mercredi 13 mai 2009

Scandinavie et génocide arménien

Matthias Bjørnlund
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La Scandinavie et le génocide arménien

par Matthias Bjørnlund

www.armenianweekly.com



[Les sources scandinaves représentent un réservoir très riche de rapports et de témoignages oculaires sur le génocide arménien et les autres tentatives du Comité Union et Progrès visant à la destruction de groupes humains. Cet essai a pour but de livrer un court panorama, préliminaire et nullement exhaustif, de ces sources sur la destruction des Arméniens ottomans. Quels furent les antécédents et le vécu des témoins danois, norvégiens et suédois dans l’empire ottoman ? Dans quelle mesure le génocide fut-il connu, et comment fut-il perçu, dans leurs pays neutres respectifs ? Alors que des études sur le génocide arménien et les questions qui lui sont liées, basées sur des matériaux d’archives danoises, ont récemment paru (1), peu d’études de ce genre exploitent les matériaux d’archives norvégiennes ou suédoises (2). La présente étude se fonde essentiellement sur des sources danoises ; pour ailleurs, pour des raisons de concision, elle privilégie les récits de missionnaires plutôt que les sources diplomatiques et autres. Pour de plus amples informations, je renvoie aux références, ainsi qu’aux archives suédoises et norvégiennes en particulier. Beaucoup reste à faire.]


Comme partout ailleurs dans le monde occidental, les massacres des années 1890, l’islamisation forcée et le déplacement de centaines de milliers d’Arméniens ottomans sous le règne du sultan Abd ul-Hamid II ont eu un impact non négligeable sur l’opinion publique en Scandinavie. Certains prirent la défense du sultan, nièrent ou minimisèrent les événements, recourant souvent à des stéréotypes anti-Arméniens. Mais les condamnations de ces massacres, qu’elles se basent sur des notions de solidarité chrétienne ou de droits de l’homme, semblent avoir été plus répandues. Des journaux et des personnalités publiques firent prendre conscience de ces atrocités et de leurs implications humaines et politiques, soutenant l’important travail missionnaire et d’assistance qui perdura durant le génocide arménien et ses suites à long terme.
Citons quelques exemples : Georg Brandes et Aage Meyer Benedictsen, intellectuels juifs danois, laïcs, qui dénoncèrent l’indifférence de l’Europe à l’égard des souffrances des Arméniens et fondèrent la Danske Armeniervenner [Les Amis Danois de l’Arménie – D.A.]. De l’autre côté de l’éventail politique, l’évêque danois et ministre des Affaires Culturelles H. V. Styhr vilipenda la « guerre sainte d’extermination » d’Abd ul-Hamid II. Peu après 1900, les intellectuels ottomans Pierre Anmeghian et Ali Nouri Bey (Gustaf Noring, un Suédois converti et ancien diplomate ottoman), amis que réunissait une même opposition au pouvoir autocratique d’Abd ul-Hamid II, jetèrent les bases et publièrent des ouvrages au Danemark et en Suède. En Norvège, le journal Nordlands Avis, dans son édition du 4 octobre 1900, résuma sur un mode sarcastique les sentiments de quelques Scandinaves sur ce qui était considéré comme de l’indifférence occidentale aux souffrances des Arméniens :

« Qui donc voudra aider et dépenser le moindre centime pour des gens qui ne pourront en profiter ? Nous sommes loin de l’époque radieuse des années 1820, où le philhellénisme contraignit les assassins turcs à libérer les Grecs de leur emprise sanguinaire… Les Russes s’en prennent aux Finlandais, pendant que les Turcs tuent les Arméniens… Nul ne se plaint, excepté pour les opprimés. La Sainte Alliance est de nouveau en place parmi les puissants en Europe, une alliance qui leur permet à chacun de dévorer leur peuple et où aucun d’eux ne doit déranger l’autre, pendant qu’il dévore. La conscience européenne est morte. Longue vie à l’impérialisme ! Longue vie au nationalisme ! Vive la cupidité et honte à ceux qui s’opposent à la chambre syndicale des agents de change de la Bourse ! »

