jeudi 21 mai 2009

Grégoire de Narek - Le Livre des Lamentations

Grégoire de Narek
Manuscrit enluminé, 1173


Grégoire de Narek
Le Livre des Lamentations
Yerevan : B. Khatchatryan et A. Ghazinian, 1985

par Eddie Arnavoudian

www.groong.com



[Pour Asbed Bedrosian, infatigable directeur et éditeur de ce réseau inestimable et irremplaçable qu’est Groong. Sans les premières sollicitations opiniâtres d’Asbed, les conseils avisés et le regard critique qui ont suivi, je n’aurais pas eu le plaisir immense de parcourir certains des trésors de la littérature arménienne et de partager mes impressions avec ceux et celles qui n’eussent jamais espéré le faire. Merci Asbed.]


« Je suis chaque homme et ce qui est en chaque homme est en moi aussi. »
Grégoire de Narek

Le Livre des Lamentations de Grégoire de Narek « est semblable à l’horizon, plus l’on s’en éloigne, plus grand il devient. » Voilà ce que disait Parouir Sevak, poète du 20ème siècle, de ce texte chrétien du 10ème siècle, consistant en 92 poèmes, intitulés chacun « Parler à Dieu depuis les profondeurs du cœur ». « Dès le tout début, écrivait l’évêque Garéguine de Trabzon, en présentant sa traduction en arménien moderne, publiée à Istanbul en 1926, « une aura de magie commençait déjà à envelopper le nom du poète. » Au 14ème siècle, écrit Arshlouys Ghazinian dans son ouvrage L’Art poétique de Grégoire de Narek, paru en 1998, le nom de ce poète « était connu dans chaque communauté arménienne à travers le monde, que ce soit en Arménie, en Cilicie ou dans la diaspora. » « Partout, poursuit-elle, ils recopiaient avec amour Le Livre des Lamentations. » le rayonnement de ce triomphe de l’intelligence et de l’imagination n’a jamais cessé de grandir.

I.

Epopée inspirée par la conviction qu’une vie « libre de corruption » « peut être fortifiée même ici, sur terre », Le Livre des Lamentations est offert à l’ensemble de l’humanité pour « apaiser tant les maux de l’âme que ceux du corps ». Il s’adresse à tous, au serf comme au seigneur. Plus extraordinaire encore, il s’adresse explicitement autant à la femme qu’à l’homme. Tous sont créés à « l’image glorieuse » de Dieu, dont ils partagent la « forme sublime ». Tous sont « doués de raison », « éclairés par le langage », « enrichis par l’intelligence » et possèdent une « âme réfléchie ».

En mettant à nu sa vie et son âme devant son Dieu, Grégoire de Narek met à nu les maux et les rêves de l’humanité. Ses prières et ses espoirs sont inspirés d’une « profonde connaissance des souffrances de tous ». Il « accepte en lui » :

Dans leur abondance inépuisable
A commencer par le premier homme
Pour finir avec ceux qui viennent de naître,
Le fruit de toutes leurs vaines actions, et toutes celles nouvellement inventées,
Chacune plus détestable et déplaisante…

Le résultat en est une « offrande sacrificielle », un don universel qu’anime une solidarité envers l’humanité. Le

Livre des Lamentations chante
A l’adresse des hommes sensés de toutes les époques
Et de toutes les races sur cette terre,
Dévoilant la véritable image
Des passions qui animent les hommes.

Naturellement, le poète ne promet pas au serf un même destin dans la vie qu’au seigneur. Il ne plaide pas non plus pour une égalité sociale et politique des femmes. Ce n’est pas un révolutionnaire. Mais sa vision est « d’une radicalité pleine, dépassant le simple accent mis sur l’égalité intellectuelle et morale des hommes et des femmes. »

Le Livre des Lamentations est le récit du triomphe de l’homme et de la femme nouvelle, une vision de l’homme et de la femme qui, remis d’un désastre complet, s’efforcent de se réaliser pleinement, de devenir indépendant et autonome au sein d’une société plus civilisée et organisée de manière plus rationnelle.

Dans sa forme et ses catégories conceptuelles, le poème est incontestablement chrétien. Mais son pieux auteur accueille chacun dans sa demeure, les bras ouverts, quelle que soit sa foi. Alors il s’ouvre à nous, révélant l’être humain souffrant, aliéné, assailli par un conflit intérieur, par la mélancolie, le regret, la culpabilité et une crainte qui menace celui dont l’esprit est brisé. Mais nous rencontrons aussi quelqu’un qui se met en question, qui, dédaignant toute illusion sur soi et toute mauvaise foi, assume la responsabilité de ses propres actions. Nous le voyons se confesser avec tant de franchise et de passion que nous ne pouvons nous empêcher de l’étreindre, quelles que soient nos propres croyances, d’entrer en communion, de dialoguer avec lui et de le rejoindre dans son combat pour surmonter l’adversité.

