mardi 12 mai 2009

Littérature kurde

Ferhad Pîrbal

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La littérature kurde dans l’ancienne République socialiste soviétique d’Arménie

par Ferhad Pîrbal
(The Kurdish Globe, 07.08.2008)


[Bien que la littérature et la culture kurdes dans l’ancienne Union Soviétique, en particulier en Arménie, n’ont pas une longue histoire, elles ont une identité distincte dans le premier quart du siècle dernier et jouent un rôle dans le développement de la littérature kurde en général.]

La population kurde dans les républiques d’Arménie, de Géorgie, d’Azerbaïdjan, du Turkménistan et autres territoires de l’ancienne Union Soviétique, est d’un million d’habitants environ.
La plupart des historiens pensent que les Kurdes se trouvaient au Caucase avant le 11ème siècle dans des régions entourant l’Arménie et la Géorgie, ce qui signifie que les Kurdes vivaient là avant l’époque de Salahadin Aiyobi et avant la conquête par la Russie de l’Arménie et du Turkménistan. Certaines populations kurdes émigrèrent ensuite d’Azerbaïdjan et de Turquie vers l’Arménie.
Dès 1813, suite au traité de Golestan, une partie de la Géorgie et de l’Azerbaïdjan passèrent sous le pouvoir du tsar de Russie. En 1921, toute la région du Caucase passa au pouvoir de la Russie. Ces événements, l’oppression qui s’ensuivit et le déplacement forcé auquel furent soumis les Kurdes expliquent pourquoi les Kurdes se rassemblèrent en Arménie et en Géorgie. La plupart des Kurdes vivant actuellement en Géorgie et en particulier en Arménie sont des Yézidis. Par ailleurs, 50 000 Kurdes vivent aujourd’hui en Azerbaïdjan, privés du droit de pratiquer leur culture nationale et de leur liberté.
Dans l’ancienne Union Soviétique, les Kurdes jouissaient en partie de la liberté et du droit d’écrire et de publier des œuvres en langue kurde. Là seulement put se développer une vie culturelle kurde.
Les relations entre Kurdes et Arméniens impliquaient non seulement un voisinage commun dans la république soviétique d’Arménie, mais aussi des relations sociales et culturelles remontant à des temps anciens, comparables aux relations existant dans les régions kurdes de Turquie et d’Iran.
A partir du milieu du 19ème siècle, un style en prose et des traductions littéraires en kurde apparurent avec l’aide des Arméniens.
En 1857, pour la première fois, la Bible fut traduite en kurde. Elle fut traduite du grec en kurde kirmandji et imprimée en caractères arméniens à Istanbul par des missionnaires arméniens.
Le second ouvrage de traduction, un Dictionnaire kirmandji-arménien, est en dialecte kirmandji, écrit en caractères arméniens, lui aussi publié et imprimé à Istanbul avec l’aide d’érudits arméniens. L’ouvrage est bilingue kurde et arménien.
Cette traduction constitua une première à plusieurs titres. Ce fut le premier ouvrage d’enseignement à destination des enfants, le premier aidant à interpréter la Bible, le premier à écrire l’histoire en kurde, le premier à inclure des illustrations en kurde, le premier ouvrage kurde écrit en caractères arméniens, et le premier dictionnaire kurde-arménien. Il contient plus de trois cents mots kurdes et arméniens.
Les relations kurdo-arméniennes précédèrent ainsi 1917 et la fondation de la république d’Arménie en Union Soviétique.
La Révolution d’Octobre russe de 1917 inaugura une période nouvelle pour les Kurdes en Arménie soviétique, qui se traduisit par un renforcement des liens entre ces deux nations éprises de paix. Les Arméniens obtinrent la liberté d’écrire dans leur langue en république d’Arménie. Parallèlement, au titre d’un décret de Lénine, les Kurdes furent autorisés à lire et à écrire en kurde, tout en ayant leur propre programme d’enseignement et le droit de publier en langue kurde. En résumé, dès la Révolution d’Octobre, les Arméniens se préoccupèrent de développer la littérature et la langue kurdes dans la république d’Arménie.
Les Arméniens qui vivaient en république d’Arménie et en Turquie souhaitèrent que le Kurdistan devienne un Etat indépendant après la Première Guerre mondiale.
Le Bulletin Arménien, qui fut édité en français à Paris dans les années 1920, écrit : « Pour Sharif Pacha, le fait que les Kurdes et les Turcs partagent une même religion n’est pas une excuse pour que l’on songe à leur accorder l’autonomie. Il pense aussi qu’il vaut mieux que cette autonomie s’exerce sous les auspices de la Turquie, car ce genre d’autonomie ne serait rien d’autre qu’une conspiration (un stratagème). Or la religion n’a que peu de rapports avec l’indépendance et la liberté nationales. La lutte de la nation arménienne n’est pas d’ordre religieux. L’unique objectif est que la nation arménienne parvienne à son indépendance nationale. Espérons que la nation kurde poursuivra sa lutte pour l’indépendance. »
L’un des bienfaits de l’Union Soviétique à l’époque de Lénine fut qu’à partir de 1921, une campagne débuta pour éradiquer l’analphabétisme au sein de la population kurde. Tous les Kurdes envoyèrent alors leurs enfants à l’école. D’après les historiens, avant 1917, 90 % des Kurdes étaient analphabètes. Après les années 1930, tous les Kurdes étaient alphabétisés, tandis qu’à la fin des années 1920, 44 écoles kurdes existaient en Union Soviétique.
