où beaucoup de Grecs vivaient ici, on fêtait le Nouvel An en grand, avec des tablées généreuses, comme les Arméniens ! On allait dans toutes les maisons grecques et on échangeait des cadeaux. On fêtait aussi la « Fota ». D’après la tradition, on construisait une croix et on la jetait dans la rivière. Le premier qui la récupérait remportait la compétition et obtenait le droit de gagner cette croix chez lui durant toute une semaine. C’était surtout les jeunes qui prenaient part à ce concours. Cette fête était suivie par Pâques (Pascha), durant laquelle on faisait carême. Ce jour-là, à Madan, pas un Grec n’aurait manqué de faire cuire le « koolish », le pain traditionnel de Pâques ! Je sais que les Arméniens rompent leur jeûne en mangeant du pilaf avec des raisins, du poisson et des œufs. Mais nous, les Grecs, on ne le faisait que le matin suivant. Autrefois, on pratiquait tous ces offices religieux à l’église, mais elle ne fonctionne plus. Des animaux errent maintenant là-bas. Mais qui va la reconstruire ? Ils sont tous partis ! »

L’atmosphère grecque de Madan est surtout préservée dans le village du cimetière. Il est situé sur un des côtés de l’église et diffère sensiblement des cimetières arméniens. Les Grecs élèvent de petites structures semblables à des maisons, dans lesquelles ils ensevelissent leurs proches disparus. Des mauvaises herbes et des buissons d’orties surgissent les pierres tombales de familles grecques jadis considérables, telles que les Batmanov, les Spiridonov, les Kotanov, les Formanov et les Apostolov.

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Source : http://www.hetq.am/eng/society/7046/ (article paru le 20.08.07)
Traduit de l’arménien par Hrant Gadarigian
Traduction de l’anglais : Georges Festa – 09.2007
Précédemment paru en 2007, après accord de l’éditeur.

Signalons aussi le reportage de Rick L. Ney sur le village grec d’Hankavan, paru in Tour Armenia : http://www.tacentral.com/features.asp?story_no=5