Certains, en particulier des femmes missionnaires, allèrent plus loin. L’effort missionnaire scandinave le plus important, visant à porter assistance et convertir les Arméniens ottomans, était en fait coordonné en grande partie entre les Femmes travailleurs missionnaires du Danemark, de Norvège et de Suède (en danois : Kvindelige Missions Arbejdere ou KMA). Fondé en Suède en 1894, KMA essaima au Danemark en 1900 et en Norvège en 1902. Bien que régies en tant qu’organisations non gouvernementales indépendantes et nationales, ces sections partageaient des valeurs (telles que « femmes travaillant pour des femmes »), des buts, des terrains de mission, des structures éducatives, etc, très proches, tout en collaborant avec des organisations similaires aux Etats-Unis et en Allemagne. Le premier orphelinat du KMA, « Emaus », fut créé en 1903. Il était géré principalement par les Danois, mais les orphelins étaient soutenus par des personnes et des groupes originaires de toute la Scandinavie et de Finlande. Figure plutôt exceptionnelle dans ce contexte, l’enseignante et travailleur humanitaire danoise Karen Jeppe, unique « intervenante de terrain » de la Danske Armeniervenner [Les Amis Danois de l’Arménie – D.A.] et qui sera témoin de la mise en œuvre du génocide à Ourfa. Jeppe et la Danske Armeniervenner se montraient critiques à l’égard de l’idéologie d’organisations telles que KMA, exclusivement préoccupées d’assistance et d’éducation en direction des Arméniens, et ne tentaient pas de convertir les musulmans ou les chrétiens ottomans.

Etre témoin du génocide : le point de vue depuis l’Anatolie

Lorsque l’empire ottoman s’engagea dans la Première Guerre mondiale, certains Scandinaves voulurent partir pour l’Anatolie. Là, les missionnaires se trouvèrent dans une position idéale pour être témoins de la mise en œuvre du génocide, sauver les survivants des massacres, des marches de la mort et de l’assimilation forcée (4), tout en rassemblant des témoignages de survivants (5). Récit peut-être le plus connu de ces événements du point de vue scandinave, le journal de Maria Jacobsen, une infirmière missionnaire danoise du KMA, affectée dans la région de Mamouret-ul-Aziz (Kharpert / Harput) (6). Durant la Grande Guerre, elle écrivit aussi toute une série de lettres au Comité KMA pour l’Arménie. A cause de la censure, les Occidentaux ne pouvaient faire ouvertement état de ce dont ils étaient témoins (7). Ils recouraient donc à un code et à des euphémismes, comme lorsque Jacobsen écrit ces lignes : « Les portes de l’Enfer sont grandes ouvertes et beaucoup les franchissent », ou lorsqu’elle se réfère à la première plaie d’Egypte – les eaux du Nil qui se changent en sang – pour expliquer pourquoi les missionnaires ne peuvent se rendre au lac Goljuk, un site de massacre à grande échelle en 1915, où elles avaient l’habitude de se rendre en été (8). A un moment donné, elle parvint, avec l’aide d’Allemands, à faire passer clandestinement des lettres écrites en danois, qui décrivaient en détail les conditions atroces des Arméniens survivants dans les villes de Mezreh et de Kharpert (9).
Hansine Marcher, du KMA danois, travaillait directement pour la « Deutsche Hulfsbund » (DH) allemande, en tant que directrice d’une école pour filles à Mezreh, et fut l’une des sources sur lesquelles s’appuya le rapport Bryce-Toynbee (10). Elle écrivit un livre en 1919, qui inclut des témoignages de survivants et un récit de la période à partir de mars 1916, lorsqu’elle quitta l’empire avec la missionnaire allemande Klara Pfeiffer (11) en passant par Dyarbekir, Ourfa, Alep et Constantinople. Marcher y raconte leur périple à travers la zone du lac Goljuk, découvrant d’innombrables squelettes, ossements, crânes et morceaux de vêtements ayant appartenu aux Arméniens déportés – hommes, femmes et enfants – qui y furent massacrés (12). A Dyarbekir, les seuls Arméniens qu’elles virent étaient des enfants qui étaient les domestiques ou les esclaves des habitants turcs, qui avaient reçu des prénoms turcs et étaient obligés de ne s’exprimer qu’en turc. Elle assista aussi à la transformation de la cathédrale apostolique arménienne en salle de vente aux enchères pour les biens volés aux Arméniens (13). Lors d’une réunion du KMA, après son retour, on dit d’elle que « personne, parmi nos sœurs, n’a peut-être plus souffert qu’elle de l’extermination systématique du peuple [arménien], car elle a vu toute son école être détruite et tous ses élèves partir, gémissant et criant, avec les déportés » (14)
Une troisième missionnaire danoise du KMA, Karen Marie Petersen, rejoignit [l’orphelinat] « Emaus » à Mezreh. Elle rassembla des témoignages de survivants à partir de 1915, fut témoin des marches de la mort et de toute une région jonchée des restes des Arméniens (15). La quatrième missionnaire danoise du KMA dans la région, Jenny Jensen, rejoignit l’orphelinat « Elim » de la « Deutsche Hulfsbund » à Mezreh. Elle quitta l’empire en 1918, après que les autorités ottomanes aient réquisitionné l’orphelinat pour en faire un hôpital militaire, l’obligeant à louer cinq maisons pour héberger les 200 jeunes filles qui étaient censées être sous protection allemande (16). Jensen eut les plus grandes difficultés pour obtenir la permission de quitter l’empire, qui se renforcèrent encore lorsqu’elle tenta d’emmener avec elle une orpheline, Margarit Atamjan, l’unique survivante du génocide dans sa famille (17). En 1916, Marcher eut des problèmes similaires, alors que les autorités militaires ottomanes refusaient de laisser les personnes issues des « provinces intérieures » quitter le pays ou de même de se rendre dans la capitale (18).
Il s’agissait là d’un problème général (19). Dans un rapport de février 1919, Carl Ellis Wandel, ambassadeur du Danemark à Constantinople, décrit les difficultés qu’il rencontre pour aider les Danois :