« Ce n’est pas la langue arménienne qui parle dans Le Livre des Lamentations, écrit le poète Hovhannès Toumanian. Ce n’est pas une bouche qui raconte. C’est un cœur en flammes qui embrase la terre. C’est une âme qui souffre et lance un cri vers les cieux. » « Pourtant, ajoute Levon Shant, ces poèmes ne sont « pas des lamentations, mais des protestations », non « un abaissement de soi, mais une révolte ». Ce ne sont « pas des effondrements vers l’abîme, mais des envolées de la puissante volonté de l’homme. » « Grégoire de Narek, ajoute l’évêque Garéguine, était un formidable optimiste », un « guerrier bien armé » dont l’épopée « est née non d’un esprit de défaite, mais de révolte. »

A notre époque où la foi dans l’homme et la femme et leur avenir, excepté la « personne nouvelle », a été brisée par des conflits sans nombre, des génocides, une atomisation sociale et un déclin de la moralité et de la solidarité collective, Le Livre des Lamentations constitue une riposte contre le pessimisme. C’est une polémique engagée contre le désespoir et un combat passionné contre l’esprit de reddition. Debout au bord de l’abîme, témoin de toute la corruption, dégradation et destruction dont nous sommes chargés, Grégoire de Narek affirme cependant « avoir espoir, avoir foi et avoir confiance ». Tu possèdes des qualités qui sont nées du divin, qui sont indestructibles et capables de te guérir et t’amener vers des perfections inouïes.

Une telle lecture ne procède pas d’un esprit laïc plaqué sur un texte religieux. L’évêque Garéguine, dont la préface est devenue quasi classique, observe que la confession sans fin du péché dans cette épopée n’est que la « rupture d’un réceptacle d’argile » visant à « rebâtir » un homme et une femme « nouveaux, à la beauté plus grande, pour transformer » chacun en une « coupe d’or ». Cette vision fut ensuite élaborée et enrichie par Mkrtich Mkryan, admirateur entre tous du poète à l’époque soviétique, qui écrit que Grégoire de Narek illustre ce que l’humanité a « d’honnête et de positif » et exprime le « potentiel de transformation » dans chaque homme. Il « lutte de tout son être pour la création de conditions dans lesquelles l’humain et l’humanité triompheront. » Parouir Sevak lui-même voit dans ces pages la « tragédie de l’individu isolé face à un monde inhumain, mais un individu qui ne désespère pas. » Alors que la poésie occidentale, poursuit-il, « trouva une issue à ce conflit au moyen d’un individualisme centré sur soi », Grégoire de Narek « fut en quête de paramètres dans lesquels l’individu puisse parvenir à un développement complet, en harmonie avec le développement complet du collectif. »

L’on ne peut s’empêcher de noter des parallèles entre le Livre des Lamentations et les œuvres de certains penseurs parmi les plus grands dans l’Histoire. L’on songe spontanément à Jean-Jacques Rousseau, qui, 800 ans après ce prêtre arménien chrétien, inaugure sa propre quête de l’homme et de la femme authentique, dégradés et ensevelis parmi les ruines d’une civilisation destructrice. Oserions-nous dire que nous songeons aussi à Che Guevara, lequel au 20ème siècle et au nom d’un socialisme plus humain, décrivit sa vision personnelle d’un homme et d’une femme nouvelle, libérés de l’égoïsme et de la violence produits par une société inégale.

Grégoire de Narek ne cessera d’être ovationné durant les 19ème et 20ème siècles. Archag Tchobanian voyait en lui un être de la trempe de ceux « dont le rêve fut plus vaste que la vie et qui eut la capacité unique de l’exprimer dans toute sa grandeur. » Le poète lituanien Eduards Miezelaitis (1919-1997) écrit qu’à la lecture du Livre des Lamentations, l’on « y ressent une tension dramatique qui ne peut être atteinte que si l’on s’efforce d’étreindre et de se saisir de tous les secrets de la vie, du destin et de l’univers. » « La vie et la mort : voilà quels sont les héros de ce drame », proclame le critique russe L. Ozerov. « Se tenant entre les deux, Narek touche les blessures de l’humanité de son doigt de génie. »

