dimanche 10 mai 2009

Jakob Künzler

Elisabeth et Jakob Künzler


La Fondation Culturelle Arménienne célèbre l’héritage de l’humanitaire suisse Jakob Künzler

(The Armenian Reporter, 24.11.2007)


[Nous reproduisons ici notre traduction, parue en 2007, lors de l’édition anglaise des Mémoires de Jakob Künzler, cette haute figure de la solidarité à la cause arménienne.]

ARLINGTON, Massachusetts – Le 9 décembre 2007, l’Armenian Cultural Foundation [a organisé] une soirée littéraire à l’occasion de la publication des Mémoires de Jakob Künzler, missionnaire, humanitaire et médecin suisse, In the Land of Blood and Tears : Mesopotamia During the World War (1914-1918) [Au Pays du sang et des larmes : la Mésopotamie durant la Grande Guerre (1914-1918)].
Le principal intervenant [a été] le Dr Vahakn Dadrian, autorité incontestée sur le génocide arménien, qui [souligna] l’importance historique centrale du témoignage oculaire détaillé de ce missionnaire suisse.
Le public convié à cette manifestation [eut] l’occasion de découvrir la vie de Jakob Künzler et de son épouse Elisabeth à Ourfa, puis en Syrie et au Liban, où ils contribuèrent à sauver la vie de milliers d’orphelins arméniens durant et après la Première Guerre mondiale.
La publication de In the Land of Blood and Tears a été rendue possible grâce au soutien de Mesrob et Anne Bchakjian de Clifton, New Jersey. L’ouvrage inclut des photographies publiées pour la première fois, des cartes, ainsi que de bibliographies très complètes.
[Furent] présents lors de cet événement l’ambassadeur Christoph von Arb, consul de Suisse à Boston, ainsi que plusieurs membres de la seconde et troisième génération de la famille Künzler. Une réception [clôtura] le programme, au cours de laquelle des exemplaires de l’ouvrage [furent] proposés à la vente.

Un missionnaire dans la tourmente

Né en 1871 à Hundwil, dans le canton suisse d’Appenzell Ausserrhoden, Jakob Künzler partit pour Ourfa en mai 1899 à l’invitation du grand humanitaire et médecin allemand Johannes Lepsius, afin d’exercer à l’hôpital de la Mission Allemande d’Orient d’Ourfa (l’ancienne Edesse). Son voyage en Orient s’avéra tout à fait remarquable. Contrairement à beaucoup d’autres missionnaires dont les fonctions furent relativement banales et brèves, celles de Künzler se révélèrent tumultueuses et occupèrent toute sa vie. Künzler exerça avec son épouse dans l’hôpital de cette mission jusqu’à sa fermeture en 1922.
En l’espace d’un quart de siècle, Künzler et sa femme Elisabeth, ainsi que d’autres missionnaires – parmi lesquels se distinguèrent la Danoise Karen Jeppe et les Américaines Corinna Shattuck et Effie Chambers – portèrent assistance aux malades et aux blessés, sauvant et donnant refuge aux orphelins.
Durant plusieurs années, des enfants et des jeunes filles arméniennes orphelines, libérées des harems turcs grâce à un décret en 1918, trouvèrent refuge dans cet orphelinat. Künzler et son épouse risquèrent leur vie pour aider les réfugiés qui erraient dans les rues d’Ourfa. L’épouse de Künzler participa à de nombreuses missions de recherche et de sauvetage afin de recueillir les orphelins arméniens et les cacher sous leur propre toit.
Lorsque les massacres culminèrent à travers l’empire ottoman, Künzler fut aussi témoin de l’héroïque résistance arménienne d’Ourfa (29 septembre – 23 octobre 1915), qui s’acheva par la destruction, le pillage et la quasi extermination de la communauté arménienne locale.
L’armistice de 1918 et la défaite des Puissances centrales, dont l’empire ottoman était membre, ne mit pas fin aux souffrances des Arméniens. Un défi immense se fit jour : sauver et protéger plus de 132 000 orphelins – principalement arméniens, mais aussi assyriens, syriens, grecs et kurdes -, dispersés à travers l’Asie Mineure et le Proche-Orient. Suite à la fermeture de leur clinique, les Künzler organisèrent le transfert, vers un lieu sûr, d’environ 8 000 orphelins vers la Syrie et l’actuel Liban. Lors de cet opération héroïque, le couple fut surnommé « Papa et maman Künzler » - termes affectueux qu’ils adoptèrent et gardèrent toute leur vie.
Le 19 mai 1939, en reconnaissance de leurs 40 années de services humanitaires, la communauté arménienne de Beyrouth rendit hommage à ce couple exceptionnel. Un jubilé, organisé par des représentants de toutes les couches de la population arménienne, eut lieu au Mémorial arménien, en présence des collègues allemands, suisses et libanais des Künzler, de représentants des églises arméniennes, de dirigeants de la communauté et de survivants du génocide arménien.
En conclusion de cette soirée, Künzler s’exprima brièvement en arménien, en anglais et en allemand, remerciant de nombreuses personnes par leur prénom et partageant le récit de sa rencontre avec les Arméniens peu après son arrivée à Ourfa en 1899. Résumant ses sentiments et sa croyance dans le peuple arménien.
« Après ce que j’avais vécu, j’ai eu l’impression d’avoir été appelé aux Enfers, dit-il. Le Seigneur me montra le chemin [et] me conduisit vers un peuple qui, en dépit de toutes les adversités et les malheurs, résolut de demeurer fidèle à son Dieu et au Seigneur… Ce même peuple qui quelques années auparavant [1894-1896] fut soumis à d’horribles massacres. Ses villages rasés, pillés, et des victimes par dizaines de milliers. Et pourtant ce même peuple, avec sa foi résolue en Dieu, continue d’espérer en des jours meilleurs et d’être plus heureux. Dieu m’a envoyé vers ces gens pour que je puisse apaiser, en frère véritable, leurs blessures. »
Il poursuivit : « J’ai donc résolu de servir ce peuple en frère véritable. Depuis lors, je suis convaincu que tous les plans barbares pour détruire le peuple arménien seront toujours voués à l’échec. »

