lundi 4 mai 2009

Huberta von Voss - Interview


Le kaléidoscope complexe d’un peuple divisé
Chroniques de vies arméniennes par une journaliste allemande
Entretien avec Huberta von Voss

par Paul Charderjian
(The Armenian Reporter, 14.07.2007)



Qui sont les Arméniens ? Qu’est-ce qui fait d’eux ce qu’ils sont ? Qu’est-ce qui les pousse à faire de leurs origines une part importante de leur identité ? Qu’est-ce qui les pousse à préserver leur culture envers et contre tout ? Comment gèrent-ils le traumatisme du génocide ? Comment leur culture a-t-elle survécu et arrive-t-elle à s’épanouir en exil et dans les régions les plus reculées du monde ? Voilà quelques-unes des questions que la journaliste politique Huberta von Voss a abordées lorsqu’elle s’est proposé de créer un ouvrage intitulé Portraits of Hope : Armenians in the Contemporary World [Portraits d’espoir : les Arméniens dans le monde contemporain]. L’ouvrage s’intéresse à des Arméniens de tous styles de vie, des artistes célèbres aux citoyens lambda ; un extrait suit cet entretien par Paul Chaderjian, qui demande tout d’abord à Huberta von Voss les raisons de ses choix.

- Huberta von Voss : Je ne voulais pas faire un livre de « célébrités ». Pour moi, cela n’aurait rien eu d’authentique. Si l’on veut refléter l’identité et le caractère d’une nation, il faut sélectionner des récits de succès et des récits d’échec, le tout venant et les aspects excentriques, les ruptures et le lot commun. Voilà pourquoi j’ai essayé d’avoir une sorte de mélange équilibré de personnalités et de gens moins connus. Je ne dirais pas d’ailleurs qu’ils sont ordinaires – beaucoup d’entre eux sont vraiment remarquables et originaux, comme la peintre Anna Boghiguian du Caire, une femme peu conventionnelle, ou Kevork Hintlian, que chacun connaît dans la vieille ville de Jérusalem. Je trouvais aussi important de choisir des gens dont la vie soit en quelque sorte représentative – comme celle de Levon Arutunyan, vétéran de la guerre du Karabagh, ou Rosita Youssefian, professeur d’arménien originaire de Buenos Aires.

- Paul Chaderjian : Avez-vous mené des interviews en direct ou avez-vous correspondu avec eux par lettre ou courrier électronique ?
- Huberta von Voss : Le premier contact a souvent eu lieu par internet. Certains n’avaient pas d’ordinateur, comme le photographe Van Leo du Caire. Je lui ai donc téléphoné et j’ai été le voir quand il était en Egypte. Mais tous les portraits sont basés sur des interviews. Si l’on veut faire le portrait de quelqu’un, il faut ressentir sa poignée de main, voir la personne dans les yeux et noter les différentes émotions qu’ils reflètent. Nous avons aussi essayé de rencontrer ces personnes à leur domicile, ce qui n’a pas toujours été possible. Certains ont préféré venir chez nous, comme le professeur Dadrian. Il donnait une conférence à Chypre, où nous avons vécu quelques années. Je me rappelle encore la minute où il a vu mon mari. « Bonjour, monsieur l’ambassadeur ! Testons votre allemand. Pouvez-vous me dire tous les synonymes du mot « rapide », s’il vous plaît ? » Mon mari s’exécuta du mieux qu’il put, mais n’y parvint pas totalement. Dadrian arrivait toujours à ajouter deux ou trois autres synonymes. Voilà comment nous sommes devenus amis.

- Paul Chaderjian : Comment avez-vous procédé pour les photographies ? Est-ce qu’un ou plusieurs photographes ont saisi les portraits repris dans le livre ?
- Huberta von Voss : Non. Pour ce projet, nous n’avons eu aucun soutien financier, bien qu’à l’origine j’ai essayé d’obtenir quelques subsides. Les Allemands ne s’intéressaient pas encore au sujet et les Arméniens ne donnaient pas suite non plus. Cela a rendu ma tâche d’éditeur plus difficile et je suis très reconnaissante à tous les auteurs qui ont contribué d’avoir accepté de travailler bénévolement. Ce sont les gens interviewés dans le livre qui ont aimablement fourni les photographies.

- Paul Chaderjian : Parmi les gens représentés, quelle histoire vous a-t-elle le plus frappée ? Laquelle vous a le plus impressionnée, vous a le plus touchée ?
- Huberta von Voss : C’est très difficile à dire. Cela dépend de l’humeur. Certains portraits sont drôles, d’autres plutôt tristes, les uns plus factuels et les autres plus poétiques. Ce fut pour moi un véritable privilège de rencontrer tant de gens aussi différents pendant toutes ces années et je suis très reconnaissante envers tous ces gens d’avoir investi leur vérité dans ce projet. Rétrospectivement, je dois dire que le portrait de Hrant Dink occupe une place à part dans mes souvenirs. Hrant est devenu un ami au fil des ans et nous nous rencontrions lorsqu’il venait à Berlin. Avec un ami londonien nous avons essayé de le convaincre de quitter la Turquie quelque temps, mais il refusa, sachant qu’il courait de grands risques. Hrant appartenait à cette terre comme peu en avaient conscience en Turquie. Maintenant il est mort et je me demande ce qui va se passer pour son fils qui est accusé au titre de ce même article 301, pour avoir soi-disant « outragé l’identité turque ».

- Paul Chaderjian : Quel est le concept à l’origine du livre ? Qu’espériez-vous faire en créant Portraits of Hope ?
- Huberta von Voss : Mon mari et moi avons passé quelques années à Beyrouth, avant de partir à Chypre. Nous avons rencontré beaucoup d’Arméniens intéressants dans ces deux pays. Un soir, un ami de Beyrouth a diffusé un article à propos de Wangenheim, cet odieux ambassadeur. Cela m’a intrigué d’en savoir aussi peu sur la question, bien que j’aie étudié l’histoire dans plusieurs universités. En partant à Chypre j’ai découvert la merveilleuse librairie Moufflon. Ruth Keshishian, qui la gère, est devenue une amie très proche. Sans son hospitalité je n’aurais pas fait ce livre. Son magasin est devenu comme une seconde maison, je pouvais y flâner, feuilleter et lire autant que je voulais. C’est là où j’ai découvert aussi le livre étonnant de Nouritza Matossian sur Arshile Gorky. Après avoir lu Black Angel, je me suis dit qu’il fallait un livre qui atteigne un public plus large et qui explique aux non Arméniens pourquoi le génocide demeure un traumatisme aussi vivace.

- Paul Chaderjian : Parlons des articles dans le livre et des chapitres écrits par des écrivains et des chercheurs. Quels ont été les thèmes et les scénarios historiques que vous avez choisi de couvrir, et comment avez-vous décidé qui contribuerait à votre livre ?
- Huberta von Voss : C’était important de proposer au lecteur une introduction en la matière, comme une toile de fond à ces portraits. J’ai choisi certains spécialistes reconnus dans leurs domaines : la chercheuse allemande Tessa Hofmann pour l’histoire de l’Arménie avant la Seconde Guerre mondiale, le professeur Vahakn N. Dadrian au sujet du génocide, le professeur Taner Akçam sur l’histoire du négationnisme turc, et l’essayiste Wolfgang Gust sur le tôle de l’Allemagne dans le génocide.

- Paul Chaderjian : Parlez-nous des lieux que vous évoquez dans ce livre. Pourquoi ces lieux sont-ils remarquables et y en avait-il d’autres auxquels vous pensiez, mais qui n’ont pas été retenus ?
- Huberta von Voss : L’idée n’était pas tant de raconter l’histoire de l’Arménie, mais celle des Arméniens en tant que nation errante. De nombreux lieux sont importants dans ce livre pour comprendre l’histoire de cette nation, comme Istanbul, Bourj Hammoud à Beyrouth et Deir-es-Zor dans le désert syrien, ou le Karabagh. D’autres endroits encore sont importants pour expliquer la signification de l’Eglise, comme l’île de San Lazzaro [à Venise] et bien sûr Antélias et Etchmiadzine. Certains lieux sont importants pour décrire l’histoire de la diaspora, comme Pasadena, Los Angeles, Moscou, Paris et Madras en Inde.