« Sur les missionnaires et infirmières danoises en Turquie asiatique, il n’en reste actuellement que deux [Jacobsen et Petersen]. En 1918 deux sont parties au Danemark [Jensen et Jeppe]. Mais ce n’est qu’après de grandes difficultés que la légation est parvenue à obtenir les visas nécessaires de la part de la police turque, car il semble qu’ils aient reçu des ordres de la part des autorités militaires pour ne pas valider les passeports des deux Danoises, tant qu’elles n’ont pas séjourné quelques mois à Constantinople. Le fait que ces deux dames viennent d’Arménie où elles ont été témoins d’événements que [les autorités ottomanes] ne désirent pas être connus en Europe, a certainement joué un rôle. » (20)

Jacobsen et Petersen décidèrent de rester jusqu’à la fin. Elles pensaient, ainsi que leur organisation, que si elles partaient, les Arméniens qu’elles protégeaient n’auraient probablement pas survécu. Autre problème pour ceux qui voulaient faire connaître la destruction des Arméniens, le fait que le contrôle ne se limitait pas aux courriers envoyés depuis l’empire ottoman. Lors d’une réunion en mars 1917, le professeur Nyholm, président de la Mission Danoise Orientale (Osterlandsmissionen ou OM), conseilla au Comité danois du KMA pour l’Arménie de ne pas rendre publics les appels de fonds pour les missionnaires et les Arméniens survivants dans la région de Kharpert. Ce qui eût attiré l’attention sur « nos sœurs qui s’y trouvent ». L’OM apprit que leur revue était connue et lue des autorités ottomanes, et ils craignaient que des déclarations publiques à propos des événements dans l’empire ne rendissent la poursuite de l’œuvre missionnaire plus difficile après la guerre (21).
Plus tôt encore, le 1er février 1916, le directeur de la « Deutsche Hulfsbund » (DH), Friedrich Schuchardt, conseilla de même à la section danoise du KMA de ne pas rendre public ce qu’ils savaient du génocide. Schuchardt venait juste de rentrer de Constantinople, racontant comment il avait tenté en vain de prendre contact avec Enver Pacha et d’autres dirigeants pour parler au nom des Arméniens et comment il fut constamment surveillé. Il s’entretint avec des officiers allemands de haut rang qui lui déclarèrent que « si l’opinion n’apprenait ne fût-ce que « le dixième » de ce que eux savaient se dérouler, cela entraînerait une terreur générale, mais il s’avéra malheureusement, une fois encore, que dès que des protestations publiques s’élevèrent en Europe contre les agissements des Turcs, cela ne fit que les encourager à commettre de nouvelles atrocités et à chercher davantage encore à exterminer la totalité de ce malheureux peuple. » (22)

En janvier 1915, Wandel signale déjà les pressions dont il est l’objet afin de rendre la presse danoise plus favorable à l’empire ottoman :

« Lors d’une conversation que j’eus hier avec l’actuel ministre turc des Affaires Etrangères, le grand vizir prince Saïd Halim, Son Altesse se plaignit de l’inimitié exprimée dans la presse danoise à l’encontre de son gouvernement. « Des coupures de la presse danoise me sont envoyées, me dit le grand vizir, d’où il ressort que beaucoup de choses déplaisantes sont dites à notre sujet par vous [le Danemark]. » Je lui répondis que je n’avais rien remarqué de tel et que je trouvais le ton adopté dans les journaux danois que je lisais, si neutre et impartial que je ne pouvais y trouver la moindre expression d’une quelconque antipathie ou sympathie excessive à l’égard de telle ou telle partie en guerre. L’on ne pouvait parler d’une quelconque mauvaise volonté à l’encontre de la Turquie au Danemark. Je n’ai pu réussir à trouver d’où provenaient les coupures mentionnées par Son Altesse. » (23)

Même les Occidentaux de retour de Turquie ne pouvaient s’exprimer librement, tels certains missionnaires scandinaves et des Etats-Unis venus de l’empire au Danemark, ou qui transitaient par ce pays, qui témoignèrent directement auprès du Comité du KMA pour l’Arménie à Copenhague. Les minutes du rapport oral de la missionnaire norvégienne du KMA Thora von Wedel-Jarlsberg, datées du 16 octobre 1915, décrivent comment les Arméniens originaires d’Erzindjan et d’autres régions plus au nord furent massacrés – abattus ou jetés dans le fleuve depuis les montagnes – par les Turcs et les Kurdes dans la vallée toute proche de l’Euphrate. Six garçons orphelins, que Wedel-Jarlsberg et sa collège allemande Eva Elvers tentèrent de protéger, furent pris par des soldats turcs et abattus. Après que les missionnaires aient été expulsées d’Erzindjan par les autorités, durant leur trajet vers Constantinople, elles furent quotidiennement témoins de ce que Wedel-Jarlsberg présente comme de « nouvelles horreurs », « chaque groupe étant conduit l’un après l’autre hors des villages pour être abattu » (24).
De même, le 7 décembre 1915, la missionnaire suédoise du KMA, Alma Johansson, raconta ce qu’elle avait vécu, ainsi que sa collègue norvégienne du KMA, Bodil Biorn, rapport publié dans une brochure confidentielle de sept pages, qui fut diffusé parmi les membres danois du KMA. Cette brochure mentionne de manière explicite les massacres d’Arméniens dont elles furent témoins à Moush et dans la région de Kharpert, où elle se retrouvèrent avec des missionnaires danoises après avoir été expulsées de Moush, massacres qui faisaient partie de « l’extermination totale » des Arméniens. La crainte de mettre en danger les missionnaires, les Arméniens survivants et la poursuite de l’action engagée après la guerre, était si grande que même dans une brochure confidentielle seules les initiales des prénoms de ces missionnaires y figurent (25).
Néanmoins, dès la fin de l’été et l’automne 1915, l’opinion scandinave fut informée du destin des Arméniens grâce à des reportages et des commentaires de presse. Ainsi, le 9 octobre 1915, le quotidien danois Kristeligt Dagblad [Quotidien Chrétien] vilipenda l’indifférence de pays neutres comme le Danemark vis à vis de l’extermination en cours :

