vendredi 1 mai 2009

Remember 21 / 24




Vardan Jumshudyan : sous la Terreur, à deux reprises



Vardan Jumshudyan est mort en 2006. Avec lui disparaît une période de l’histoire que l’on ne souhaiterait à personne.
En 1915, alors qu’il n’avait que trois ans, la famille de Vardan fut comme tant d’autres chassée de sa maison lors du génocide arménien. En 1942, alors qu’il combattait comme soldat l’invasion de la Russie par les Allemands, Vardan fut blessé, capturé et détenu trois années durant dans un camp de concentration. Il survécut au génocide d’un pacha pour éprouver ensuite la terreur d’un dictateur.
Son combat contre la haine débuta à Surmalu, à 40 kilomètres environ de l’endroit où sa famille finit par s’établir, à Erevan.
« Je m’en rappelle très bien, nous dit-il, peu de temps avant sa mort. Mon père accourut et dit à ma mère : « Mariam, dépêche-toi, on s’en va ! Les Turcs arrivent ! » Ma mère faisait cuire du lavash avec d’autres femmes. Elle laissa tout tomber et prépara à la hâte les bagages. »
Mariam ne prépara que l’essentiel pour leurs six enfants et dissimula tout l’or de la famille dans sa ceinture. Soudain, elle se sentit mal, car elle était enceinte. Smbat, le père de Vardan, décida qu’ils partiraient plus tard ce jour-là, mais il envoya ses enfants les plus jeunes – Vardan et Yeranuhi, qui avaient six ans de plus que Vardan, avec la famille de son frère Tigran, vers Shariar (l’actuel village de Nalbandian, près de la frontière turco-arménienne).
Par miracle, tous les membres de la famille échappèrent au glaive des Turcs et trouvèrent refuge à Shariar, un village proche d’Etchmiadzine, où Smbat retrouva Tigran et sa famille. Mais Vardan et Yeranuhi ne s’y trouvaient pas. Tigran expliqua qu’ils avaient perdu les enfants sur leur route vers Shariar. Smbat se précipita pour rechercher ses enfants.
« Mon père nous retrouva dans un village. Nous n’avions pas mangé depuis plusieurs jours et nous étions très faibles – se souvient Vardan. Lorsque nous avons entendu la voix de notre père, nous avons voulu crier vers lui, mais nous pouvions à peine parler. Nous avons difficilement reconnu sa voix, parce qu’il s’était enroué à force de crier sur sa route depuis Shariar. Il nous donna à manger et nous ramena… »
Les huit membres de la famille s’établirent à Etchmiadzine. Au début, Smbat vendit les objets de valeur qu’ils possédaient, jusqu’à ce qu’il trouve un emploi dans une ferme. Son père envoya Vardan à Erevan où le jeune garçon, âgé de 12 ans, fut scolarisé. Vardan étudia pour devenir vétérinaire. Après avoir passé ses examens en 1940, Vardan fut envoyé à Azizbekov (l’actuel Vayk) où il travailla comme vétérinaire durant deux ans.
Puis il fut engagé dans l’armée soviétique afin de mettre un terme au cauchemar que vivaient les Juifs.
Après six mois passés sur la ligne de front, il fut blessé et se retrouva dans une prison allemande. Il fut détenu à Munich jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945.
« Au camp, les conditions étaient très dures, raconte Vardan. Très peu de nourriture, pas de vêtements chauds, un travail épuisant dès l’aube jusque tard dans la nuit. » Autrement dit, un univers pas très éloigné de son expérience, enfant, du génocide arménien.
Dans ce camp se trouvait un autre Arménien, Yervand. Vardan se souvient que lors d’un transfert par train, ils réussirent à faire sortir une gamelle du wagon et mendiaient du pain en parlant des langues différentes, chaque fois que le train s’arrêtait. Les passants leur donnaient un peu de pain et quelques pommes de terre, qu’ils mangeaient en cachette.
« Un prisonnier russe nous remarqua et nous dit : « Vous êtes fûtés vous, les Arméniens ! » Il essaya de nous imiter, mais n’obtint rien. Il nous restait un morceau de pain et on l’a partagé avec le Russe. »
En prison, Vardan contracta la typhoïde et fut placé dans un baraquement spécial pour y mourir. « Un matin, je me réveille. Il fait très froid. Soudain je réalise que les deux types étendus à côté de moi sont morts dans la nuit. Je réalise que je suis le seul à être en vie dans le baraquement… » Mais il échappe à la mort. De nouveau.
En 1948 Vardan épousa sa femme, Parzik, et poursuivit sa carrière de vétérinaire à Vayk. Lui et Parzik ont eu trois enfants et huit petits-enfants. Vardan travailla jusqu’à l’âge de 90 ans.
Jusqu’à la fin, Vardan disait que son destin était une mission reçue de Dieu : seul un exilé arménien, qui avait vécu un nouveau cauchemar dans un camp de concentration fasciste, pouvait expliquer pourquoi le génocide arménien ne concernait pas seulement les Arméniens, mais le monde entier.
« Durant ma captivité, je me demandais : pourquoi les Allemands sont-ils aussi cruels envers les autres nationalités, pourquoi veulent-ils anéantir toute une nation, les Juifs ? Plus tard, j’appris ces mots de Hitler : « Qui se souvient du génocide arménien ? »… » Vardan reprend son souffle. « Aucun Etat ne peut se targuer d’être une démocratie tant qu’il ne dit pas la vérité sur sa politique… »

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés