dimanche 3 mai 2009

Micheline Aharonian Marcom


Beyrouth, le génocide et le traumatisme

The Daydreaming Boy
[Le Garçon qui rêvait le jour]
de Micheline Aharonian Marcom
Ed. Riverhead Books, 2007

par Paul Chaderjian
(The Armenian Reporter, 08.09.2007)



Grâce à Micheline Aharonian Marcom et son introspection géniale de la psychologie d’un Arménien survivant du génocide, cinquante ans après la Grande catastrophe, la littérature nous entraîne vers des territoires inédits.
Plus qu’un simple nouveau livre, plus que des scènes et un dialogue, The Daydreaming Boy est une prière, un hommage, un mantra poétique fait d’images, de pensées, de sons et de sentiments. C’est un hymne qui s’écoule telle une musique, une cascade ou un saut désespéré dans un océan inconnu d’émotions.
The Daydreaming Boy tangue et berce, informe et met en question, accourt vers le passé et le futur. Il invite le lecteur à un état de rêve, où il ne s’agit plus de capter son attention et où l’empathie n’est pas seulement une envie, mais une réalité. Ce rêve littéraire éveillé est un état de transe collective où l’art transcende le transfert qui a lieu sur le divan du thérapeute.
Aharonian Marcom reprend là où elle s’était arrêtée avec ses avant-gardistes Three Apples, s’intéressant cette fois à un personnage et un lieu. Ce lieu est le Beyrouth des années 60, une destination multiculturelle de villégiature, faite de cafés sur la côte, de boutiques alléchantes, de haute couture, de prospérité économique et de vie nocturne – le tout à l’avenant, un lieu que le lecteur peut revisiter ou expérimenter pour la première fois lors d’un voyage dans le temps ou la prose douée d’un artiste du langage.
Comme beaucoup de ses pairs, Vahé Tcheubjian, le personnage d’Aharonian Marcom, voit tous ses besoins physiologiques satisfaits – une nourriture abondante, un appartement de classe moyenne supérieure avec domestique, un travail gratifiant, une épouse élégante et attentionnée, des dîners au restaurant, de longues balades le long de la Méditerranée, des desserts fantaisistes et des amis.
Mais il manque à Vahé la paix de l’âme. Ce manque fait de cet Arménien dans la cinquantaine un infirme psychologique et philosophique, vêtu et cravaté à la mode, mais incapable de gérer un passé fait de violence et de traumatisme.
Conçu lorsque sa mère fut violée par un Turc, Tcheubjian se retrouve parmi ces gamins entassés comme des bêtes sauvages dans des wagons et lâchés dans l’environnement déshérité et inhumain d’un odieux orphelinat du Bird’s Nest [Nid d’oiseau].
La faim, le froid, les prières, les traumatismes cruels et brutaux qu’infligent certains orphelins aux plus faibles, les punitions douloureuses subies de la part des maîtres, les brutalités commises par ceux-là même qui en sont les victimes, tout cela revient hanter l’anti-héros d’Aharonian Marcom, lorsqu’il réfléchit à son passage de l’état d’orphelin à celui d’homme d’affaires, de la misère à la prospérité.
Lors d’un chaud et révélateur après-midi, son épouse attentionnée, la domestique palestinienne de son voisin, ses phantasmes phalliques de domination et de supériorité sexuelle, ses cauchemars au sujet d’un garçon qu’il faisait souffrir à l’orphelinat, le fait de penser que ses origines peuvent avoir véritablement disparu, quels que soient ceux qui ont survécu pour en parler, et un chimpanzé fumeur de cigarette que Vahé va voir chaque dimanche au lieu d’aller à l’église, tout cela envahit sa psyché.
La lecture de The Daydreaming Boy livre une étude très gratifiante des vestiges et des codes culturels d’un passé déshumanisant que n’a pas apaisé ce Beyrouth prodigue, proposé à la classe ouvrière dans les années 60. Lire ce rêve c’est vivre la belle vie à l’instar de Vahé et de son épouse, en tentant de faire la paix avec le passé et de comprendre la soif inextinguible de reconnaissance et d’affection qu’éprouve Vahé, une soif et une faim que l’on ne peut apaiser qu’à travers des œuvres telles que celles d’Aharonian Marcom.

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Source : The Armenian Reporter, 08.09.2007
Traduction : Georges Festa – 09.2007 - Tous droits réservés
Précédemment publié en 2007, après accord de l’éditeur.