jeudi 7 mai 2009

Melissa Nobles - Interview



La politique des excuses officielles
Entretien avec Melissa Nobles

par Khatchig Mouradian

(ZNET, 22.03.2008)



Melissa Nobles est professeur associée en Sciences politiques au Massachusetts Institute of Technology. Elle est titulaire d’un B.A. d’Histoire de la Brown University, ainsi que d’un M.A. et d’un PhD en Sciences politiques de l’université de Yale. Ses thèmes de recherche comprennent la justice rétrospective et l’étude comparée de la politique raciale et ethnique. Elle est l’auteur de Shades of Citizenship : Race and the Census in Modern Politics [A l’Ombre de la citoyenneté : race et recensement dans la politique moderne] (Stanford University Press, 2000) et de The Politics of Official Apologies [La Politique des excuses officielles] (Cambridge University Pres, 2008).

Lors de cet entretien, mené à son bureau du MIT le 11 mars 2008, nous avons examiné pourquoi et comment les gouvernements s’excusent – ou ne s’excusent pas – pour les crimes commis dans leur pays dans le passé et quelle signification ces excuses – ou leur absence – peuvent avoir sur les descendants des victimes et des responsables.


- Khatchig Mouradian : Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la politique des excuses officielles ?
- Melissa Nobles : Je m’y suis intéressée lorsqu’en 1998 j’ai lu un article dans le New York Times à propos des excuses du gouvernement canadien aux Canadiens indigènes. J’ai trouvé cela intéressant et inhabituel, car les gouvernements n’ont pas pour habitude de s’excuser. C’est alors que j’ai pris conscience du refus du gouvernement turc de s’excuser pour le génocide arménien. Ce qui a aussi retenu mon attention. Je savais que le gouvernement des Etats-Unis avait présenté ses excuses aux Américains d’origine japonaise pour leur internement durant la Seconde Guerre mondiale, mais je me suis aussi rendue compte que les Etats-Unis ne s’étaient pas excusés auprès des Américains d’origine ou des Afro-Américains pour ce qu’ils avaient vécu. Mon intérêt s’est donc porté à la fois dans le cas où les gouvernements se sont excusés et dans celui où ils ne se sont pas excusés.

- Khatchig Mouradian : Dans votre ouvrage, vous faites une distinction entre les excuses présentées par les gouvernements et celles présentées par les chefs d’Etat. Pourquoi cette distinction importe-t-elle ?
- Melissa Nobles : C’est important, parce que les excuses des gouvernements demandent en général davantage d’acteurs et tendent à être le résultat de davantage de délibérations. Le Parlement, des commissions et des historiens sont impliqués, ce qui fait que plus de gens pèsent sur la décision, plus celle-ci est de nature collective. En outre, les excuses des gouvernements s’accompagnent habituellement de réparations. Exemples de ce genre d’excuses et de réparations, les excuses et les réparations en cours de la part du gouvernement allemand envers les Juifs survivants de la Seconde Guerre mondiale et Israël, et les 20 000 dollars remis par le président des Etats-Unis, Ronald Reagan, aux Américains d’origine japonaise qui furent soumis à des camps d’internement.
Les excuses qui proviennent des chefs d’Etat sont naturellement importantes, car la personne qui les présente est soit l’exécutif soit un officiel du gouvernement, mais elles ne résultent pas nécessairement d’une délibération, si bien qu’elles sont plus imprévisibles et ne s’accompagnent pas habituellement de quelque forme de compensation que ce soit. Elles tendent à être plus passagères. Voilà, à mon avis, la distinction qu’il faut prendre en compte.

- Khatchig Mouradian : A propos de réparations, vous écrivez dans votre ouvrage : « Pour les groupes vulnérables et désavantagés, les appels d’ordre éthique sont souvent cruciaux en termes d’argument et d’action politique… Mais, en même temps, les membres de ces groupes expriment aussi leur scepticisme sur l’utilité finale de ces appels d’ordre éthique car, bien qu’ils soient essentiels, ils sont rarement suivis d’action. » Pensez-vous qu’agir soit nécessaire pour que des excuses aient un sens ?
- Melissa Nobles : Tout à fait. Notez que l’action peut être définie dans un sens plus ou moins large. Il nous faut penser l’action en tant qu’excuses marquant les débuts d’un gouvernement et d’une population qui parlent plus sérieusement de leur propre histoire. L’action peut être quelque chose de non régulé par l’Etat ou bien il peut y avoir une commission qui recommande des compensations. Mais le moins souhaitable, ce sont les excuses qui ne sont que des mots et ne sont suivies de rien – ni débat, ni aucune forme de délibération ou de compensation – car alors, elles tombent à plat. L’action ne doit pas être synonyme de réparations en tant que telles, mais consister en quelque chose de plus qu’une simple énonciation des faits, laquelle, une fois prononcée, disparaît.

