jeudi 14 mai 2009

José Antonio Gurriarán

© www.espasa.es


Armenios : El genocidio olvidado
[Arméniens : le génocide oublié]
Entretien avec José Antonio Gurriarán

par Esther Ginès

www.estrelladigital.es


" L’égoïsme international est le principal coupable de l’oubli du génocide arménien. "
Esther Ginès

Cet écrivain journaliste, spécialiste de la cause arménienne, publie un nouveau livre où il aborde l’extermination que subit ce peuple de la part des Turcs.
José Antonio Gurriarán, écrivain journaliste galicien expérimenté, clôt un chapitre supplémentaire de l’histoire de sa vie, qui débuta tragiquement à la Noël 1980, lorsqu’il fut victime d’un grave attentat à la bombe coordonné et exécuté par l’ASALA, l’Armée Secrète pour la Libération de l’Arménie. Après une lente convalescence, et mû par une curiosité de journaliste qui " ne meurt jamais ", Gurriarán, homme de bonne volonté, incapable de nourrir quelque forme de ressentiment envers ces terroristes, s’engagea à fond sur le thème du génocide arménien, un fait historique tu et même ignoré de nombreuses personnes, malgré toutes ces années qui ont passé depuis que les Turcs ont exterminé un million et demi d’Arméniens en 1915.
Après avoir fait le récit de l’attentat dans La Bombe, et être parvenu à s’entretenir avec les auteurs de l’attentat de Madrid et d’autres, qu’il rencontra au Liban et avec lesquels il débattit de la nécessité de renoncer au terrorisme, " qui n’a jamais mené à quelque chose dans l’histoire ", Gurriarán a voyagé en Arménie, accompagné d’un groupe d’Arméniens de la diaspora. De ce voyage intense est né un livre impressionnant qui complète l’histoire de cet homme, Armenios. El genocidio olvidado [Arméniens : le génocide oublié] (éditions Espasa), à propos duquel l’auteur a accordé un entretien pour Estrelladigital.

- Esther Ginès : Vous avez attendu plus de vingt-cinq ans avant de visiter l’Arménie, délai que vous avez jugé nécessaire pour guérir de vos blessures physiques et mentales. Dans quel état d’esprit avez-vous foulé la terre de l’ASALA et pourquoi avoir écrit un livre ensuite ?
- José Antonio Gurriarán : : J’ai eu auparavant l’occasion de voir l’Arménie, à l’invitation de son gouvernement, mais je ne souhaitais pas connaître un pays soumis à l’Union Soviétique. Lorsque j’ai pensé que le moment était venu de la connaître, j’ai décidé seul de parcourir le pays, sans imaginer que s’y trouvaient les terroristes de l’ASALA, ceux qui commirent un attentat à Madrid en 1980. J’ai aussi écrit ce livre parce qu’il me semblait plus réel, plus chaleureux de raconter une histoire aussi difficile à croire que celle du génocide arménien pour ceux qui ne la connaissent pas, ce qui est le cas de la majorité des Espagnols. Auparavant, le peu de choses que savaient mes concitoyens sur ce fait m’étonnait, mais je me suis rendu compte ensuite que j’étais dans la même situation qu’eux avant d’être victime de l’attentat.

- Esther Ginès : Vous parlez dans votre livre de génocide oublié. Qui a permis qu’un fait aussi tragique que celui-ci soit passé presque inaperçu ?
- José Antonio Gurriarán : Dans le cas de l’Espagne, il y avait jusqu’à récemment très peu d’Arméniens, contrairement à d’autres pays où vivent de grandes communautés, comme l’Argentine, la France ou la Grèce. En outre, il y a le fait de cette distance énorme qui sépare notre pays de l’Arménie. Mis à part l’embargo, je crois que ce qui a le plus contribué à l’oubli du génocide arménien réside dans l’égoïsme international. Il s’agit d’un fait amplement avéré à l’époque, mais la Turquie ne veut pas le reconnaître.

- Esther Ginès : Pourquoi la Turquie n’arrive-t-elle pas à le reconnaître, comme l’a fait l’Allemagne au sujet de la Shoah ?
- José Antonio Gurriarán : A la base, je crois que s’ils le faisaient, ils seraient obligés d’indemniser ceux qui perdirent tout : leurs familles, leurs maisons, leurs terres, leurs espoirs… L’Allemagne, en revanche, s’est montrée très digne, en reconnaissant la Shoah, mais la Turquie semble ne pas comprendre cela et n’assume pas encore cette dignité. N’oublions pas cependant qu’en Turquie existe une opposition interne, animée par des intellectuels comme le Prix Nobel Orhan Pamuk, le fait est que reconnaître le génocide constitue là-bas un crime. Mais je pense que le gouvernement actuel d’Erdoğan est davantage enclin à reconnaître ce fait terrible.

- Esther Ginès : Que pensez-vous des déclarations de l’Union Européenne et des Etats-Unis ?
- José Antonio Gurriarán : L’Union Européenne fait preuve indubitablement d’un grand égoïsme sur ce sujet, ainsi que sur d’autres. Les Arméniens ont manifesté au Parlement Européen, qui les a écoutés, mais l’U.E. ne s’est pas prononcée davantage. Des pays comme la France ont reconnu le génocide et en punissent la négation, mais d’autres, comme l’Espagne, sans aller plus loin, ne l’ont pas reconnu. Les Arméniens d’Espagne veulent profiter de la déclaration de Zapatero sur l’Alliance des civilisations, impulsée aussi par Erdoğan, ce qui en théorie est une bonne chose, mais je crois sincèrement que la Turquie ne doit pas entrer sous quelque forme que ce soit dans l’UE si elle ne reconnaît pas le génocide arménien, au cours duquel un million et demi de personnes innocentes ont été exterminées. Cela ne concerne pas seulement les Arméniens, sinon les Kurdes, c’est une question de droits de l’homme. L’Arménie frappe à toutes les portes pour que l’on entende sa voix, mais ce n’est pas facile, car le pouvoir de la Turquie est très grand. Pour ce qui est des Etats-Unis, en février dernier, la Chambre des Représentants a reconnu ce fait comme un génocide, après plus de quatre-vingt-dix ans. Auparavant ils le qualifiaient simplement de massacre. Mais les protestations furent considérables, car 95 % des fournitures d’armes à destination de l’Irak transitent par la Turquie.

- Esther Ginès : Si Obama l’emporte, les choses peuvent-elles changer ou bien sera-t-il influencé de même par ces intérêts en jeu ?
- José Antonio Gurriarán : Je crois que les choses changeront vraiment, entre autres parce qu’il descend d’immigrés. Même chose en France, où Sarkozy descend d’immigrés hongrois.

- Esther Ginès : Faut-il plus de temps pour soigner des blessures psychologiques, comme le syndrome de Stockholm, qui vous a persécuté durant des années, ou celles physiques ?
- José Antonio Gurriarán : Celles de l’âme, parce que celles du corps font comme partie de moi. J’ai beaucoup de problèmes liés à l’explosion : un tympan perforé, une jambe amputée de onze centimètres, la colonne vertébrale de huit… Mais je crois être guéri, ce livre a constitué une thérapie pour que je sorte de moi. Il m’a libéré en m’initiant au thème arménien.

- Esther Ginès : Vous avez raconté l’attentat de 1980 dans La Bombe. En quoi se différencie ce livre, Arméniens : le génocide oublié ?
- José Antonio Gurriarán : Au début, je ne voulais pas faire ce livre, parce qu’il me semblait avoir tout dit dans La Bombe et que le thème arménien était très effacé en Espagne. Mais j’ai continué à rassembler ce qui me tombait entre les mains sur ce sujet, si bien que lorsque Alicia Escamilla, directrice de collection à Espasa, fit appel à moi, je me suis dit qu’il pouvait y avoir une possibilité. Puis je fus invité à visiter le pays et j’ai pensé que ce serait une belle opportunité, bien que j’ai toujours pensé que le livre qui serait issu de ce voyage serait différent de La Bombe. Ce livre est le récit d’un journaliste, d’un reporter. Je ne suis pas un historien, mais je me suis documenté durant plus d’un an ; je ne suis pas non plus écrivain, mais seulement un journaliste, à qui il arrive de publier des livres.

- Esther Ginès : Les terroristes de l’ASALA choisirent Madrid pour frapper des entreprises suisses et américaines, mais ils ont aussi répété ces actions dans d’autres pays.
- José Antonio Gurriarán : Oui, ils commirent des attentats en France et en Turquie. Ils pensaient que quelque chose de productif s’ensuivrait, mais avec le temps ils se sont rendus compte qu’ils n’aboutiraient à rien en posant des bombes. Ensuite, j’ai découvert qu’ils avaient abandonné la lutte armée et se concentraient sur des projets sociaux.

- Esther Ginès : C’est quelque chose de très étonnant. Vous dites que d’autres groupes pourraient faire de même. En clair, vous pensez à l’ETA. Ne croyez-vous pas que l’ETA et l’ASALA sont deux cas très différents ?
- José Antonio Gurriarán : Evidemment, c’est un cas différent. Ne vous imaginez pas que je puisse faire une confusion. Je me suis toujours prononcé en faveur d’une négociation avec l’ETA à condition qu’ils abandonnent la lutte armée, mais dernièrement ils n’ont publié que la première partie de mon article. Bien sûr, je défends cette position, à condition qu’il n’y ait pas de concession intermédiaire. Je crois qu’un politique ne peut pas le dire, mais moi je suis une victime du terrorisme et je crois que j’ai le droit d’exprimer mon opinion. Les cas de l’ETA et de l’ASALA sont, comme vous dites, différents, mais les méthodes qu’ils utilisent sont les mêmes : les bombes. Il est clair que pour en finir avec le terrorisme il faut le dialogue, et non les armes comme ils le font. En outre, pour autant que je sache, tous les présidents de régions en Espagne veulent négocier avec cette bande et à mon avis ils font bien. Espérons qu’ils poursuivent en ce sens !

- Esther Ginès : Vous êtes d’une nature optimiste. Même au sujet du devenir de l’ETA ?
- José Antonio Gurriarán : Oui. L’ETA est vaincue du point de vue militaire, policier et juridique, pas encore du point de vue politique. Ce que les partis politiques, petits et grands, ne s’accordent pas à faire leur donne la liberté de continuer, et c’est ce qu’ils prétendent.

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Source : http://www.estrelladigital.es - 10.06.2008
Traduction de l'espagnol : Georges Festa - 06.2008
Précédemment publié en 2008, après accord de l'éditeur.