Une existence noble et accomplie

De 1923 à la fin des années 1940, Künzler, à la demande du Secours américain pour le Proche-Orient [American Near East Relief], dirigea les efforts pour porter assistance aux orphelins du génocide arménien. De nombreux Arméniens – et en particulier les survivants du génocide à Ourfa – doivent la vie aux Künzler qui, des années durant, furent à leurs côtés aux heures les plus sombres, les aidant à bâtir une vie nouvelle au Moyen-Orient.
Jakob Künzler mourut le 15 janvier 1949 à Ghazir, au Liban. Ses obsèques, dignes d’un héros national, eurent lieu à l’église presbytérienne anglo-américaine. Des éloges funèbres en plusieurs langues furent lus en arabe, en arménien, en allemand, en anglais et en français, évoquant tous la grandeur de Jakob Künzler et la gratitude d’une communauté multiethnique envers une existence modeste et pourtant si noble et accomplie. Son corps fut déposé au cimetière évangélique français de Beyrouth.
Künzler écrivit ses mémoires, repensant à ce qu’il avait vécu à Ourfa lors de la Première Guerre mondiale et à vingt-cinq ans de service, lors d’une brève retraite (1919-1920) dans sa Suisse natale. Il les publia en 1921 malgré les inquiétudes de sa famille pour leur vie et leur sécurité. Ce document majeur, récit fascinant du génocide arménien, In the Land of Blood and Tears, traduit en anglais, est aujourd’hui enfin rendu accessible pour la première fois, 85 ans après.
Donald Bloxham, de l’université d’Edimbourg, parle de l’ouvrage de Künzler comme d’un « document stupéfiant sur le génocide ». En 62 chapitres, le livre plonge le lecteur au cœur de la tourmente et de la tragédie qui s’abattit sur les Arméniens dans l’empire ottoman – en particulier à Ourfa – durant et après la Grande Guerre dont fut témoin Künzler.
L’historien suisse Hans-Lukas Kieser, éditeur de la seconde édition allemande, a rendu hommage à l’originalité de ce livre, dans lequel l’auteur a compilé « une information de première main, à partir de nombreuses sources, dont les milieux gouvernementaux locaux, conférant une authenticité toute particulière au rapport de Künzler.

______________

Armenian Cultural Foundation
441 Mystic Street - Arlingon (Massachusetts, USA)
site web : http://www.armenianculturalfoundation.org
Contact : Ara Ghazarians – curator@armenianculturalfoundation.org

Traduction : Georges Festa – 12.2007
Précédemment paru en 2007, après accord de l’éditeur.