samedi 2 mai 2009

Library of Congress

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Les collections arméniennes du la plus grande bibliothèque du monde
Entretien avec Levon Avdoyan, de la Bibliothèque du Congrès

par Emil Sanamyan

(The Armenian Reporter, 06.10.2007)



Le 28 août [2007], Emil Sanamyan, rédacteur à Washington pour The Armenian Reporter, a rencontré le Dr Levon Avdoyan, arménologue à la Bibliothèque du Congrès. Ils évoquent les projets et les collections arméniennes de la Bibliothèque. Il s’agit de la seconde partie d’une entretien, dont la première partie, publiée dans l’édition du 08.09.2007 de The Armenian Reporter, était centrée sur une table ronde à propos des relations américano-arméniennes, organisée par le Dr Avdoyan et qui avait réuni pour la première fois cinq anciens ambassadeurs des Etats-Unis en Arménie.


- Emil Sanamyan : Quelle signification revêt la collection arménienne de cette Bibliothèque à un tel niveau mondial de concentration du savoir arménien ?
- Levon Avdoyan : Elle est et demeure unique pour une raison essentielle. Nous sommes la bibliothèque la plus vaste au monde. D’après le dernier inventaire, nous possédons entre 132 et 133 millions d’ouvrages. La seconde en volume est la Bibliothèque nationale russe de Saint-Pétersbourg, qui possède, à ma connaissance, entre 40 et 41 millions d’ouvrages.
Si bien que lorsque vous possédez des matériaux en langue arménienne et que vous les combinez avec d’autres qui se trouvent dans vingt autres salles de lecture, vous disposez d’une ressource introuvable ailleurs.
S’agissant des manuscrits, nous avons les archives de [l’ambassadeur] Henry Morgenthau. Et maintenant celles du [réalisateur] Rouben Mamoulian.
Pour la géographie et les cartes, nous avons l’une des plus vastes, sinon la plus vaste collection géographique au monde. Nous possédons certaines cartes frontalières du Caucase, alors confidentielles, qui furent utilisées lors du Congrès de Versailles après la Première Guerre mondiale. De fait, nous avons des cartes avec les lignes dessinées [à la main pour indiquer les frontières] des territoires sous mandat.
En ce qui concerne les imprimés et les photographies, nous avons les albums photographiques du sultan Abd ul-Hamid II. Ils furent conçus pour être offerts aux Etats-Unis avec d’admirables photographies de la Turquie ottomane [à la fin du 19ème siècle]. Ces clichés furent pris par une entreprise gérée par trois Arméniens qui étaient frères.
Nous avons aussi des clichés et des affiches du Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient, levant des fonds pour aider les victimes des massacres anti-Arméniens en Turquie].

- Emil Sanamyan : Des archives du gouvernement des Etats-Unis, auparavant classées ou confidentielles, et rendues publiques, vous parviennent-elles ?
- Levon Avdoyan : Non. Nous sommes par essence dépositaires des documents publiés par le gouvernement. Ce sont les Archives Nationales [des Etats-Unis] qui sont dépositaires des documents non publiés. Cela dit, nous possédons des archives de la Présidence [du début du 20ème siècle], dont celles du président Woodrow Wilson. Nous avons celles de Morgenthau, car il les a déposées ici. Nous possédons d’autres documents qui nous ont été remis. Mais ce n’est pas l’endroit où les documents gouvernementaux non publiés sont automatiquement dirigés.
Nous possédons des documents de missionnaires, par exemple ceux de William Goodell [au milieu du 19ème siècle] qui fut pendant de nombreuses années missionnaire dans la région de Kharpert [en Arménie occidentale]. Sa petite-fille, Mary Barnum, lui écrivit plusieurs lettres durant la période hamidienne [à la fin du 19ème siècle].

- Emil Sanamyan : Que relèveriez-vous d’important parmi les collections arméniennes de la Bibliothèque ?
- Levon Avdoyan : Ce qui me plaît dans ce travail, c’est que je ne connais pas tout ce que nous possédons ! Grâce au Dr James Billington [le conservateur de la Bibliothèque], nous avons fait en sorte que cette bibliothèque soit véritablement globale – et plus de 60 % de nos collections ne sont pas en anglais.
Rien que ces trois ou quatre dernières années, j’ai pu acheter auprès d’un marchand certaines publications rares, parfois uniques [en langue arménienne] du 18ème et 19ème siècle, dont un ensemble de livres en turc arménien, que nous restaurons, ainsi qu’un ouvrage très intéressant, publié à Paris en 1856, sur la production de coton à La Nouvelle-Orléans.
Pourquoi acheter de tels livres ? – pourrait-on m'objecter. Or personne n’a étudié par exemple le rôle des Arméniens dans le commerce du coton entre la France et La Nouvelle-Orléans, et par extension [de quelle manière cela a affecté] le rôle de la France dans la Guerre de Sécession américaine.
Ou bien cette brochure en arménien, publiée à Venise en 1836, avec une merveilleuse photogravure illustrant ce qu’un pompier doit porter afin d’éviter d’être blessé lorsqu’il combat des incendies. Je ne connais rien de semblable en ce genre et c’est en arménien.
Puis nous avons des œuvres plus traditionnelles comme la Chronique d’Eusèbe de Césarée, publiée en 1797, qui est encore plus complète que tous les vestiges en grec de l’original qui ont survécu.
Nous avons donc pu enrichir considérablement les collections.

- Emil Sanamyan : Les collections arméniennes comprennent-elles des publications dans des langues autres que l’arménien ?
- Levon Avdoyan : Ces publications, qu’elles soient en anglais, en français ou en russe, font partie de la Salle de lecture principale et des collections générales – contrairement à celles en langue arménienne, intégrées à la Salle de lecture pour le Moyen-Orient.
Nos collections en langue russe sur l’Arménie sont très riches et d’un intérêt primordial, débutant naturellement lors de la conquête [de l’Arménie orientale] par la Russie dans les années 1820.

- Emil Sanamyan : Et lorsqu’il s’agit d’un ouvrage écrit en caractères arméniens, mais en turc ? Où va-t-il ?
- Levon Avdoyan : Il s’intègre à la collection turque. Mais nous avons une désignation particulière pour les ouvrages en turc arménien. De fait, j’ai dû en acheter près de deux cents ces trois dernières années. A mon avis, il doit y en avoir au total 3 000 [livres en turc arménien] et nous y consacrons beaucoup de travail [d’acquisition et de préservation].
Les gens l’ignorent, mais ce turc écrit en arménien fut publié dans les années 1930 et 1940 dans certaines régions. La raison en était que les Arméniens vivant dans l’empire ottoman savaient le turc, mais ignoraient l’écriture ottomane. Ils écrivaient donc en turc avec des caractères arméniens. (Tout comme le gréco-turc était du turc ottoman écrit en caractères grecs.) Outre Istanbul, Smyrne [Izmir] et Jérusalem, les ouvrages en turc arménien étaient aussi publiés en Europe.
Lorsque je suis arrivé ici la première fois, les publications en turc arménien se réduisaient essentiellement à des sujets religieux – des Bibles et des commentaires. Depuis, nous avons retrouvé quelques ouvrages séculiers, certains traitant de sujets qui, à mon avis, n’étaient pas abordés à l’époque.
Nous avons des histoires de Napoléon en turc arménien. Une traduction, publiée en 1856, en turc arménien, d’un livre d’Edgar Allan Poe publié à Venise – qui constitue la première traduction de cet ouvrage de l’anglais vers une langue étrangère.

- Emil Sanamyan : Qui profite directement de ces collections ?
- Levon Avdoyan : Nous sommes ouverts à tous les étudiants, qu’ils soient de premier ou de second cycle, et qui effectuent des recherches au sein de nos collections. Nous recevons des membres du Congrès. Nous répondons à des demandes de groupes communautaires arméniens Nous sommes aussi ouverts à un public plus large. Ainsi qu’aux chercheurs qui nous contactent via internet.
Franchement j’aimerais élargir notre lectorat, mais la Bibliothèque du Congrès se situe sur un emplacement [tout à côté du Capitole] dont l’accès n’est pas aisé. J’aimerais pouvoir offrir des bourses d’étude à des étudiants et des chercheurs pour qu’ils viennent à la Bibliothèque étudier nos collections. Nous avons accueilli deux chercheurs arméniens, dont l’un venu d’Israël, grâce à la Bourse John W. Kluge.
Nous recevons aussi des chercheurs originaires de pays d’Europe, qui ont de très belles collections, mais des budgets plus faibles et ne peuvent donc faire autant d’acquisitions que nous.
Ce dont je suis fier dans mon travail, c’est de savoir que je relie un chercheur avec quelque chose d’essentiel pour lui ou sa recherche. Cela rend les choses passionnantes. Car, après tout, c’est pour cela que nous sommes ici, pour servir de référence et non simplement collecter des matériaux qui attirent la poussière. Nous voulons que les gens les utilisent.
En second lieu, j’ai modelé ma vie d’après ce qu’écrit le dramaturge romain Térence : « Rien d’humain ne m’est étranger. » Si ce n’est que je la paraphraserais ainsi : « Rien d’Arménien ne m’est étranger. » Ce que je tente de faire avec l’aide de mes collègues c’est de rassembler tous les aspects de la culture arménienne dans ce lieu.

- Emil Sanamyan : Peut-on venir juste pour regarder des documents originaux tels que des manuscrits ou des cartes ?
- Levon Avdoyan : La personne doit s’entretenir avec le spécialiste du domaine et les risques de se voir refuser l’accès sont minimes. Cette bibliothèque appartient à tous. Pour y accéder il suffit d’avoir une carte de lecteur. Cela prend entre dix et vingt minutes.
La personne vient me voir et je vérifie si elle a besoin de l’original ou simplement du microfilm. Si le document physique doit être communiqué, nous avons une table spéciale et des instructions concernant la manière de consulter le document.
Mais la plupart des gens qui ont besoin de tels documents savent comment les consulter.
Dans notre département nous avons un conservateur très doué, Tamara Ohanyan, qui a restauré plusieurs manuscrits et livres arméniens anciens. Lors de son année de stage ici, elle est parvenue à restaurer un Evangile du 17ème siècle, qui ressemblait à un ballon, tellement il avait été endommagé par le feu et l’eau, qui l’avaient rendu inutilisable. Elle a passé six mois à le restaurer et il est maintenant totalement consultable. Elle a aussi restauré deux Hamalirs [rouleaux de prières] datant de 1725, à nouveau avec une grande dextérité.
De nos jours, les chances de nous procurer ces sortes de documents sont plus réduites qu’auparavant. J’ai failli acheter un ouvrage extrêmement important, lorsque j’ai soudain appris que sa provenance était douteuse. Nous ne pouvons faire une offre ou acheter quelque chose qu’il est illégal d’obtenir.
Par exemple, je ne peux acheter de manuscrits originaires de Turquie, car il existe une loi, tout comme dans d’autres pays, dont l’Arménie, qui interdit de sortir de Turquie des manuscrits. D’un autre côté, ils n’ont pas encore de loi patrimoniale sur les matériaux publiés, ce qui fait que je puis acheter toutes sortes de matériaux publiés en Turquie. Cela peut changer – en Arménie existe maintenant une loi patrimoniale relative aux matériaux publiés [anciens].

- Emil Sanamyan : Quel est le processus d’acquisition pour les publications arméniennes ?
- Levon Avdoyan : Pour collecter ces matériaux, nous avons un accord avec un marchand de livres pour les matériaux publiés en Arménie ces cinq dernières années.
Nous avons toute une série d’échanges avec l’Arménie, où nous avons plusieurs partenaires qui nous envoient des ouvrages intéressants pour nous, tandis que nous leur envoyons des ouvrages qui les intéressent.
Nous avons aussi des représentations outre-mer, par exemple à Rio de Janeiro, à Nairobi, etc. Le Caire est très important pour nous – nous avons un correspondant qui travaille avec moi pour collecter des matériaux en arménien dans tout le Moyen-Orient (Arménie excepté).
Et enfin nous avons un budget pour des achats rétrospectifs – il s’agit d’ouvrages datant de plus de cinq ans. C’est ainsi que nous avons acquis la Bible Voskan, publiée en 1666 à Amsterdam, la première Bible complète à avoir été publiée en arménien.
Nous avons aussi des dons. La Bibliothèque du Congrès restera toujours là. Je suis convaincu que la présence arménienne en ce lieu est importante pour l’avenir. Nous bénéficierons de dons supplémentaires.