Sur ordre de Lénine en 1923, les régions kurdes, en tant que centre politique indépendant, obtinrent l’autonomie administrative dans ce qui fut appelé le Kurdistan rouge. Sa capitale était Latchin au Nagorno-Karabagh.
Cinq années durant, la région autonome du Kurdistan rouge publia un journal intitulé Sovetskaia Kurdistan [Kurdistan Soviétique]. Après 1929, lorsque Staline instaura sa dictature, les Kurdes perdirent leur région autonome. Il ne reconnut pas les droits des minorités ethniques et les droits culturels des Kurdes furent foulés aux pieds. Staline ordonna que la région du Kurdistan Soviétique soit administrée par la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan. A nouveau, les Kurdes furent déplacés et soumis à de mauvais traitements, en particulier en Azerbaïdjan.
En 1921, l’écrivain arménien Hagob Gazarian Lazo créa à Etchmiadzine, près d’Erevan (en Arménie soviétique), un alphabet arménien en langue kurde, qu’il publia sous le titre Shamis, ouvrage dans lequel des phonèmes kurdes spécifiques furent ajoutés à l’alphabet arménien. Dès lors, ce livre devint une référence pour l’alphabet arménien en Arménie soviétique. De nombreuses écoles s’ouvrirent, telles que l’école Lazo et l’Association kurde. Dans ces écoles la langue kurde était enseignée en caractères arméniens. En 1928, avec l’aide de l’érudit arménien I. A. Orbeli, l’alphabet latin remplaça l’alphabet arménien dans l’écriture kurde. L’alphabet latin fut mis au point par Arabi Shamo et Mara Golif. Le 1er janvier 1930, l’alphabet latin fut officiellement mis en pratique et utilisé en Arménie et en Géorgie, alors que l’usage de la culture, de la langue et de l’écriture kurdes demeura prohibé en république d’Azerbaïdjan. Un premier ouvrage kurde parut à Bakou en 1930. Dans les années 1933-36, seuls six ouvrages en kurde furent édités au Turkménistan.
En Arménie, les Kurdes jouirent davantage de protection que dans les autres républiques soviétiques. A partir de 1929, le nombre d’ouvrages en kurde ne cessa de croître dans ce pays. Riya Taza, un journal hebdomadaire (1930-38 et 1955-93), publié par le Parti Communiste Arménien, joua un grand rôle pour le développement du journalisme, des traductions et de la littérature en kurde.
Avant cette date, un film kurde, intitulé Zare, fut produit en 1927 dans la république soviétique d’Arménie. Ce film muet de 72 minutes, en noir et blanc, fut réalisé par Beg Nazarov et produit par Armenkino. Il évoquait la vie des nomades kurdes yézidis aux frontières de l’Union Soviétique (le Kurdistan turc de 1915). Dans les années 1931-32, en république d’Arménie, plus de neuf ouvrages furent traduits de l’arménien et du russe en kurde. Et en 1932-33, il existait 40 écoles kurdes comptant 71 enseignants et 1 936 élèves kurdes. Un institut de formation pour enseignants s’ouvrit et en 1932 l’Union des Ecrivains Arméniens créa une section pour les auteurs kurdes. Leur premier ouvrage publié fut le roman Shvane Kurd d’Arabi Shamo. Puis ils publièrent un ouvrage de 664 pages sur le folklore kurde. De fait, la période 1932-38 fut un véritable âge d’or pour le développement de la culture kurde en Arménie soviétique. En 1934, un congrès réunit des écrivains kurdes à propos de l’écriture et de la littérature kurdes. En 1937, un programme radiophonique en kurde fut diffusé. Plusieurs autres films furent produits en kurde.
A partir de 1938, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, les préoccupations à l’égard de la culture et de la langue kurdes s’estompèrent progressivement. L’hebdomadaire Riya Taza fut suspendu et il n’y eut plus d’éditions en langue kurde. En outre, durant les années 1944-45, une politique nouvelle de relégation de la culture et de la langue kurde fut mise en œuvre en Union Soviétique. C’est alors que l’alphabet latin fut abandonné et remplacé par l’alphabet cyrillique russe, tandis que des écrivains comme Arabi Shamo furent déportés par Staline.
A la mort de Staline en 1953, le processus d’édition d’ouvrages en kurde réapparut. Les programmes radiophoniques en kurde et l’hebdomadaire Riya Taza reprirent leurs activités. La musique, la peinture et le théâtre en particulier, furent relancés en Arménie et en Géorgie. En 1961, plus de 130 Kurdes soviétiques étudiaient dans les universités de Moscou, d’Erevan, de Leningrad et de Bakou.
Durant cette brève période, des dizaines d’universitaires, journalistes, écrivains et artistes kurdes apparurent en Union Soviétique, en particulier en république d’Arménie, et se rendirent célèbres dans toutes les régions de peuplement kurde. Michael Rashid commença à publier ses poèmes en 1925. Citons aussi Karlini Chachan en 1929, Amini Avdal en 1932, puis en 1934 l’écrivain Jasme Jalil et le romancier Arabi Shamo. Citons encore Haji Jundi, Waziri Nadri, Qachaghe Murad, Lady Jamilay Jalil, Shakroy Khido, Ordikhani Jalil, Tosin Rashid, Askari Buik et le Dr Jalili Jalil.

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Source :
http://www.kurdishglobe.net/displayArticle.jsp?id=B52EC5D43965EF9E07D3D82AB11AA62A


Traduction : Georges Festa – 05.2009 – Tous droits réservés

NdT : Sur les Kurdes yézidis en Arménie, cf. l’important entretien d’Onnik Krikorian avec le Dr Karlene Chachani, président de l'Union des Ecrivains Kurdes (section de l'Union des Ecrivains d'Arménie) et rédacteur en chef d'Amitié, revue politique kurde arménienne, interview réalisé en juin 1998 et paru in http://www.oneworld.am.