lundi 11 mai 2009

Project SAVE


Entretien avec Ruth Thomasian à propos de Project SAVE

www.genocidioarmenio.org



- Q : Quand les activités de Project SAVE ont-elles débuté ? Quelle est sa mission ?
- Ruth Thomasian : J’ai commencé Project SAVE en 1975, alors que j’aspirais à devenir dessinatrice de mode à New York. L’idée a surgi à l’époque où je confectionnais des habits typiques pour des pièces de théâtre arménien. Un jour, j’ai eu à préparer des vêtements traditionnels pour une œuvre intitulée Bebo, située à Tiflis en 1890 (1). Il m’a fallu opérer de nombreuses recherches pour retrouver leur forme. A New York il était impossible de réaliser ce genre d’enquête. J’ai songé alors à demander à des amis des photographies anciennes. C’est alors que j’ai pensé : « Peut-être que les Arméniens voudraient partager leurs photographies imprimées anciennes avec moi ? » Je savais que dans un avenir proche je tendrais à réaliser d’autres dessins pour d’autres pièces de théâtre. C’est alors que j’ai décidé de lancer Project SAVE. Au début, je ne m’intéressais qu’aux photographies relativement anciennes, mais lorsqu’un jour j’ai appris que l’on avait besoin de matériaux concernant la vie actuelle des Arméniens aux Etats-Unis, j’ai décidé de rassembler toutes les images photographiques qui représentent les Arméniens sous une forme ou une autre, quelle qu’en soit la date. Notre enregistrement le plus ancien est une image de la Basilique d’Etchmiadzine, qui date de 1860. Aujourd’hui nous poursuivons notre travail de collecte, le temps se chargeant de transformer le présent en passé.
Project SAVE est connu officiellement sous le nom de Project SAVE Armenian Photograph Archives, Inc. C’est depuis 1986 une organisation sans but lucratif et non imposable. Un groupe de responsables supervise les tâches et quatre employés, ainsi que de nombreux autres bénévoles, travaillent chaque jour sur les archives.
En tant que tels, nous travaillons sur les sources premières, à savoir les photographies originales. Certains donateurs de matériaux photographiques nous demandent de leur rendre leurs photographies au lieu de les archiver et d’autres nous demandent de les conserver avec les originaux. (Nous ne travaillons pas sur des copies, sauf si l’original est perdu). Nous proposons notre matériel pour des conférences, des expositions et même des publications. Chaque année nous éditons une calendrier illustré de photographies. Nous aidons aussi les chercheurs, les étudiants et même des particuliers.

- Q : Project SAVE contribue-t-il à combattre le négationnisme de l’Etat turc face au génocide arménien ?
- Ruth Thomasian : Les photographies en notre possession des Arméniens qui vivaient dans l’Arménie historique, ainsi que dans d’autres régions de l’empire ottoman avant 1915, apportent la preuve des malheurs et des dévastations que subirent ce peuple et sa culture. Ce qui signifie que, lorsqu’un plus d’un million et demi de personnes se voient interdire le port d’armes, ces gens ne peuvent opposer la moindre défense. Et finalement leurs droits civiques sont réduits à néant.

- Q : Comment un Arménien ou un non Arménien peuvent-ils contribuer au Project SAVE ?
- Ruth Thomasian : Nous recevons tous types de photographies portant sur l’Arménie ou les Arméniens. Il existe de nombreuses manières de procéder. Lorsque une donation doit être effectuée, je prends le temps de visiter le domicile du donateur et de me documenter sur les photographies proposées. Nous choisissons toujours les photos en partant de la plus ancienne.
Nous donnons aussi rendez-vous aux donateurs de photographies dans un lieu déterminé, afin de sélectionner ensemble ce qui nous servira pour nos archives. Dans ce cas, le donateur des photos choisit quelles photos extraire et à l’occasion aussi il peut livrer d’autres photos, pensant qu’elles peuvent servir au Project SAVE. En résumé, nous recevons tous types de photos, afin de constituer des collections qui puissent représenter la vie quotidienne des Arméniens dans toutes les régions du monde sans nous laisser influencer par les préférences du donateur. De nombreux donateurs nous envoient leurs photos par voie postale. Nous poursuivons ensuite la conversation par téléphone afin de combiner la manière de lui rendre les copies correspondant à la photo qu’il a offert en don.
L’équipe de Project SAVE et moi-même accueillons tous ceux qui veulent être bénévoles. Ceux qui sont rémunérés sont : moi, en tant que directrice exécutive ; Arpi Davis, assistante administrative ; Aram Sarkissian, assistant archiviste, et Armenouhi Kalemkiarian, secrétaire exécutive. Un bénévole peut réaliser aussi bien des fonctions administratives que participer au processus de classification du matériel photographique. Ce travail exige beaucoup d’attention et de patience. Posséder une calligraphie très nette, ainsi qu’une grande disponibilité sont des prérequis habituellement demandés pour aider à ce type de travaux.

- Q : De quelle manière Project SAVE s’articule-t-il avec l’appréhension de la culture arménienne, lorsque l’on aborde le génocide arménien ?
- Ruth Thomasian : Project SAVE fonctionne comme un archivage ethnique dans le cadre de la société nord-américaine, dans laquelle précisément les identités d’origine se diluent rapidement et où l’assimilation semble inévitable. Project SAVE sert la cause arménienne, en faisant connaître la nation arménienne à travers son héritage culturel millénaire auprès d’un public (qu’il soit arménien ou non) qui manque habituellement d’informations sur les traditions, la culture, le folklore ethnique, etc.

- Q : En cas de poursuites éventuelles contre la République de Turquie, les archives que vous possédez pourraient-elles être présentées en tant que preuves documentaires appropriées ?
- Ruth Thomasian : Tout à fait.

- Q : Recueillez-vous des récits à l’occasion de chaque photographie ? Si tel est le cas, lequel vous a le plus émue ?
- Ruth Thomasian : Depuis que je travaille dans ce domaine, j’ai toujours interrogé les donateurs de photographies à propos de chacune d’elles, car à la base je ne peux savoir de manière exacte quelle valeur historique revêt chaque photographie, et en tant qu’historienne je ne dois rien supposer sans constater. Durant toutes ces années j’ai vu et documenté plus de 30 000 images d’Arméniens, de toutes les époques historiques depuis 1860 - ce qui m’a donné suffisamment de connaissances pour pouvoir dire au donateur qui ignore l’origine de ses photographies, quelle histoire se cache derrière chacune d’elles.
Beaucoup de récits que me racontent ces personnes lorsqu’elles me remettent une photographie sont mémorables. Par exemple, cet homme qui prend une photo ancienne de sa famille et l’apporte à un photographe pour que celui-ci recolle les morceaux de cette image. Les membres de cette famille avaient séparé les morceaux avant que ne commence leur déportation au début du siècle, prévoyant de réunir ces morceaux lorsqu’ils se retrouveraient à nouveau. La photo d’une femme dont le mari lui avait offert, à l’occasion du premier anniversaire de leur mariage, une robe blanche de mariage, afin de pouvoir enfin avoir leur première photo de mariage ; une photo ancienne dans un catalogue de Project SAVE, où l’on ne pouvait identifier deux jeunes filles, impressionna et attira l’attention d’une des filles des personnages représentés sur cette photo. Elle nous mit en contact avec l’un des fils d’une famille de cinq frères originaires de Van (quatre frères émigrèrent aux Etats-Unis et formèrent un cirque, dont nous possédons une grande quantité de photos.) Le cinquième frère échappa au génocide en fuyant vers l’Est, entrant en Arménie soviétique. La photo nous mit alors en contact avec la fille du cinquième frère, qui vit actuellement en République d’Arménie. Les cinq frères étant décédés, Project SAVE a pu mettre en contact cette dame avec ses parents éloignés qu’elle ne connaissait pas.


(1) NdT : Sur cette œuvre de Gabriel Sountougian (1825 – 1912), cf. l’essai d’Eddie Arnavoudian, paru in Groong, 21.07.2008 : http://www.groong.org/tcc/tcc-20080721.html

Ruth Thomasian est directrice exécutive et fondatrice de Project SAVE Armenian Photograph Archives.

Project SAVE Armenian Photograph Archives, Inc.
PO Box 236, 65 Main Street – 3rd Floor
Watertown, MA 02471-0236 USA
Site internet : http://www.projectsave.org - mél : archives@projectsave.org

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Source : http://www.genocidioarmenio.org/nota.asp?id=54
Traduction de l’espagnol : Georges Festa – 10.2006 – Tous droits réservés