- Emil Sanamyan : Vous efforcez-vous de développer les ressources multimédia, audio et vidéo en langue arménienne ?
- Levon Avdoyan : Oui. Le Dr Billington est très intéressé par l’acquisition de versions restaurées de films produits à l’époque soviétique – en particulier ceux de Serguéi Paradjanov. Nous possédons certaines des versions les plus anciennes, évidemment. Et je travaille étroitement avec les départements du film, de la géographie et des cartes.
Je précise que la numérisation de nos matériaux s’effectue grâce à des fonds extérieurs. Pour numériser nos collections, il me faudrait une subvention privée. J’aimerais voir concrétisés plusieurs projets tels que les cartes arméniennes, par exemple.
J’ai remarqué qu’un nombre croissant de gens s’attendent à trouver des matériaux en ligne. J’aimerais souligner que les études arméniennes diffèrent des études occidentales. D’importants matériaux ne sont pas numérisés. Il y toujours cette question de la reconnaissance optique des caractères normalisée et fiable, grâce à laquelle l’on peut scanner des textes.
A ce niveau les meilleurs matériaux demeurent les copies physiques. Les gens peuvent les consulter soit en venant ici, soit en se rendant à leur bibliothèque municipale et en demandant des duplicatas de l’original, via le prêt entre bibliothèques.
Certains matériaux sont néanmoins déjà en ligne. Si vous consultez le catalogue en ligne des imprimés et des photographies, vous pouvez voir que plus de 200 documents en arménien sont déjà accessibles sous une forme numérique. Si vous consultez la série « California Gold », vous trouvez une centaine de chansons arméniennes enregistrées dans les années 1930 au sein de la population immigrée de Californie. Ils partaient enregistrer les chansons des groupes d’origine étrangère, tels qu’elles étaient chantées dans un village – sans fioritures ni beaucoup de technique.

- Emil Sanamyan : Et s’agissant des enregistrements vidéo depuis l’indépendance de l’Arménie ?
- Levon Avdoyan : J’en ai très peu. Nous possédons ce genre de séries sur des minorités telles que les Assyriens et les Juifs d’Arménie. [Il est possible qu’il y ait] quelques bandes provenant de certains groupes [médias] d’information, produits ici. Mais je ne les collecte pas spécialement. Ce serait cependant le lieu si, disons, quelqu’un possédait des archives vidéo et voulait en faire don.


Contact : http://www.loc.gov/rr/amed/nes/cty/cai/caihome.html


Levon Avdoyan

Depuis 1992, Levon Avdoyan, le Dr Avdoyan travaille en tant que spécialiste des domaines arménien et géorgien à la Bibliothèque du Congrès de Washington. De 1982 à 1992 il a été consultant pour le Département des Humanités et des Sciences sociales de la Bibliothèque. Durant ses 25 ans de carrière à la Bibliothèque, le Dr Avdoyan a été plusieurs fois distingué pour son œuvre et son mérite.
La collection arménienne de la Bibliothèque commença avec 200 ouvrages – livres, périodiques, documents, manuscrits et cartes – en 1949. Lorsqu’en 1992 le Dr Avdoyan fut nommé en tant que spécialiste du domaine, la collection comptait plus de 7 000 ouvrages et a atteint, sous son administration, près de 30 000 ouvrages.
Avant de rejoindre la Bibliothèque, le Dr Avdoyan travailla à l’administration des Droits de reproduction en tant que bibliothécaire spécialisé de 1978 à 1982, puis comme assistant chercheur auprès de Morton Smith, professeur d’histoire à l’université Columbia.
Né à Providence, le Dr Avdoyan a grandi en Floride et est diplômé de l’Université du Sud au Tennessee ; puis il obtint son mastère et son doctorat à l’université Columbia.
Au début des années 1970, le Dr Avdoyan a mené des recherches dans les archives d’Union Soviétique (dont Leningrad, Moscou, Tbilissi et Erevan), de Grèce, de France et d’Italie (monastère des Pères Mékhitaristes à Venise). Sa thèse de doctorat a porté sur l’Histoire de Taron, un roman historique situé dans l’Arménie du 7ème siècle.
Les langues de travail de M. Avdoyan incluent l’arménien (classique, occidental et oriental moderne), le français, le géorgien classique, l’allemand, le grec classique et moderne, l’italien, le latin et le russe.

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Source : The Armenian Reporter, 06.10.2007
Traduction : Georges Festa – 11.2007 - Tous droits réservés
Précédemment paru en 2007, après accord de l’éditeur.