- Paul Chaderjian : Si vous vouliez faire un autre volume, un second, qu’est-ce vous incluriez et quels autres lieux exploreriez-vous ? Quels thèmes historiques aimeriez-vous traiter, outre ceux qui figurent dans ce premier volume ?
- Huberta von Voss : Je demanderais probablement à l’écrivain Orhan Pamuk ou à Elif Shafak un article sur la liberté artistique ou d’expression dans un pays qui désire rejoindre l’Union Européenne. Ils font partie de ces nombreux Turcs qui aimeraient s’accorder avec leur histoire nationale et qui ressentent fortement un besoin de réconciliation.

- Paul Chaderjian : En tant qu’Allemande, qu’avez-vous appris en premier lieu des Arméniens et en quoi suscitent-ils votre intérêt ?
- Huberta von Voss : Je les ai connus tout d’abord, je crois, en lisant Les 40 Jours du Musa Dagh de Franz Werfel, qui, j’espère, sera adapté au cinéma l’année prochaine. Le producteur allemand Ottokar Runze a pressenti de très bons acteurs – de premier plan, qui plus est – pour ce film et tente actuellement de trouver des financements supplémentaires. J’espère que les Arméniens l’aideront à réaliser un film qui pourra aider formidablement à créer un soutien et une empathie.

- Paul Chaderjian : Parlez-nous de votre carrière. Qu’avez-vous publié précédemment et quel a été votre parcours personnel ?
- Huberta von Voss : Je suis journaliste politique de profession. Après mon mastère en histoire, sciences politiques et philologie française, j’ai commencé par travailler comme correspondante pour plusieurs journaux dans la capitale allemande. Puis j’ai été porte-parole de Rita Suessmuth, présidente du Bundestag allemand, emploi que j’ai quitté lorsque mon mari a été nommé à Beyrouth. Je suis tombée amoureuse de la poésie de Nadia Tuéni, une écrivaine libanaise imprégnée de surréalisme, dont j’ai traduit des œuvres, ainsi que quelques autres auteurs, en allemand. En ce moment, je travaille pour le Parlement comme expert en affaires internationales et j’écris un nouveau livre sur la pauvreté infantile en Allemagne. Le seul travail que j’ai mené en continu durant ces dernières dix-sept années est d’avoir été la mère de trois merveilleux enfants.

- Paul Charderjian : Avez-vous voyagé en Arménie pour vos recherches et y avez-vous rencontré des Arméniens ?
- Huberta von Voss : Oui, j’ai voyagé en Arménie, mais aussi à Beyrouth, en Syrie, en Egypte, en Israël, à Chypre, en Italie, à New York, en Angleterre et bien sûr en Turquie pour réaliser ces interviews. Beaucoup d’autres endroits ont été couverts par les auteurs qui ont contribué à ce livre.

- Paul Chaderjian : L’ouvrage a d’abord été publié en allemand. Pourquoi en allemand, et comment le public germanophone a-t-il réagi ?
- Huberta von Voss : Il a très bien réagi. Le chef de l’Eglise protestante, l’évêque Wolfgang Huber, a présenté le livre et il a fait l’objet de recensions de la part de journaux de premier plan. Les réactions des lecteurs ont été positives. J’ai reçu des lettres de la part de nombreux jeunes Arméniens qui m’ont dit que ce livre les avait aidés à mieux comprendre leurs parents et leurs grands-parents. Et lorsque je fais des conférences et des lectures, beaucoup d’Arméniens viennent me voir et me racontent leurs vies. Ce qui s’est passé par exemple à Buenos Aires, l’autre jour, où j’étais invitée à lancer la version espagnole du livre. C’est quelque chose de très émouvant. Récemment j’ai découvert quelque chose sur un blog germano-turc. Une jeune fille turque disait que ce livre avait complètement changé son opinion sur les Arméniens. Cela me rend très heureuse, car cela signifie que l’ouvrage contribue à un dialogue.

- Paul Chaderjian : Je vous remercie.

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Portraits of Hope - Armenians in the contemporary world. Ed. by Huberta von Voss. With a Preface by Yehuda Bauer. Translated by Alasdair Lean. Oxford : Berghahn Books, 2007, 400 p. ISBN : 9781845452575

Contact : http://www.berghahnbooks.comhttp://www.amazon.com

Site d'Huberta von Voss : http://www.hubertavonvoss.de
Traduction : Georges Festa – 09.2007 – Tous droits réservés
Précédemment publié en 2007, après accord de l’éditeur.