« Si l’on veut une expression typique de cet état de choses, que l’on lise les commentaires éditoriaux que l’organe principal du gouvernement au Danemark [le quotidien libéral Politiken] a utilisés hier quant aux rapports sur les massacres d’Arméniens. L’article qualifie la « politique d’extermination » [« politique » est un mot bien étrange dans un tel contexte] des Turcs de « manque de cœur et cruauté unique dans l’histoire du monde » - il souligne que comparées au chiffre de 800 000 Arméniens tués, « les autres horreurs de la guerre mondiale pâlissent en regard. » Mais peu après, l’article éclaire cette horreur en déclarant que « l’impression laissée, cependant, est moins profonde, moins durable » que lorsque Gladstone révéla les massacres perpétrés durant le règne d’Abd ul-Hamid. Car, dit Politiken, « l’échelle est brouillée, les idées sont confuses » - « la guerre brutalise imperceptiblement, mais sûrement. » Et pour souligner cette conclusion, l’article s’achève par les lignes suivantes : « Nous sommes émus et révoltés un instant jusqu’à ce que le processus de brutalisation se poursuive. » Et c’est au moyen de telles expressions que ce « journal d’élite » exprime son indignation ! Si Politiken avait écrit des lignes du genre « Ne vous inquiétez pas, vous qui êtes responsables de l’extermination du peuple arménien ! Nous oublions vite ! », ce que les nombreux mots de l’article disent en réalité eût été dit en quelques mots. »

Fortuitement, les Danois eurent aussi directement accès à l’exposé du raisonnement présidant à l’idéologie xénophobe du Comité Union et Progrès par Djevad Bey, ambassadeur ottoman à Copenhague et diplomate de carrière très lié au CUP. Lors d’un entretien accordé en octobre 1916 à Politiken, il déclara, entre autres choses : « [Nous] avons maintenant introduit la langue turque en Turquie. Ceci est le premier résultat du réveil national : la Turquie pour les Turcs. » (26) Egan, ambassadeur des Etats-Unis à Copenhague, écrit au sujet de Djevad et de son successeur au Danemark que « les ministres turcs sont plus francophiles que germanophiles, mais pour eux les Arméniens ne sont que des parasites. Ils les considérent de la même manière que les Junkers russes considèrent la classe inférieure des Juifs. » (27)

Le point de vue à partir de Constantinople

Dans la capitale ottomane, Wandel était tenu informé de la destruction des Arméniens par les autres diplomates, les membres de la classe dirigeante ottomane (28), les témoins oculaires occidentaux (29) et les milieux chrétiens ottomans. Il fut aussi témoin de persécutions locales à l’encontre des Arméniens, comme il le précise dans un rapport de septembre 1915 : « Même ici, à Constantinople, les Arméniens sont enlevés et envoyés en Asie, et il est impossible d’obtenir des informations sur ce qu’ils sont devenus. » (30) Le même mois, tous les doutes qu’il avait concernant le but final du CUP se dissipèrent, comme on le constate dans son rapport détaillé sur « l’intention cruelle des Turcs, d’exterminer le peuple arménien » (31). Son collègue suédois, Anckarsvard, exprime un point de vue semblable dans un rapport daté du 6 juillet 1915 :

« Les persécutions contre les Arméniens ont atteint des proportions alarmantes, et tout indique que les Jeunes Turcs veulent prendre avantage de l’opportunité où, pour différentes raisons, aucune pression de l’extérieur n’est à craindre dans l’immédiat, et ainsi régler une fois pour toutes la question arménienne. La méthode est très simple et consiste dans l’extermination de la nation arménienne. » (32)

Un autre diplomate suédois, l’attaché militaire Einar af Wirsen, raconte dans ses Mémoires en 1942 une conversation qu’il eut avec Talaat Pacha en octobre 1915, durant laquelle le dirigeant du Comité Union et Progrès commenta ainsi un rapport faisant état de 800 000 Arméniens tués, en disant : « Je vous assure, ce n’est pas vrai, c’est seulement 600 000. » (33)
Wandel reçut aussi des rapports de la part de témoins oculaires (tenus sous l’anonymat dans ses rapports) sur la poursuite du génocide en 1916, au moyen de massacres, de maladies et de la famine, concernant plusieurs centaines de milliers d’Arméniens. « Un gentleman hongrois » signale qu’il a traversé de vastes étendues jonchées de cadavres d’Arméniens , évaluant à plus de 300 000 les Arméniens massacrés en Mésopotamie. Un prêtre allemand, qui venait juste d’arriver de Damas à Constantinople, assista à des « horreurs incroyables », déclarant qu’une grande partie des Arméniens déportés moururent de faim lorsqu’ils furent envoyés vers des zones où aucune nourriture n’était disponible, abandonnés à leur sort » (34).