- Khatchig Mouradian : Y a-t-il eu des cas où des excuses officielles n’ont pas été suivies de mesures concrètes – du genre « Je m’excuse, maintenant rentrons chez nous » ? Vous évoquez dans le livre comment certains gouvernements se sont abstenus de s’excuser, principalement à cause de ce qui peut s’ensuivre…
- Melissa Nobles : En général, les excuses du genre « Rentrons chez nous » sont présentées par les chefs d’Etat. Je n’ai guère trouvé d’exemples de gouvernements présentant des excuses qui n’aient pas été suivies de quelque chose. Exemple, ce qui se passe actuellement en Australie, où se manifeste une résistance, du moins pour faire quelque chose qui soit directement lié à ces excuses. Parallèlement, ils disent : « Nous allons changer la politique à l’égard des Aborigènes, nous allons agir, mais nous ne verserons pas d’argent aux victimes spécifiques de la politique particulière du gouvernement de cette époque [enlèvements par la force d’enfants aborigènes à leurs familles].
Les gouvernements répugnent à s’excuser, précisément de crainte qu’il n’y ait des exigences financières. Mais les gouvernements ont plus de pouvoir ; ils décident de ce qu’ils vont faire. Alors, même s’il existe une tension, je ne pense pas que cette tension soit insurmontable. La question est définie par les élites politiques. Elles peuvent décider de ne rien donner et elles prennent souvent cette décision.

- Khatchig Mouradian : N’y a-t-il pas là aussi une sorte de relation de domination ? Après tout, c’est le groupe dominant qui décide ce qui sera dit et ce qui sera fait.
- Melissa Nobles : Absolument. Il y a là très certainement une dynamique inégale. L’insatisfaction à l’égard des politiques symboliques réside en majeure partie dans le fait qu’elles manifestent la relative impuissance des groupes demandeurs d’excuses.
Si vous êtes au pouvoir et que vous avez l’impression que vous n’avez aucunement besoin des groupes que vous avez réduits à l’état de victimes, vous aurez tendance à ne pas demander d’excuses. Ce sont les plus faibles qui le font. Les groupes moins puissants disposent de ressources moindres et s’appuient sur des appels d’ordre moral pour obtenir ce qu’ils veulent. Naturellement, il importe de tenir compte du facteur moral. C’est précisément la dynamique du monde dans lequel nous vivons.
Mais vous avez tout à fait raison. Il y a là une dissymétrie. Les puissants peuvent faire le moins possible et, souvent, ne font rien. Ils ignorent les victimes. Ils ne s’excusent pas. D’autre part, le groupe peut continuer à exprimer son insatisfaction et continuer à exprimer sa demande. Cette demande – simplement l’idée qu’ils puissent en faire état – peut être dérangeante pour les puissants. Parfois tout ce que peut faire la partie qui demande des excuses, se réduit à cela.

- Khatchig Mouradian : J’aimerais que nous abordions le thème de la démocratie. Il serait aisé d’affirmer que la démocratie peut aider les pays à affronter leur passé, mais certains exemples frappants montrent que tel n’est pas le cas. Par exemple, les Etats-Unis ne se sont pas excusés au titre de l’esclavage ou du génocide des Américains indigènes. Quelle est votre opinion à ce sujet ?
- Melissa Nobles : La démocratie est le règne de la majorité et il existe des désavantages inhérents pour les groupes minoritaires dans le cadre des démocraties. (Les Américains indigènes, dans cet exemple, représentent moins de 1 % de la population américaine ; les Noirs américains 12 %). Et même si les démocraties permettent l’expression des désirs et des préférences, cela ne veut pas dire nécessairement que vous obtiendrez ce que vous voulez. Ce qui veut dire en fait que les groupes minoritaires doivent obtenir la majorité à bord. Voilà pourquoi un appel d’ordre moral est parfois requis.
La majorité décide si elle accordera quelque attention à la minorité. Ils peuvent choisir d’ignorer la minorité et, comme je l’ai dit, c’est souvent ce qu’ils font. La minorité doit donc s’efforcer de trouver un moyen de faire en sorte que la majorité l’écoute. Et d’habitude les appels à l’histoire, les appels à la conscience sont les moyens pacifiques qui sont utilisés. Il existe bien sûr des manières violentes, mais ce ne sont pas les voies choisies par les Américains indigènes ou les Afro-Américains pour des raisons évidentes.
L’espoir réside dans le fait que le discours public à l’intérieur des démocraties contraigne à un débat. Il faut qu’il y ait un débat d’importance au sein de l’opinion, qui rend si importantes la liberté d’expression, la liberté des universités et d’autres libertés qu’apporte la démocratie. Sans ces libertés, aucun changement ne peut advenir.