Alexander Teytch, autre admirateur russe, estime que le poète « a glorifié la volonté et la conscience éclairées » des hommes et des femmes qui « refusent de se plier au pouvoir de forces inconnues. »

Il a l’art de donner à ce livre une force élémentaire et irrésistible. « Les cimes et les gouffres » de son « merveilleux génie artistique », écrit Gabriel Avedikian, un de ses premiers commentateurs modernes, « dépassent toute mesure » dont nous disposions. « Outre la richesse de son contenu, écrit Mkryan, il possède une « qualité poétique presque trop vaste pour être articulée. » Ses « procédés et formes sont infinis, inépuisables », « incroyablement divers et colorés, et le vocabulaire des plus riches. » Pour Archag Tchobanian, certaines pages « atteignent au pouvoir des prophètes », tandis que d’autres sont « touchées du souffle de Shakespeare ». Par « la diversité de ses dons et de son expressivité », écrit Sevak, il est « exceptionnel ». Il n’a « pas été surpassé dans la littérature arménienne et à l’exception de Yéguiché Tcharents », ajoute-t-il, « nul autre n’a pu approcher Grégoire de Narek. »

Aussi exorbitantes que puissent paraître de telles affirmations, elles sont déjà confirmées, et avec quelle science, par les 15 premiers poèmes.

II.

Le Livre des Lamentations est conçu comme une arche de salut pour des esprits en crise. Le poète espère que « si des tempêtes dévastatrices frappent soudain la structure corporelle de l’homme dans cette mer qu’est le monde », la vie peut être rendue « à nouveau sereine dans l’entrepont de ces voiles ». Il souhaite que « grâce à ces mots le lecteur trouve rédemption et espoir dans sa vie », si jamais « des périls mortels venaient à l’assiéger – lui ou elle – de douleur ». Tout en concevant et en produisant sa poésie, il prie aussi pour que Dieu

… fasse que ce livre de psaumes tristes,
devienne en Ton nom, le Très-Haut,
une source de vie salutaire pour les souffrances du corps et de l’âme.

Puisses-Tu perfectionner ce que j’ai commencé
Et puisse Ton esprit s’y mêler.

Puisse le souffle de Ta force immense
Insuffler la grâce dans ces vers
Pour que Tu puisses soutenir le cœur affaibli.

Construit sur une accumulation de contradictions élaborées et développées de façon très complète et intense, entre vie et mort, ambition et désespoir, vice et vertu, chute et guérison, Le Livre des Lamentations est toute étreinte, élémentaire. A mesure qu’il progresse, les oppositions se concrétisent, s’élargissent, sont exposées, détaillées, épurées et augmentées, jusqu’à ce qu’elles atteignent une portée, une amplitude et une profondeur qui traduisent une existence en crise et en émoi, aliénée et opprimée. En dépit du désastre, l’ensemble est traversé par un leitmotiv primordial de triomphe, d’espérance : je suis humain, mais je suis devenu inhumain ; je suis vertueux, mais je suis hanté par le vice. Je suis obsédé de sainteté, mais je me suis laissé diaboliser. Je suis rationnel, mais je suis devenu irrationnel ; je suis moral, mais je suis devenu immoral. Mais… Bien que j’aie échoué, je puis encore réussir. Bien que j’ai dérogé, je puis encore m’anoblir. Je me suis perdu, mais je puis guérir.

Grégoire de Narek offre son élixir dans un calice chrétien composé à partir des idées de création divine, de péché humain, de confession, de pardon et de rédemption. Mais ce breuvage est mêlé à son expérience de la vie. Les métaphores et les images de cette bataille contre la désolation de l’esprit sont recueillies à partir du monde naturel et social quotidien. Elles sont abstraites du monde intellectuel, psychologique, émotionnel, social et politique que nous reconnaissons volontiers comme humain et avec un détail et une précision tels qu’il leur confère une existence à part. Il en va souvent comme si Grégoire de Narek se devait de rejoindre les plus infortunés au sein de la société, ceux qui ont été brisés par une violence sans fin, la tromperie, la mauvaise foi, le vol et la pauvreté, afin de trouver des équivalences à son âme en souffrance. Finalement, toute distinction entre métaphore et sujet s’évanouit, se fond pour exprimer les dimensions d’une expérience humaine singulière, celle de l’homme et de la femme en tant qu’unité du spirituel et du physique, du mental, de l’émotionnel et du matériel.

Composant le monde dans lequel Grégoire de Narek entame ses méditations, « les aristocrates et les paysans », « le seigneurial et le commun », « l’éminent et l’humble », « le cavalier et le fantassin », « les hommes des villes et ceux des campagnes ». Au bas de l’échelle le « miséreux » et les « serfs », ainsi que le collecteur d’impôts, haï de tous. Dans ce cadre, l’Eglise et le clergé, auquel Narek appartient, apparaît comme le gouvernement spirituel, intellectuel et culturel de « sages, chastes et voués à Dieu », de « prêtres pieux et choisis », d’ « évêques doués de vertu » et de « patriarches servant de guides éclairés ». Mais Grégoire de Narek ne se satisfait pas de descriptions formelles qui peuvent se révéler décevantes.

Tu es enviable pour ceux qui te voient de loin
Mais si le jardinier s’approche de toi
Pour chercher ce qu’il désire
Il découvre un être répugnant
Dénué de beauté et de bonté
Objet de risée pour ceux qui te voient
Et la cible honteuse d’insultes.

En creusant plus profondément, se révèle un monde dans lequel l’homme et la femme ont « oublié le don de la vie », un monde qui est le terrain vague de « rois arrogants », d’hommes et de femmes « pollués » et « spoliés », un monde de « buveurs » et d’« hypocrites », où le « vil » se mêle à l’« absurde ». Nous y rencontrons « l’usurier et sa victime », « le pillard avec ses complices », le « tyran avec ses hommes de main », « l’arrogant avec ses sbires », « le chef des brigands avec sa meute », « la bête sauvage avec ses petits », le « prédateur avec sa proie » et « le corrupteur avec ses semblables ».

Ces relations sociales corrompues renferment en retour les souffrances de chacun.

Dans la toute première prière, nous entendons « le cri plaintif des soupirs et des sanglots » d’une « âme inquiète », « consumée par le feu de la désolation ». Hommes et femmes sont paralysés par « la multitude de conseils, à la fois mauvais et bons », qui « s’entrechoquent telle l’épée et l’armure » et « conduisent à la captivité et à la mort ». Elle et lui sont diminués, deviennent « le tabernacle abandonné au bord de l’effondrement », « la serrure rompue d’une porte », « la monnaie inutile enfouie sous terre ». Elle et lui sont devenus « diligents dans leurs actes malveillants », « toujours actifs dans leurs inventions sataniques », « paresseux lorsqu’il s’agit de bonnes actions », « nonchalants lorsqu’il s’agit d’être vertueux », « lents dans l’exécution de leurs promesses » et « couards dans les actes les plus nécessaires et utiles ».

Les techniques de tromperie, de fraude, de dissimulation, de courbettes, de double jeu, de flagornerie et de flatterie obséquieuse, auxquelles l’homme et la femme recourent dans la vie, sont exposées lorsqu’elle et lui se retrouve face au jugement de Dieu où :

Alors nulle réplique sur le champ de bataille
Nulle justification à l’aide de mots
Nulle approche flatteuse
Plus aucune tromperie sous couvert d’excuses
Nul mensonge à l’aide de mots fabriqués
Nulle fuite à grandes enjambées
Nul dos tourné
Nul visage plongé à terre
Nulle dissimulation au sein des profondeurs de la terre.

La dégénérescence, la chute et la ruine de l’homme et de la femme, de l’humanité et de la société, ont atteint des proportions indescriptibles :

Si je pouvais changer
En encre les eaux de quelque mer
Et dérouler un pain de parchemin
Dans les limites de champs immenses
Et si je pouvais ciseler en plumes
Le bosquet de quelque forêt empli de roseaux
Je ne pourrais contenir dans mes écrits
Tout le nombre d’iniquités que j’ai accumulées.

Ce qui apparaît parfois comme de l’autoflagellation devient, grâce au pouvoir de la poésie, une profonde prise de conscience d’un désordre, d’une instabilité, d’un chaos et d’une crise à la fois terribles et menaçants. « La fontaine de la vie s’assèche », tandis que « la rouille du tyran continue de corrompre mon âme. » (4.b) Jadis « hôte de la raison », l’homme et la femme sont « maintenant infectés d’une lèpre ». Lui, comme elle, est devenu « un être enclin au Mal », « vendu à la corruption », « absorbé par des agissements infernaux » et assailli de plaies incurables.

L’homme et la femme sont comme « un arbre aux branches élevées, au tronc puissant et feuillu, mais dépourvu de fruits. » Elle et lui sont une « plante vivante », qui « ne donne aucun fruit bienvenu. »

L’humanité est ainsi conduite au désespoir. Même conscients que la « mèche de la bougie, une fois épuisée, ne se rallume plus jamais », l’homme et la femme « n’émettent pas le moindre cri de supplication car tous deux sont sans voix. » Elle et lui « n’exhibent pas leurs habits maculés de sang sur leur corps brisé […] », car chacun « est sans espoir. »

Désormais, en vérité, il n’eût pas été à souhaiter
Comme nous l’enseignèrent jadis les Ecritures
D’avoir été conçus au sein des entrailles
Et d’avoir été modelés dans un ventre […]

[…] Plutôt que d’être ainsi la proie
Des dettes les plus terribles et horribles
Que même la dureté des roches ne peut supporter
Excepté la fluidité du corps.

Ainsi, comment « survivras-tu ? » Comment « t’échapperas-tu de cette prison du péché ? » C’est en quête de réponses à ces questions que Le Livre des Lamentations est écrit.

Dès les toutes premières lignes, parallèlement et en opposition au désespoir, le poète proclame l’espérance recourant dans la Bible à la liberté de David et à son retour de captivité comme métaphores de « l’âme égarée, puis retrouvée » du poète. Tout au long de son périple vers la liberté, il est animé d’une passion fervente. « Fasse que je ne sois pas stérile dans cet humble labeur », plaide-t-il. Il souhaite que son entreprise ne ressemble pas au « vain labeur de celui qui ensemence une terre improductive ». Il implore son Dieu et inspirateur :

Fasse que je ne conçoive sans donner naissance
Que je ne me lamente sans pleurer,
Que je ne médite sans soupirer,
Que je ne me couvre de nuages sans pleuvoir,
Que je n’accourre sans atteindre mon but.

III.

Les causes historiques du déclin de l’homme et de la femme ne sont pas indiquées dans les 15 premiers poèmes du Livre des Lamentations. Contrairement à la responsabilité de l’homme quant à son destin.

C’est « de mes propres mains » que « j’ai provoqué des ravages […] tuant mon âme vivante. » « Abandonnant la sagesse et poursuivant des sottises, j’ai ainsi entièrement dissipé la bonté de Ta faveur en quête de vanité. » L’homme et la femme bâtissent leur demeure « sur les sables de ce qui n’a pas de sens. » Lui, comme elle, est « égaré par une large porte », « oublieux de la porte étroite de la vie. » L’affirmation de la responsabilité de l’homme dans son échec suggère le constat à la fois du caractère central de l’activité humaine, de l’esprit d’humanité et de la possibilité d’agir de façon juste et sage. L’acte même de méditer est une affirmation de l’être humain autonome, utilisant son aptitude naturelle à chercher une voie d’avenir. L’accent mis par Grégoire de Narek sur l’action positive est en fait direct. Dieu « ne se laisse pas abuser de paroles et ne se préoccupe que des actes. » Se libérer alors de la « prison du péché » n’est pas un don de la charité divine, mais résulte de l’aptitude humaine à agir.

La foi, la prière, la confession et le repentir sont nécessaires pour indiquer un choix possible, mais sont quasi inutiles s’ils ne s’accompagnent pas d’un passage à l’acte.

Sur la voie menant à cette libération qui dessinent les 92 prières, la première étape et la base de toute action future est l’accès à la connaissance de soi, à la connaissance de la nature essentielle de l’homme et de la femme, de leurs pouvoirs et de leur potentiel. Ce n’est que grâce à une telle connaissance que l’on peut acquérir confiance en soi, espoir, sagesse, volonté et détermination afin d’agir de manière juste. Si dans cet effort les anciens Grecs partaient à la rencontre des Dieux au Temple de Delphes, Grégoire de Narek opte pour une voie plus radicale. Il bâtit son temple en lui. Il ne se fie qu’à lui-même, qu’à sa capacité de penser et à sa propre conscience. Là, « dans la chambre, chargée de mystère, de son âme », il va scruter son existence, il s’éprouvera et se jugera, lui et la société. Il le fera sans « s’illusionner sur soi, ni revêtir un masque ». Il s’observera et se jugera à l’aune la plus haute dont son intelligence est capable, d’après les critères de perfection qu’il conçoit comme des attributs de Dieu.

