vendredi 1 mai 2009

Remember 23 / 24




Varsenik Lagisyan : « Je me souviens de tout »



En 1915, alors âgée de sept ans, Varsenik Lagisyan entend des voix qui ne l’ont jamais quittée : « Yallah, yallah ! On va prendre la fille du prêtre ! »
Les troupes régulières turques, montées à cheval, hurlent ces mots aux villageois de Yoghonoluk, dans la région du Musa Dagh (Musa Ler, en arménien). Là où vit Versenik avec sa famille et c’est par ces mots que devait commencer la déportation des Arméniens.
Varsenik se souvient très bien comment les hommes et les femmes, jeunes et vieux, se rassemblèrent et décidèrent de combattre les Turcs. « Ce sera nous ou eux ! », disaient-il. Alors ils décidèrent d’escalader le Musa Dagh. La montagne était rocheuse et difficile d’accès, mais sa forêt dense en faisait un lieu idéal pour que les Arméniens s’y cachent et se défendent quarante jours durant, jusqu’à ce que de l’aide arrive.
La vie sur la montagne était rude. A cause de la précipitation et des obstacles rencontrés en chemin, peu de choses purent être emmenées dans la montagne. Les villageois eurent juste le temps d’ouvrir leurs portes et d’escalader la montagne, emportant ce qu’ils pouvaient. Ce furent quarante jours d’épreuves, mais l’alternative était la mort.
Par moments ils n’eurent rien à manger, si ce n’est des baies sauvages qu’ils trouvaient dans la forêt. Heureusement c’était la saison des figues et des cornouilles.
« Les mamans n’avaient rien pour nourrir leurs enfants. Elles ne pouvaient pas non plus allumer du feu, car la lumière aurait guidé les Turcs vers nos abris et cela aurait signé la fin de nos tentatives pour survivre. », se souvient Varsenik.
Elle rassemble ses souvenirs de cette période passée sur la montagne. Elle aidait sa mère et les autres femmes à fabriquer du pain, à faire la lessive, tandis que les hommes s’employaient à empêcher les Turcs d’escalader.
Son plus beau souvenir d’enfance est le voyage de Musa Dagh à Port Saïd, en Egypte. Après 40 jours de combats, des vaisseaux français vinrent à leur secours.
Quatre ans durant, Varsenik et sa famille vécurent avec les autres habitants du Musa Ler dans leur refuge égyptien.
« Le prêtre disait que ceux qui avaient des enfants en bas âge ne pouvaient venir, car ils crieraient et les Turcs nous trouveraient. », se souvient Varsenik.
Elle se rappelle très bien du spectacle qu’ils découvrirent, lorsque les bateaux ont abordé.
« Des oliviers, des mandariniers et des figuiers avec leurs branches chargées de fruits ! Tous les enfants accouraient pour les cueillir ! Ils allaient d’arbre en arbre, avides de les cueillir, tout heureux ! Je me souviens. Je me souviens de tout. »
Varsenik se rappelle aussi que durant leur périple vers l’Egypte, une femme donna naissance à un enfant, symbolisant une ère nouvelle dans l’histoire des villageois du Musa Dagh. Mais la famille de Varsenik fut attristée. Leur bonheur d’avoir été sauvés fut assombri par la mort de son oncle. Il avait été blessé dans la montagne et mourut à bord du bateau. En fin de compte, dit-elle, elle fut heureuse de voir tous les membres de sa proche famille vivants et ensemble.
Varsenik avait une famille nombreuse. Elle était l’aînée de huit enfants. Son père avait un magasin et un grand troupeau de chèvres. Sa mère était femme au foyer.
La famille vécut en Egypte quatre ans. C’est alors que Varsenik, qui n’avait pas plus de 11 ans, épousa un garçon de son village, dont elle aura cinq enfants.
Après avoir vécu dans ce pays qui leur assura de quoi manger et un toit, ils partirent en Arménie soviétique, leur mère-patrie, même si elle aussi fut envahie.
Ils s’établirent à Alaverdi, mais se retrouvèrent à nouveau sans argent ni nourriture. Varsenik tricota des chaussettes et des mouchoirs pour gagner sa vie.
Si ses 40 jours passés au Musa Dagh la ramènent à un sombre passé, beaucoup de souvenirs heureux lient Varsenik à son séjour temporaire en Egypte. Tout d’abord, les souvenirs lumineux des fruits, des arbres, la joie et le bonheur de ses proches et de ses amis. Ensuite, son mariage.
Les enfants de Varsenik ont leurs propres enfants. Aujourd’hui, la famille de Varsenik est aussi nombreuse qu’à l’époque du Musa Dagh, avant ces souvenirs de Turcs à cheval, menaçants et ouvrant un sombre chapitre de l’histoire…

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés