lundi 4 mai 2009

Peter Balakian - Auschwitz

Regard sur l’atrocité humaine
L’expérience du génocide, traduite en poésie

par Peter Balakian

(The Armenian Reporter, 08.09.2007)


[Note de l’éditeur : Cette étude est une reprise de commentaires et poèmes lus à Auschwitz-Birkenau, en Pologne, par Peter Balakian, à l’occasion du séminaire Auschwitz-Birkenau, soutenu par l’Association internationale des chercheurs sur les génocides (IAGS) et le Centre Juif d’Auschwitz, le 7 juillet 2007.]


Je suis particulièrement honoré de parler ici, et cela en toute humilité. Je remercie Israël Charny de m’avoir sollicité, ainsi que vous tous, de l’IAGS, du Centre Juif d’Auschwitz et de l’Université Jagellon de Cracovie, pour avoir rendu possible ce séminaire.
Se servir de mots maintenant, après ce que nous avons vu ici aujourd’hui, n’est pas une mince affaire, et on peut se demander quel rôle le langage peut bien jouer dans le sillage d’une telle cruauté humaine.
Cet endroit est sacré, car il fut le théâtre de comportements parmi les plus sacrilèges dans l’histoire des hommes. Le génocide nazi des Juifs d’Europe demeurera toujours le crime le plus large et le plus hideux qui ait jamais été commis. Il est important de noter aussi que, sur ces terres, outre le million de Juifs qui y périrent, cent mille Polonais, Tsiganes, prisonniers politiques et homosexuels y furent aussi massacrés.
Chargé d’un cours sur la Shoah et le génocide arménien - cours enseigné conjointement avec mon ami Stephen Kepnes, directeur des études juives à Colgate -, mon imagination a parcouru ces lieux des années durant. Parmi divers récits, Si c’est un homme [trad. anglaise : Survival in Auschwitz] occupe une place centrale dans mon cours. La tradition propre à Colgate d’enseigner sur la Shoah fut inaugurée par mon cher et regretté ami Terrence Des Pres, dont le livre-événement Le Survivant : anatomie d’une vie dans les camps de la mort transmit cette histoire à des milliers d’étudiants de notre université.
Je viens ici en tant qu’Arménien américain, élevé dans une tradition chrétienne, mais qui a grandi aussi, jeune garçon, dans la communauté juive unie de Teaneck, au New Jersey, dans les années 1950. Nous étions l’une des deux familles non juives dans l’immeuble, et ma profonde attirance pour la culture et la vie familiale juives ont été inséparables de mon sentiment propre d’existence.
Mais c’est comme chrétien que je me trouve ici, éprouvant une grande honte et quelque stupeur quant à l’histoire de l’antisémitisme, qui a si profondément entaché le christianisme, particulièrement le christianisme européen. Nous avons tous étudié ce phénomène et je ne suis pas là pour en donner une lecture, mais seulement pour reconnaître le mal profond qu’a été et que continue d’être l’antisémitisme, espérant seulement que des leçons auront été tirées de la Shoah et qu’existent des signes d’amélioration telle cette demande de pardon auprès de Dieu, exprimée par le pape Jean-Paul II, pour le rôle de l’Eglise catholique dans l’extermination des Juifs d’Europe dans les années 1940.
Or l’antisémitisme est un mal profond, qui fait lui-même partie d’un mal humain plus large, défini par l’intolérance, la xénophobie et le racisme, que les individus, les institutions sociales et religieuses, ainsi que les Etats-nations, ont pratiqué et continuent de pratiquer. Si nous ne sommes pas capables de remédier grandement à ce problème, la race humaine n’aura pas de fortes chances de survie – ce pour quoi nous sommes tous ici et qui explique notre engagement professionnel pour étudier ce qu’est un génocide.
Quand je pense à Auschwitz, je me souviens de cette exhortation d’Hitler à ses conseillers militaires, huit jours avant l’invasion de la Pologne en août 1939 : « Après tout, qui parle aujourd’hui de l’anéantissement des Arméniens ? » Hitler s’inspira de ce que le gouvernement Jeune Turc fit aux Arméniens en 1915. Et ces mots de Hitler résonnent tel un écho sinistre, qui nous rappelle pourquoi se souvenir est un enjeu moral. Car ce qui a été la plus vaste crise internationale des droits de l’homme, dans le premier quart du 20e siècle, était déjà passé à la trappe de la mémoire collective à la fin des années 1930.
L’on a rappelé avec énergie que si une justice appropriée avait suivi le génocide arménien, il eût été plus difficile pour les nazis d’exterminer les Juifs. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, un Juif polonais, Raphael Lemkin, inventa le concept de génocide et précisa qu’il l’avait fait sur la base de ce qui était arrivé aux Arméniens en 1915 et qui arrivait aux Juifs sous ses propres yeux ; il perdit 49 membres de sa famille dans la Shoah.

En tant que poète, j’aimerais livrer ici quelques réflexions quant au regard de la poésie sur les atrocités humaines et la manière dont elle peut nous éclairer sur les ténèbres que peuvent mutuellement s’infliger les hommes. La poésie ne propose pas de réponse, mais elle peut nous apporter un sens et un aperçu, que l’on pourrait qualifier de rédempteur. Dans ce contexte, un poème peut nous éclairer et approfondir notre imagination face à des forces qui ont pour but de détruire l’ordre naturel et humain, ainsi que les repères de la morale des hommes.
Après Auschwitz, Adorno pressentit que surgirait une forme nouvelle de poésie, de même que la violence d’Auschwitz poussait l’imagination humaine à reconsidérer et à témoigner plus profondément de l’expérience des hommes et du sens de l’Histoire, afin de changer ses rapports avec le monde. J’aimerais lire aujourd’hui plusieurs poèmes qui puissent nous permettre de réfléchir sur la Shoah, la brutalité humaine, et sur cet endroit, Auschwitz, qui fut jadis un paisible village rural du sud de la Pologne. Je pense que de tels poèmes sur une telle expérience sont comme sacramentels, et quelque horribles que furent les faits qu’ils incarnent, ces poèmes nous livrent les contrecoups de la conscience, nous permettant de comprendre un peu la vie sur notre planète.
J’aimerais dire aussi que la poésie – à cause de ses liens inextricables avec le chant, la prière, le chant et le psaume – émane de nous et retourne vers nous comme la voix profonde et première de l’humanité.
Le poème nous livre aussi une forme de mémoire, qui saisit quelque chose de l’événement traumatique advenu. Cependant, il saisit cet événement à travers sa musicalité propre, par les qualités particulières de son rythme, grâce au réseau du bruit des mots qui créent la syntaxe, si bien qu’une sorte de langage particulier nous parvient à l’oreille, résonnant dans notre tête. Dans la mémoire lyrique que nous apporte la poésie, le discours/langage/voix du poème nous marque de son empreinte, si bien que notre âme est comblée par cette empreinte indélébile, nous ouvrant à une connaissance plus profonde.


[Peter Balakian est professeur en sciences humaines (chaire Donald M. et Constance H. Rebar) à l’université Colgate. Parmi ses ouvrages, June-tree : New and Selected Poems, 1974-2000 [L’Arbre de Juin : nouveau choix de poèmes, 1974-2000] ; Black Dog of Fate [Le Chien noir du destin] (Prix Albrand/Pen-Club) ; et The Burning Tigris : The Armenian Genocide and America’s Response [Le Tigre en flammes : le génocide arménien et la réponse de l’Amérique et de l’Occident] (Prix Raphaël Lemkin).]

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Source : The Armenian Reporter, 08.09.2007
Cliché : http://www.cbc.ca/news/photogalleries/auschwitz/images/01_auschwitz.jpg
Traduction : Georges Festa – 09.2007 – Tous droits réservés