- Khatchig Mouradian : Dans le contexte de la démocratie et des minorités à l’intérieur des démocraties, estimez-vous que tant qu’il n’y a pas d’excuses, l’asymétrie des forces et la domination perdureront ?
- Melissa Nobles : Oui. C’est quasi inévitable. Prenez la situation des Américains indigènes. C’est une honte. Il y a de quoi désespérer. Il s’agit de l’histoire de notre pays. Nous ne voulons pas en parler, ou bien nous en parlons le moins possible. Même si nous en parlons, de toute manière nous en parlons de manière incomplète. Pire, je pense que beaucoup d’Américains pensent que les spoliations dont furent victimes les Américains indigènes étaient quelque part justifiées. Ils pensent : nous n’allons rien rendre du tout, nous aimons les Etats-Unis aujourd’hui et les vicissitudes des Américains indigènes ne sont que le résultat malheureux de l’histoire. Je pense qu’une dimension de domination sera toujours présente, elle semble inévitable. De plus, ce n’est pas naturellement quelque chose que toute personne douée de conscience va crier sur les toits. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela nous met mal à l’aise. A mon avis, il n’y a pas de véritable débat aux Etats-Unis sur les Américains indigènes du fait de ce malaise et des implications qu’entraînerait une prise en compte sérieuse de leur situation.

- Khatchig Mouradian : Vous écrivez : « Les sentiments de « non responsabilité » opposent de puissantes contraintes au soutien de l’Etat en faveur des excuses. Des sentiments de fierté nationale, qui dérivent aussi de certaines interprétations de l’histoire nationale, jouent aussi un rôle. » Ce qui est choquant c’est que dans tous les cas que je connais et que vous citez dans le livre, les bourreaux ou leurs descendants – le groupe dominant – gèrent de la même façon le groupe des victimes et ses demandes. Cette question semble être au croisement des civilisations.
- Melissa Nobles : Oui, c’est choquant. Il existe de nombreuses justifications pour ne pas se sentir responsable. La plus évidente est l’argument selon lequel « Je ne suis pas personnellement responsable. » Mais, bien sûr, il est aisé d’en venir à bout. Les gens ne sont pas responsables de ce qui va bien dans leur pays, mais ils l’affirment, n’est-ce pas ? Il s’agit donc d’une affirmation sélective : « J’aime la Constitution, mais je hais l’esclavage. » Faire partie d’un pays requiert le bon et le mauvais, mais il est dans la nature humaine de vouloir se complaire dans la gloire et donc d’ignorer le négatif. Dès lors que j’ai décidé ne pas être responsable d’un acte, pourquoi devrais-je m’en excuser ?
Une fois cette posture assumée, tout le reste suit et rend une excuse impossible. Il s’agit donc de toujours essayer d’aborder cette question de la responsabilité en disant à la personne : « Tu n’es pas individuellement responsable, admettons, mais quelque part tu en profites, ou tu as profité, des circonstances historiques dans lesquelles tu es né, de sorte que tu dois maintenant songer à faire amende honorable. »
Le défi consiste à tenter d’amener les gens à voir qu’ils sont quelque part responsables. Non qu’eux-mêmes soient responsables, mais que quelque part ils doivent accepter cette responsabilité, même s’ils n’ont pas été personnellement impliqués.
La recherche a montré que les sentiments de culpabilité sont déterminés selon que vous estimez être ou non responsable. Si vous reconnaissez que votre groupe, le groupe auquel vous êtes associé, a été responsable et que vous ressentez de la culpabilité à ce sujet, alors il est probable que vous vous excusiez.

- Khatchig Mouradian : Comment les descendants des bourreaux peuvent-ils argumenter en faveur des excuses ?
- Melissa Nobles : Aux politiciens de faire en sorte que ces descendants soient capables de dire : « Ok, c’est arrivé dans le passé, s’excuser est la chose correcte à faire. » Cela aide à parler du passé, mais aussi à penser l’avenir. Ils utilisent donc le terme de reconnaissance sans que le sentiment de culpabilité ne soit assigné. C’est ce qu’a fait le Premier ministre d’Australie. Il a présenté ses excuses aux Australiens Aborigènes d’une manière franche. Il a carrément déclaré : « Nous reconnaissons ce qui s’est passé et nous sommes désolés. » Puis il a dit : « Maintenant nous allons de l’avant. Si nous nous excusons, c’est pour créer une meilleure communauté pour les peuples aborigènes d’Australie. » Nous avons là une des approches qu’utilisent les politiciens, à savoir ne pas replonger dans le passé. Même s’ils reconnaissent le passé, ils se dépêchent de le quitter. Il semble que ce soit la tactique qui marche le mieux. Si vous vous replongez trop dans le passé, s’il y a trop de débats à son propos, alors cela devient un terrain fertile pour ceux qui s’opposent au fait de présenter des excuses. L’idée est de toujours avoir en vue un beau panorama, et un panorama très pratique c’est l’avenir. Je pense que c’est de cette manière que se passent les excuses réussies et les politiciens le reconnaissent.

- Khatchig Mouradian : D’innombrables massacres et crimes contre l’humanité ont été commis durant les deux seuls derniers siècles. Quelque part, pourrait-on dire, chacun doit s’excuser envers son prochain. Pourquoi certaines excuses sont-elles plus importantes que d’autres ?
- Melissa Nobles : Les groupes meurtris doivent les demander eux-mêmes et les autres doivent y voir quelque chose qui les concerne. En fait, tout le monde ne demande pas d’excuses, car il existe une certaine méfiance à l’égard des excuses. Certains demandent : « Qu’est-ce que ces excuses vont apporter ? » Ils pensent : « Ils ne sont pas sérieux » ou bien « Si je dois les demander, alors ce n’est pas la peine de les obtenir » ou encore « Ils sont moralement foutus et ne se rendent même pas compte qu’ils devraient s’excuser » ou « Tout ce qu’ils feraient pour moi n’en vaut pas la peine ». Voilà quelques-unes des raisons qui expliquent que certains ne songent même pas à demander des excuses, car ils pensent qu’elles seraient en quelque manière dénaturées.
Certaines excuses sont-elles plus importantes que d’autres ? Je ne crois pas qu’il y ait des mesures idéales. Mais au moins en politique, semble-t-il, celles qui sont considérées comme utiles sont celles à travers lesquelles ceux qui donnent sont susceptibles par là de grandir.

- Khatchig Mouradian : Si un crime est advenu dans le passé, mais continue d’avoir aujourd’hui des implications importantes et de causer de graves souffrances, pensez-vous qu’il soit plus « utile » de le traiter ? Je songe aux Américains indigènes, aux Afro-Américains…
- Melissa Nobles : Je suis d’accord sur le fond. Mais beaucoup diront que ce qui s’est passé aux Etats-Unis s’est passé. Que nous avons trouvé d’autres façons de traiter les griefs des Afro-Américains et des Américains indigènes, et que des excuses sont en quelque sorte en dehors du sujet. Ils diront que des excuses seraient tellement ciblées qu’elles causeraient plus de mal que de bien.
En général, cependant, je pense que si un parti est prêt à le faire, ce sont les Démocrates, bien qu’ils n’aient pas avalisé d’excuses – pas même Bill Clinton.

- Khatchig Mouradian : Que pensez-vous des actions de gens ordinaires qui s’excusent en dépit des résistances de leur gouvernement pour le faire ?
- Melissa Nobles : L’Australie en donne un bon exemple. Lorsque l’ancien Premier ministre John Howard refusa de s’excuser, il finit par encourager sans s’en douter le courant d’opinion que l’on sait. Les Australiens eux-mêmes signaient des livres d’excuses. Certains critiques ont qualifié cela de mise en scène politique, mais je ne le verrais pas comme ça. Les Australiens disaient aux Australiens Aborigènes : « En t’écoutant je pense à ce qui s’est passé, je pense à toi comme à un voisin dont je me soucie. Le gouvernement ne peut changer notre façon d’être. Nous sommes citoyens et nous pouvons nous excuser. »
Il me semble que des excuses officielles, accompagnées d’un engagement réel et sérieux de la population – comme nous l’avons vu au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande, même si nous n’avons pas encore assisté à cela aux Etats-Unis – créent une grande différence dans la qualité de vie dans ces pays.


Khatchig Mouradian est journaliste, écrivain et traducteur. Il vit à Boston. Il est rédacteur en chef de The Armenian Weekly. Contact : khatchigm@hotmail.com.

___________

Source : http://www.zcommunications.org/znet/viewArticle/16943
Traduction : Georges Festa – 05.2009 – Tous droits réservés