De nombreuses personnalités et rapports scandinaves, qui eussent mérité d’être cités, ne figurent pas dans ce bref panorama. Cependant, il est clair que le génocide arménien fut largement signalé et condamné en Scandinavie, à mesure que ces événements étaient dévoilés. Pour conceptualiser la destruction, le politicien suédois Hjalmar Branting (1917) et l’érudit danois Age Meyer Benedictsen (1925) iront jusqu’à utiliser le terme « folkmord/folkemord » (« le meurtre d’un peuple »), terme utilisé aujourd’hui pour indiquer ou traduire le terme ultérieur de « génocide » (35).

Notes

1. Matthias Bjørnlund : « « When the Cannons Talk, the Diplomats Must Be Silent » : A Danish Diplomat in Constantinople during the Armenian Genocide », Genocide Studies and Preventions, vol. 1, n° 2, fall 2006 ; idem, « The 1914 Cleansing of Aegean Greeks as a Case of Violent Turkification », Journal of Genocide Research, vol. 10, n° 1, 2008 ; idem, « « A fate worse than dying » : sexual violence during the Armenian genocide », in Dagmar Herzog, ed., Brutality and Desire : War and Sexuality in Europe’s Twentieth Century, Palgrave Macmillan, [NdT : paru en janvier 2009] ; idem, « Karen Jeppe, Aage Meyer Benedictsen, and the Ottoman Armenians : National survival in imperial and colonial settings », Haigazian Armenological Review, à paraître ; idem, « Before the Armenian Genocide : Danish Missionary and Rescue Operations in the Ottoman Empire, 1900-1914 », Haigazian Armenological Review, vol. 26, 2006. Pour un bref aperçu, consulter www.ermenisoykirimi.net/ (en turc et en danois).
2. Pour une exception partielle, voir Bertil Bengtsson, Svardets Ar : Om Folkmordet pa de kristne I Turkiet 1894-1922 (Sodertalje : Syrianska Riksforbundet 2004) sur les génocides chrétiens. Voir aussi Alma Johansson, Ett folk i landsflykt : Ett ar ur armeniernas historia (Stockholm : KMA, 1930) ; www.statsarkivet.no/webfelles/armenia/english.html.
3. Pierre Anmeghian, Visions Scandinaves (Copenhague : Hoost & Soon, 1903) ; Ali Nouri Bey, Abdul-Hamid i Karikatur : Interioorer fra Yildiz-Kiosk (Copenhagen : V. Pio’s Boghandel, 1903). Le premier est un recueil de poèmes en français, dont beaucoup sont dédicacés aux Scandinaves s’intéressant à la « cause arménienne » et critiques à l’égard du règne d’Abd ul-Hamid, dont le Norvégien Bjoornstjerne Bjoornson. Le second est un recueil de caricatures et de poèmes ridiculisant Abd ul-Hamid et condamnant, entre autres, les massacres d’Arméniens.
4. Cf. le protocole sur les femmes et les enfants arméniens emmenés à « Emaus » durant le génocide : KMA, 10.360, pk. 112, « Protokol over Plejeboorn i Bornehjemmet « Emaus » i Mezreh. 1909-1917. »
5. Cf. Bjornlund, « A fate […] [cf. note 1]
6. Maria Jacobsen, Journal de Maria Jacobsens 1907-1919, Kharput-Turquie (Antélias, Liban : Catholicossat Arménien, 1979) (en arménien et en danois) ; id., Diaries of a Danish Missionary – Harpoot, 1907-1919, éd. Ara Sarafian (Princeton, New Jersey : Gomidas Institute Books, 2001 (en anglais).
7. Cf. KMA, 10.360, « 1912-1921 », introduction aux événements de 1915 ; ibid., 3 mars 1916.
8. KMA, 10.360, pk. 15, « Armeniermissionen, korrespondance til og fra Frk. Marie [sic] Jacobsen (1912-1919) », « 1915-1916 », Jacobsen à Collet, 8 juil. 1916.
9. KMA, 10.306, pk. 13, « 1917 », en particulier Jacobsen à Blaeaedel, 11 fév. 1917.