Ainsi commence une confession tourmentée, tumultueuse et douloureuse, tout à la fois examen de soi et critique de soi, « épanchement » d’un « fardeau accumulé » d’« actions mauvaises » devant le Seigneur, l’« expulsion » à l’aide du « stigmate des mots » de tout le « pus accumulé de blessures mortelles ». « En mettant le doigt à l’intérieur », la confession est une reconnaissance de la réalité corrompue, le « vomissement et détestation » de tout cet « amas de chagrin et de douleur spirituelle » qui s’est profondément accumulé dans la « lourdeur du cœur ». Il y a là une urgence et un désespoir pour celui qui, bien que pressé au bord du précipice, s’efforce encore d’en appeler à toutes les ressources disponibles pour résister et manœuvrer. Cet effort est d’ordre cathartique, il s’agit de purifier l’esprit, d’élever la conscience et de revigorer la volonté. C’est un processus qui révèle, sous la confiance perdue, des qualités qui parlent de la capacité naturelle et inaltérable de l’homme à se développer et à parvenir à l’excellence.

Il se peut que nous ne partagions pas l’explication des causes par le poète, mais il nous rappelle, avec quelle force, cette vérité que l’homme et la femme, de par leur simple existence, possèdent les capacités immenses, illimitées. Dieu

M’a doué de raison
Me fait rayonner par mon souffle
A enrichi mon esprit
Accru ma sagesse
Fortifié mon intelligence
Bien que m’ayant choisi parmi les êtres animés
Bien qu’ayant mêlé en moi une âme intelligible ;
Me parant d’une existence princière.

Hommes et femmes sont des « images glorieuses de Dieu ». Ils sont « à l’image de Ta majesté », « la fleur gracieuse » du « charme » divin, la « substance majestueuse de Ta richesse », « l’ornement de splendeur » de Sa « couronne ». Ils sont les prolongements de la toute-puissance divine, des émanations de la perfection de Dieu, le fruit de l’arbre de lumière. La femme et l’homme sont comme des dieux, possédant des pouvoirs et un potentiel quasi divins qui, bien que finis contrairement au divin, demeurent indestructibles, aussi profondément soient-ils submergés dans le vice et l’égarement.

Quelle que soit la condition humaine donnée, historiquement définie, aussi profond soit l’effondrement individuel et social, nous demeurons humains et possédons ainsi ces qualités comme un trésor inaliénable. L’homme, comme la femme, est maltraité, battu, abasourdi et engourdi, mais jamais défait.

Même si, depuis les hauteurs suprêmes des endroits les plus élevés
Il se retrouve plongé lourdement dans le gouffre abyssal
Vers le trou sans fond de la perdition
Il possède encore quelques lueurs
Que renferme une existence de salut
Telle une étincelle de lumière préservée dans son esprit et son âme […]

C’est précisément cette étincelle inépuisable qui assure la base solide et sûre d’une guérison. Possibilité qu’atteste l’histoire elle-même, lorsque :

Dans les temps anciens celui qui n’en fait qu’à sa tête
Changea ses manières par ses propres efforts
Transformant des vases de terre en or et
Gravant une image princière de notre modèle divin
Sur un relief majestueux, impérissable et irremplaçable.

Aujourd’hui, même « entièrement affligés », « démunis d’un espoir de bonté » et « abandonnés par l’assurance de la grâce », l’homme et la femme, grâce à leur pensée rationnelle, peuvent parvenir à la connaissance d’eux-mêmes et ainsi encore « espérer et atteindre à nouveau les ornements de gloire qui leur ont été jadis accordés. » « Purgés des ombres ténébreuses du doute » et « abrités » dans une « confiance sans ombres », l’homme, comme la femme, est encouragé à agir.

[…] car, même rompu à coups de massue
et parvenu aux portes de la mort,
si me revient le moindre souffle
et si la vie refait surface,
je guérirai,
je reprendrai des forces,
je me relèverai

Tandis qu’il guérit, qu’il ne cesse d’élaborer sa vision des qualités de l’homme, nous voyons le poète en pleine envolée de l’ambition de l’homme et de la femme, développer leur potentiel dans toute sa plénitude, devenir rationnels, autonomes et indépendants. L’homme, comme la femme, aspire à « devenir le digne héritier de Dieu », à « s’accorder avec Lui » et à « toucher Ses paroles de vie ». Le poète ne

Prie pas seulement pour être récompensé de Dieu, mais pour Dieu lui-même,
L’essence de la vie, garantie du don et de la naissance du souffle
Sans lequel il n’y a ni progrès ni mouvement
Je me languis moins du don que de celui qui donne.

Et j’aspire moins à la gloire qu’à celui qui en est digne.

