vendredi 22 mai 2009

Michalis Firillas

Willy Brandt, Varsovie, le 7 Décembre 1970,
devant le Mémorial des victimes du Nazisme
© http://www.globalarmenianheritage-adic.fr


Du courage face à l’Histoire

par Michalis Firillas

www.haaretz.com



Les nations sont jugées par leur histoire. Mais l’on oublie souvent qu’elles sont aussi jugées par la manière dont elles font face à leur histoire. Tâche qui peut être difficile, exigeant du courage, une vision et un engagement vers un avenir différent. Cela requiert davantage de probité et moins d’orgueil. Cela fait toute la différence entre la dignité et la honte, tout en permettant de savoir comment rehausser l’une et traiter l’autre. Et cela demande un engagement de tout l’appareil dirigeant politique, d’une part, et de chaque citoyen, d’autre part.

Ce qui nous amène à la question suivante : que pouvons-nous apprendre de la réponse allemande à la Shoah, qui puisse aider la Turquie à changer d’attitude à l’égard du génocide arménien ? Question plombée ? Bien évidemment. Mal venue ? Peut-être. Mais utile ? Tout à fait, et pas seulement pour les Turcs. Si l’on devait retenir une seule leçon du 20e siècle, c’est bien que nous sommes tous « construits » pour le génocide. Aucune culture, aucun régime politique, aucune communauté n’en est exempte. Naturellement il y a bien des façons d’exécuter un génocide. Vous pouvez affamer vos victimes, les parquer, les conduire à marches forcées vers le désert, les abattre, les violer, les gazer, les brûler, les bombarder, les réduire en pièces. Vous n’avez pas besoin d’être une puissance industrielle pour le faire rapidement, avec efficacité. Et à beaucoup d’égards, au moins un génocide se déroule actuellement, en Afrique de l’Est.

Associer dans une même phrase la Turquie à la Shoah est blasphématoire pour tous les Turcs – et à bon droit, car c’est un stigmate horrible à porter. « Mettre les Turcs dans la même catégorie que les Nazis nous est insupportable. » disait un officiel turc, cité dans The Economist, le 4 octobre [2007]. Mais c’est là où le bât blesse. Il ne s’agit pas de comparer des génocides – exercice aboutissant invariablement à décompter les scores. Mais lorsqu’un Etat refuse de reconnaître l’Histoire, cela affecte l’état d’esprit de la nation, en perpétuant l’immobilisme, sur un plan moral tout d’abord, puis dans tous les aspects de la vie.

A la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, en mai 1945, les crimes de l’Allemagne furent montrés au monde. L’horreur ressentie fut telle qu’un moment, les autorités américaines songèrent à réduire l’Allemagne à une société agraire, afin qu’elle ne puisse plus jamais perpétrer ce genre d’agression criminelle.

Les choses évoluèrent différemment, en grande partie à cause des nécessités de la Guerre froide. Mais au moins en Allemagne de l’Ouest, un effort concerté fut entrepris par les dirigeants politiques – d’abord et avant tout, par Konrad Adenauer, le premier chancelier du pays – pour faire rentrer l’Allemagne dans la communauté des nations, en premier lieu à travers la reconnaissance du passé. Non seulement l’Allemagne accepta sa responsabilité, mais elle entreprit activement de conserver ce chapitre diabolique dans sa propre histoire, dans la mémoire de l’Etat et de chaque citoyen allemand.

On pourrait dire, bien sûr, que les Allemands étaient obligés d’accepter leur responsabilité. Ils étaient occupés, écrasés, affamés, choqués, et avaient honte. Tout cela est vrai. Mais ils prirent leur responsabilité, comprenant qu’ils ne pouvaient se dérober à l’Histoire et que s’ils arrivaient à rassembler leur courage, ils pourraient utiliser cette expérience pour bâtir un avenir meilleur.

Une telle tâche demande un dirigeant. La quintessence du gouvernement d’Adenauer fut cette réconciliation entre l’Allemagne de l’Ouest et Israël, qui débuta formellement en 1952 avec la signature d’un accord de réparations. Cela demanda aussi un grand courage et une grande force de la part de David Ben Gourion, qui impulsa cet accord malgré une puissante opposition dans son pays. Ce qui ne signifiait nullement un pardon. Mais c’était le début d’une réconciliation, et c’est ce que les dirigeants des deux peuples souhaitaient simplement léguer à leurs générations futures.

Les circonstances où se trouve la Turquie sont différentes de celles de l’Allemagne, de même que son développement historique. Mais trouver des excuses est toujours plus facile que faire ce qui doit être fait. Certes, depuis sa création en 1923, la Turquie a combattu simultanément trois défis majeurs, dont les racines remontent aux grandes réformes qui débutèrent en 1839 : édifier un Etat-nation, moderniser, démocratiser. A l’époque où l’Allemagne perpétra la Shoah, elle avait déjà traversé ces trois étapes, avec plus ou moins de succès. De fait, les défenseurs de la Turquie sont toujours prompts à souligner que « ce n’est pas le bon moment » pour elle d’aborder la question arménienne. L’essentiel est que ce ne soit jamais le bon moment : il y a toujours quelque crise à l’horizon, quelque politicien ou groupe généralement hypersensible, et tant d’autres choses en cours. Telle est la nature de ce mélange dont est faite la Turquie.

Et pourtant, l’on sous-estime trop souvent le peuple turc. Ce que font d’ailleurs plus souvent ses propres dirigeants que les étrangers. Lorsque le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan déclare qu’« il n’y a pas eu de génocide arménien », c’est précisément ce qu’il fait : sous-estimer son peuple et sa capacité à regarder vers l’avenir et à reconnaître ses erreurs. Pour le dirigeant d’un parti dont la popularité est née du désir de nombreux Turcs d’en finir avec les chaînes d’un Etat traditionnellement paternaliste, il est impossible d’agir autrement. L’Histoire n’est pas seulement le domaine des historiens, comme voudraient nous le faire croire Erdogan et consorts. Chaque Turc a un rôle à jouer dans l’histoire de la Turquie et son avenir. Reconnaître les erreurs du passé et les appeler par leur nom est difficile, et peut même sembler insurmontable, mais les Turcs doivent trouver le courage de s’y engager.


[Michalis Firillas est éditorialiste à Haaretz.]

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Source : http://www.haaretz.com/hasen/spages/914600.html
Traduction : Georges Festa - 10.2007 - Tous droits réservés
Précédemment paru en 2007, après accord de l'éditeur.

Blog de Michalis Firillas : http://firillas.blogspot.com