vendredi 1 mai 2009

Remember 24 / 24




Zarmandukht Khachatryan : 95 ans – dont 90 en tant que survivante.



Agée de 95 ans, Zarmandukht Khachatryan rit en disant à son hôte : « Je ne bois pas de café ! Seulement trois tasses par jour. Voilà pourquoi j’ai vécu si longtemps ! »
Avant sa mort, en novembre 2006, cet femme pleine d’entrain assumait des souvenirs qui auraient abattu un esprit plus faible. Mais, typique de ces êtres malgré eux tôt endurcis par trop de morts et trop petits alors pour en comprendre la raison, Zarmandukht avait une santé de fer. Ses souvenirs semblent inépuisables.
« Je me souviens de tout, comme si c’était arrivé aujourd’hui, de ma plus petite enfance jusqu’à maintenant. », dit-elle. Et de son enfance à ses 95 ans un long chemin s’est déroulé, sur lequel le choc de la lumière et des ténèbres ont bâti un caractère décidé, sinon résigné.
Au début, en 1914, victime du génocide arménien, la famille de Zarmandukht dut quitter à trois reprises son village de Panik, dans la province de Surmalu en Arménie Occidentale (située à présent en Turquie).
Ce furent les années les plus sombres de sa vie. Du haut de ses cinq ans, elle ne pouvait comprendre les bouleversements qu'entraînaient des événements horribles et atroces. Elle avait connu un village dans lequel chacun semblait mener une vie paisible. Elle grandit dans un monde dans lequel elle perdit son père, sa sœur aînée et les familles de ses trois oncles – la laissant toute seule avec sa mère.
« Le village de Pamik est à trois kilomètres d’Igdir. Si j’y allais maintenant, je serais dans ma maison. Mais mon fils me dit : « Que représente cette maison pour que tu y ailles ? » Moi, je m’en rappelle comme dans un rêve. », dit-elle.
A l’aide de ses mains, elle nous en fait la description : « Il y avait deux maisons comme celle-ci avec des portails. Les hommes attelaient les boeufs aux charrettes et partaient dans les vergers. Il y avait des pêchers, des vignes, des champs de céréales… »
A l’automne 1920, lors de la guerre arméno-turque, Igdir fut prise par les troupes de Karabekir pacha et ne fut jamais restituée. Suite au traité de Kars conclu en 1921 entre les Soviétiques et les Turcs, la province de Surmalu, dont Igdir, fut attribuée à la Turquie.
Zarmandukht continue de nous raconter ses souvenirs amers : « Nous avons émigré trois fois. On donnait l’alarme chaque fois que les Turcs arrivaient. On partait et on courait. On traversait l’Arax et on s’arrêtait. Puis les gens se disaient : « Les Turcs ont battu en retraite. Revenons ! »
Si elle cuisinait, ma mère posait le couvercle, éteignait le feu et on partait en courant. Mon père conduisait une charrette, ma mère me serrait dans ses bras, m’enveloppant d’une couverture pour que je n’attrape pas froid. On est allés et venus comme ça jusqu’en 1917. La dernière fois, on est partis à Etchmiadzine et on n’est pas revenus. »
De nombreux membres de sa famille sont morts lors des déportations depuis la Turquie. « La femme de mon oncle est morte sur la route, son bébé dans ses bras. », précise-t-elle.
Une lutte nouvelle pour la survie commença à Etchmiadzine, où plusieurs milliers de déportés, qui s’étaient rassemblés dans la cour du monastère, incapables de supporter davantage la faim, le froid et les maladies, moururent.
« Les enfants mouraient au pied des murs du monastère et restaient là, privés de sépulture. Les gens n’avaient même pas le temps de ramasser leurs cadavres. Un jour, une femme enceinte qui avait perdu son mari, est arrivée, elle s’est assise sur nos balluchons et a donné naissance à son enfant. »
La sœur, âgée de 12 ans, de Zarmandukht, ainsi que son neveu, moururent sur la route, tentant d’atteindre un orphelinat à Gumri.
Zarmandukht et sa mère s’établirent au village de Yonjlakh. Puis, âgée de 17 ans, elle épousa Aramayis Khachatryan, déporté lui aussi d’Igdir.
« La famille de mon mari connut un destin pire encore. Il perdit son père et trois de leurs jeunes enfants moururent à l’orphelinat. Ovsanna, sa sœur âgée de sept ans, fut enlevée clandestinement de l’orphelinat et transférée dans un orphelinat en Amérique.
« Chaque jour ma belle-mère disait à son fils : « Ecris au monastère ! Qu’ils s’informent en Amérique pour savoir si ma fille est vivante ou non ! » Mais qui avait des contacts avec l’Amérique à cette époque ? » - nous confie-t-elle.
Zarmandukht a eu quatre enfants, mais en 2003 ses fils âgés de 63 et 73 ans moururent en l’espace de six mois. Après toutes ces épreuves, c’en était une de trop.
« Je croyais en Dieu, et puis j’ai perdu la foi. Comment Dieu peut-il me prendre mes deux fils en une année ? Des garçons si intelligents ! » dit-elle.

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Source : http://www.armenianow.com/pdf/remember24.pdf
Traduction : Georges Festa – 04.2009 - Tous droits réservés