Bravant tout constat d’impuissance et de désastre inéluctable, grâce à la connaissance de soi, et ailé d’une ambition sans limites, l’homme, ainsi que la femme, a le pouvoir de guérir et de se relever :

Moi, qui étais brisé, me voici debout, à nouveau !
J’étais misérable, me voici victorieux !
J’errais, me voici revenu à la vie !
J’étais enclin au Mal, me voici plein d’espoir !
J’étais trompé par la mort, me voici en vie !

IV.

Une lecture laïque ou non chrétienne du Livre des Lamentations exige, sinon une justification, du moins quelque explication. Le Livre des Lamentations est, après tout, un texte profondément chrétien qui propose rédemption et guérison au moyen d’une acceptation inconditionnelle de la foi chrétienne en la divine Toute-puissance. Les conceptions et les catégories qui structurent et organisent l’ensemble de l’œuvre sont chrétiennes. Retirer le Dieu chrétien, faire abstraction de la foi chrétienne, de la prière, du péché, du pardon et de la rédemption reviendrait à défigurer Le Livre des Lamentations et le rendre méconnaissable. Or ce n’est pas cet aspect particulier qui détermine la qualité universelle du Livre des Lamentations.

A l’instar des meilleurs classiques de la littérature, laïque ou religieuse, Le Livre des Lamentations est né et exprime un effort gigantesque pour se saisir de la condition humaine, se colleter aux souffrances et aux ambitions de l’homme et de la femme.

C’est cela qui le rend, comme toute la littérature qui dure, si universel et accessible à tous. Avec Grégoire de Narek il ne s’agit pas simplement d’images et de métaphores d’une épopée qui se fixent et reproduisent le véritable monde de l’homme, de la femme et de la nature. Son véritable point de départ, sa préoccupation centrale, c’est la guérison de l’être humain de son aliénation, de sa crise et de son effondrement spirituel et temporel.

La Bible qui est la parole de Dieu, qui glorifie le Tout-puissant et soutient la foi, occupe une position tout à fait éminente dans ce drame. Outre le fait d’être un texte d’ordre spirituel qui permet l’examen de soi, c’est le livre de l’histoire des hommes, un matériau source confirmant la possibilité pour l’homme et la femme de guérir à l’avenir. C’est le Livre Saint lui-même qui apporte « les témoignages les plus puissants » à cette vérité que même après le péché il peut encore y avoir une « grâce sans limites ». Tels sont les exemples d’Enoch, d’Aaron, et à leur suite, de David et d’autres encore.

Tels sont aussi les récits de l’enfant prodigue, de la prostituée dont Dieu fait l’éloge, du publicain mentionné par le bienfaiteur et du « collecteur d’impôts dont on se rappelle les bonnes actions ».

Grégoire de Narek élabore et même réélabore ses conceptions de Dieu et de la foi au service de son esprit de solidarité à l’égard de l’humanité. Dieu est avant toute chose un humaniste. Il déploie « tendresse aimante, patience et rédemption » envers l’espèce humaine. Il n’a pas « créé la mort », mais au contraire « désire la vie et la lumière », afin que « la perdition de l’homme ne fasse pas son bonheur ». La gloire suprême de Dieu se manifeste en fait dans sa générosité envers l’homme et la femme :

Et même si maigres sont les récompenses
Comme la miséricorde
Pourtant Tu n’attends pas de récompenses
Ni de miséricorde
Car cette dernière augmente Ta gloire
Alors que les premières proclament les actions des vertueux,
Car les récompenses rémunèrent le labeur
Alors que la miséricorde se montre bienveillante
Envers les pêcheurs comme moi.

La passion humaniste de Dieu trouve son expression historique et sans précédent en Jésus-Christ, le Fils de Dieu, qui vint à la vie pour se sacrifier en solidarité avec l’homme et la femme. Des critiques comme G. Khrlobian et H. Tamrazian ont souligné à juste titre ces descriptions profondément réalistes de Jésus-Christ en tant qu’être humain vivant, du Christ dans sa forme humaine altruiste et noble. Pour Tamrazian, le Christ est le héros d’un drame dans lequel Khrlobian montre qu’il apparaît comme un modèle pour l’homme et la femme.

Même s’il dépeint Dieu comme « créateur unique de toute chose à partir du néant », « sans début, hors du temps » et hors de toute emprise par la raison humaine, Grégoire de Narek le montre aussi sous une figure quasi humaine, à mesure que les rêves et l’ambition de l’homme se réalisent. Dieu est :

Aurore libérée de l’ombre, rayon éblouissant, lumière de l’aveu
[…] confiance entière, repos inébranlable,
[…]

La saveur du charme, la coupe d’enchantement ;
[…]

Voile enviable, habit inviolable, manteau convoité de Gloire ;
[…] secourable dans Ta grandeur
[…] refuge de louange, grâce infinie, trésor inépuisable ;
Pluie immarcescible ; rosée humide au milieu du jour ;
Remède universel ; soin gratuit ; santé redoublée ;
[…]

roi qui honore les asservis
protecteur qui aime les miséreux.

Chez Grégoire de Narek la conception de la foi révèle aussi les limites de son souci humaniste. Dieu, affirme-t-il, ne « donnera la vie » au pécheur que si lui ou elle a la foi et « en appelle au nom du Seigneur ». Or la foi n’est ni croyance irrationnelle, ni attente passive. C’est une qualité de la conscience et de la rationalité humaine. C’est une « familiarité avec Dieu » et une « connaissance du Très Haut ». Par définition, la foi requiert une familiarité avec l’humanisme de Dieu. La foi est en outre « vision claire et sagesse parfaite ». Aimer Dieu, avoir foi et confiance en Dieu c’est aussi aimer et avoir foi et confiance en l’être humain. Une telle foi est récompensée par des « dons inouïs, invisibles » : par la conscience des pouvoirs positifs de l’homme et de la femme et de l’énergie qui en résulte pour penser et agir. Une telle foi, même « aussi réduite qu’une humble graine de moutarde », produira volonté, confiance et détermination, lesquelles « repoussent des montagnes immenses vers le cœur des mers ».

Il convient peut-être là aussi de rappeler l’évidence : la méditation et l’introspection - en tant que formes précieuses de pensée et de contemplation, pouvant conduire à une plus grande connaissance de la réalité sociale et individuelle et à prendre conscience des pouvoirs et du potentiel de l’homme, qui peuvent changer cela – ne sont pas uniquement chrétiennes. Une récente biographie du poète anglais athée et révolutionnaire Shelley, par Anne Wroe, nous le rappelle. Bien que dressant, sans justification, un abîme entre les choix politiques de Shelley et sa sensibilité spirituelle, elle écrit que Shelley « conseille à ses lecteurs » que dans l’action « la connaissance de soi doit venir en premier. » Pour ce faire, Shelley « voyage en lui-même », afin de parvenir à sa propre « source » […] Un voyage que Mary Shelley décrit comme d’ « intenses méditations sur sa propre nature », lesquelles, à l’instar de Grégoire de Narek, « le font tressaillir de douleur. »

Par toute sa vision humaniste, Grégoire de Narek ne fut aucunement un poète politique ou un révolutionnaire à la manière d’un Shelley, d’un Rousseau ou d’un Guevara. Loin s’en faut. Il se serait opposé à la lutte révolutionnaire, la condamnant comme une tentative coupable de subvertir ce qu’il considérait comme un ordre social éternellement inchangeable. Mais, peut-être à la manière des socialistes utopistes, n’eût-il eu de cesse d’exiger l’humanisation de cet ordre social. L’accent mis sur le fait de changer l’inaltérable peut être naturellement lu comme une invite à un effort sans compromis vers une perfection envers et contre tout. C’est là que Grégoire de Narek se montre certainement sans concession. Mais, pour tout cela, nous ne devons pas lire Le Livre des Lamentations en quête de salut politique. Nous le faisons car il nous aide à revigorer et à ranimer notre foi en lambeaux et blessée dans le potentiel de l’homme. Comment ce potentiel est réalisé et déployé dépend de l’époque où vit le lecteur, et cela est une autre question.


Note

Les citations en anglais sont issues principalement de deux éditions traduites et de certaines, dont je suis l’auteur.
La plupart proviennent de : Lamentations of Narek – Mystic Soliloquies with God. [Les Lamentations de Narek – Soliloques mystiques avec Dieu]. Edition et traduction par Misha Kudian (Londres, 1977, 96 p.). Autres extraits repris de l’édition bilingue arménien-anglais Saint Grigor Narekatsi – Speaking with God from the Dephts of the Heart [Grégoire de Narek – Parler avec Dieu depuis les profondeurs du cœur], traduit en anglais et présenté par Thomas J. Samuelian (Yerevan, 2001, 763 p.). Je n’exposerai pas ici les raisons de mes choix, mais ils prennent en compte les combinaisons de sens et de signification, du style et de la langue poétique.


Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Grande-Bretagne). Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

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Source : http://www.groong.org/tcc/tcc-20070828.html
Traduction : Georges Festa – 05.2009 – Tous droits réservés