vendredi 22 mai 2009

Marc Nichanian


Marc Nichanian

Entre l’art et le témoignage : littératures arméniennes au XXe siècle.
Vol. II : Le deuil de la philologie.
Genève : MetisPresses, 2007. 461 p.

par Christopher Atamian



" La vie païenne me séduit chaque jour un peu plus. Si cela était encore possible aujourd’hui, je changerais de religion et embrasserais le paganisme poétique. "
Daniel Varoujan


Quelle relation entretiennent la religion et l’art ? Qu’est-ce que l’élan esthétique et comment se relie-t-il au projet de construction d’une nation à la fin du 19e siècle ? Où finit la pensée de type racial et où commence le racisme ? Quel rôle ont joué tous ces éléments dans la formation d’une conscience arménienne et un sens renouvelé de la nation parmi les Arméniens ? Dans la seconde partie de sa vaste trilogie Les écrivains du désastre, intitulée " Le deuil de la philologie ", Marc Nichanian répond à ces questions vives et à d’autres, avant d’aborder une étude du groupe de Mehyan et de l’un de ses fondateurs, le poète Daniel Varoujan.

Pour ce faire, Nichanian doit revenir en arrière et expliquer le développement de ce qu’il appelle " la philologie nationalisée ", à partir du travail des théoriciens français Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, ainsi que le concept d’orientalisme développé dans les années 1980 par Edward Saïd, aujourd’hui disparu, dans son ouvrage-évènement éponyme. Dans ce processus, et en étudiant la notion corrélée d’origine (comme quelqu’un qui a déjà été colonisé, brutalisé et qui se voit maintenant à travers le regard de l’autre), Nichanian met à nu les origines de la modernité arménienne et déconstruit plusieurs mythes nationaux arméniens. Il souligne, par exemple, le fait que Khatchatour Abovian a été abusivement déifié en Arménie comme le père de la langue vernaculaire et de la littérature arménienne modernes. En fait, Abovian écrivit Verk Hayastani [Les Plaies de l’Arménie] en 1840 dans le dialecte de Kanaker, que la plupart des gens d’alors et d’aujourd’hui seraient bien en peine de comprendre. Sans diminuer l’apport significatif d’Abovian pour le développement de la littérature arménienne moderne, Nishanian souligne le fait que le projet national (littéraire), c’est à dire la tentative de recenser les traditions et les mœurs culturelles arméniennes, ou, comme il le déclare, d’ " esthétiser la nation ", débuta bien avant qu’Abovian publie son roman maintenant célèbre. Semblable par sa méthodologie et ses effets à l’ethnographie musicale pratiquée ensuite par Komitas, et coexistant pour une large part avec le développement de l’ashkahbar et l’usage de l’arménien vernaculaire, ce projet fut en fait lancé plusieurs dizaines d’années auparavant, au tournant du 18e siècle, par les pères mékhitaristes de Venise, en particulier Lucac Indjijian, l’auteur d’Azgaser [Le Patriote] et de Darapatum [Histoire du Pont]. Plus tard, dans les années 1870, un prêtre, Karekine Servantsdiants poursuivit cette méthodologie dans son remarquable ouvrage Grots u’ Brots [Ecrits et Paroles] (1874), qui contenait, entre autres choses, les premiers fragments écrits de Sasna Ts’rer [Les Tordus de Sassoun], que Servantsdiants recueillit dans chaque village auprès des plus anciens, qu’il interrogea un par un. Les écrits de Servantsdiants furent si importants qu’Hagop Oshagan, dans son ouvrage Hamapatker Arevmuhduhhay Kraganutiun [Panorama de la littérature arménienne occidentale], estime que ce prêtre a quasiment sauvé à lui tout seul la culture arménienne (occidentale).

La seconde partie du livre de Michanian traite de Daniel Varoujan, assassiné à coups de pierres par les Turcs en 1915 à Chankiri. Moins d’un an auparavant, il avait toutefois contribué pendant six mois à la revue littéraire Mehyan, publiée à Constantinople, avec Kegham Parseghian, Aharon, Hagop Kufedjian (Oshagan) et Costan Zarian. Fait unique dans l’histoire arménienne, Mehyan exalta l’idée d’une race arménienne intégrée à la race aryenne. Basée indubitablement sur des concepts nietzschéens dominants et déformés, cette idéologie supposée être libératrice aboutit ouvertement à un antisémitisme dans le cas de Zarian (voir Le Jésus arménien), ainsi qu’à une attaque frontale de la théorie du paganisme de Varoujan dans The Pancoop et les os du mammouth.

Le deuil s’achève par une superbe analyse de plusieurs poèmes de Varoujan, en particulier Vahakn, du nom du dieu arménien du tonnerre. Ce poème, qui décrit le sacrifice d’un taureau dans la tradition païenne, peut être considéré comme le deuil non seulement des dieux anciens, mais d’une Arménie détruite, un deuil du deuil lui-même (et son impossibilité même), ainsi que la naissance de l’art affronté au déclin de la religion, constituant, comme l’affirme Nichanian, la véritable base de cette entreprise philologique qui se diffusa à travers les nations d’Europe, comme la Grèce et l’Allemagne, au 20e siècle.

La thèse la plus révolutionnaire de Nichanian est peut-être le fait que le nationalisme et la construction de la nation ne débutent pas dans la sphère du politique, comme tant l’ont affirmé dans les sciences sociales, mais plutôt dans celle de la philologie. C’est aussi le deuil des dieux anciens – que l’on examine le culte allemand pour les anciens Grecs qui aurait nourri la montée du nazisme ou la tentative arménienne au 19e siècle de retrouver ce qui fut détruit par des siècles d’invasions – qui alimenta de nombreux mouvements européens de libération nationale au 20e siècle.

Comme d’habitude, l’auteur complète son analyse littéraire par de précieuses traductions en anglais d’œuvres telles que le manifeste du groupe de Mehyan en 1914, ou d’autres écrits clé de Zarian, Indjijian, Zarian et d’autres. Professeur jusqu’à une date récente d’études arméniennes à l’université Colombia, Nichanian a rendu ici un grand service aux études arméniennes comme à la théorie de la littérature, en montrant que la construction d’une nation est presque toujours en son centre un processus esthétique et littéraire, tout en analysant l’œuvre de ce géant littéraire que fut Varoujan avec une rare acuité intellectuelle.

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Traduction : Georges Festa - Tous droits réservés
Précédemment paru en 2007, après accord de l'éditeur.