10. James Bryce et Arnold Toynbee, The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire, 1915-1916, édition non censurée, éd. et prés. par Ara Sarafian (Princeton, New Jersey : Gomidas Institute, 2000 – (1916), p. 289.
11. Re. Pfeiffer : Wolfgang Gust, éd., Der Volkermord and den Armeniern 1915/16 : Dokumente aus dem Politischen Archiv des deutschen Auswartigen Amts (zu Klampen, 2005), pp. 34, 466-68.
12. Hansine Marcher, Oplevelser Derovrefra (Copenhagen : KMA, 1919), pp. 10-12.
13. Ibid., pp. 16-17.
14. KMA, 10.360, « 1912-1921 », 15 juin 1916.
15. Elise Bockelund, En Tjenergerning Blandt Martyrfolket-Kvindelige Missions Arbejdere 1900-1930 (KMA, 1932), p. 47.
16. KMA, 10.360, pk. 42, « 1912-1921 », 1er mars 1917.
17. Margarit fut ensuite emmenée au Danemark par Jeppe.
18. UM, 2-0355, Kopibog 1914-1921, 1916.03.06 – 1919.09.22, Wandel à Scavenius, 17 avril 1916. N° 158. « Danske Rejsende i Tyrkiet. Ges. Nr. 151 af 13. Avril 1916. »
19. Cf. Hilmar Kaiser, At the Crossroads of Der Zor – Death, Survival, and Humanitarian Resistance in Aleppo, 1915-1917 (Princeton & London : Gomidas, 2002), p. 36.
20. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repraeaesentation. 1914-1922. Noter og indberetninger om den politiske udvikling », « Verdenskrigen. Indberetninger og avisudklip, juni 1914-marts 1919 », 17 février 1919, pp. 2-3.
21. KMA, 10.306, pk. 42, « 1912-1921 », 1er mars 1917.
22. KMA, 10.306, « 1912-1921 », 1er fév. 1916. Souligné dans le texte original. Sur Schuchardt à Constantinople, voir aussi Kaiser, 2002, pp. 31-37.
23. UM, 2-0355, Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repraeaesentation, Kopibog 1914-1921, 1914.06.04-1916.03.06, n° IV, 5 janvier 1915.
24. KMA, 10.360, pk. 42, « 1912-1921 », 16 oct. 1915.
25. Fra Armenien, KMA, [sans date] (1916).
26. UM, 4.F.2, « Tyrkiet : Gesandtskabet her. » Oprettelse, 1916. Djevad Bey, 22/2-15/12 1916. Extrakt-Afskrift af Privatbrev Nr. 24 fra Ministerresident C. E. Wandel til Udenrigsminister Scavenius. Konstantinopel, 5/11 1915.
27. Maurice Francis Egan, Ten Years near the German Frontier : A Retrospect and a Warning (New York : George H. Doran Co., 1919), p. 312.
28. UM, 139. D. 1., « Tyrkiet-Indre Forhold », Pk. 2 jan. 1917-1er jan. 1919, nr. IV, 6/1 1917 ; nr. CXVII, 28/7 1917.
29. Cf. les informations sur le génocide à Kharpert dans les lettres écrites par des missionnaires danoises et transmises par un médecin allemand : UM, 139. N. 1, « Armenien », [non numéroté], 10 avril 1917.
30. UM, 139. D. 1., « Tyrkiet-Indre Forhold », Pk. 1, jusqu’au 31.12.1916, Nr. CXIII, 4/9 1915.
31. Ibid.
32. Cité in Bengtsson, 2004, p. 118.
33. Ibid., p. 80.
34. UM, 139. N.1, n° LIV, 10 mars 1916.
35. Bengtsson, 2004, p. 124 ; Age Meyer Benedictsen, Armenien-Et Folks Liv og Kamp Gennem To Aartusinder (Copenhagen : De Danske Armeniervenner, 1925), p. 242.


Matthias Bjørnlund est né à Copenhague, Danemark, en 1967. Historien danois et chercheur indépendant, il est spécialisé sur le génocide arménien et les questions qui y sont liées, en se documentant en particulier dans les archives danoises. Il travaille actuellement à un ouvrage sur le Danemark et la question arménienne, de 1900 à 1940. Il est co-auteur de plusieurs articles sur le concept de génocide et certains aspects du génocide rwandais.

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Source : http://www.armenianweekly.com/download/2/
Article paru le 26.04.2008.
Traduction : Georges Festa – 05.2009 – Tous droits réservés