vendredi 8 mai 2009

Roupen Sevag



Roupen Sevag, poète de l’amour innocent et de la révolte
Œuvres choisies
Erevan : Bibliothèque des Classiques arméniens, 1981
par Eddie Arnavoudian

www.groong.com



« La poésie saisit le monde mouvant, aventureux,
secrètement latent, des êtres humains.
[Elle] est ce rêve éveillé enfin élucidé de l’essentiel. »
Ernest Bloch

« L'étreinte poétique comme l'étreinte de chair
Tant qu'elle dure
Défend toute échappée sur les misères du monde. »
André Breton, Sur la route de San Romano


Tenter de saisir et de commenter de la poésie dans une langue autre que celle dans laquelle elle fut composée à l’origine est un effort plutôt rébarbatif. Aucune traduction d’extraits, mis à part des poèmes entiers, fussent-ils inspirés, ne peut reproduire la nuance fine et subtile, la profondeur toute particulière et l’amplitude de perception qu’offrent les contours inimitables de la langue d’origine d’un poème. L’on est alors contraint de battre en retraite, définissant le poète et la poésie au travers d’idées et d’images qui, dans le texte originel, abondent d’une vie et d’une sensibilité uniques et au-dessus de toute traduction. Etudier le monde de la poésie arménienne composée dans sa variante occidentale est doublement ardu. Alors que l’arménien occidental cesse progressivement d’être la marque du discours quotidien, son idiome, ses métaphores, ses comparaisons et ses mots jadis vivants perdent le lien avec notre vie quotidienne et se vident de leur signification particulière. Néanmoins, malgré les difficultés, en lisant les œuvres de nombreux poètes arméniens, il est encore possible de vivre ce « rêve éveillé de l’essentiel », comme l’écrit si justement Bloch.

Roupen Sevag (1885-1915), assassiné dans d’atroces conditions lors du génocide du peuple arménien, fait partie de ces poètes. Il était raffiné, érudit, charismatique et généreux. Ses photographies diffusent une présence puissante : combinaison d’intelligence, de charme adolescent, de mélancolie juvénile, d’énergie et d’inquiétude qui sont préservées dans ses meilleures poésies. Ses qualités magnétiques émanent même d’une simple approche de sa vie et de son œuvre. La majeure partie de sa poésie ne durera peut-être pas, mais une vingtaine de ses poèmes captent véritablement une dimension de notre « monde mouvant, aventureux, secrètement latent ».

Une grande part de ce qui est considéré comme de la poésie, arménienne et non arménienne, ne parvient pas à communiquer avec fraîcheur et originalité ces dimensions cachés, insaisissables, d’une expérience dont l’étreinte fait toute la valeur de notre existence. Il n’en est pas même chez Roupen Sevag. Nous ne pouvons naturellement pas entamer maintenant une étude plus approfondie de l’esthétique de ses vers, car cela exige un corpus substantiel de traductions précises. Limitons-nous donc, pour l’instant, à noter la grande clarté de sa langue, son sens affiné du rythme en liaison avec la tradition populaire et un usage habile du contraste et de la métaphore. En outre, Sevag est doué à la fois d’une aisance à créer des personnages vivants, quasi épiques, et d’un talent pour la narration épique. Il crée ainsi une poésie qui propulse le lecteur dans un univers changeant, à la pensée et aux sentiments féconds. Même les plus simples poèmes de Sevag renferment des expressions, des vers, des couplets ou tel ou tel vers qui suscitent et fixent l’attention du lecteur, convoquant sa curiosité.

La poésie de Sevag embrasse une large expérience de l’existence, allant des considérations les plus abstraites sur la condition existentielle de l’homme à la révolte sociale des marginaux et des déshérités, traversant la lutte des Arméniens pour leur libération nationale tout en abordant les thèmes de l’amour personnel et de la passion, de la joie et du désespoir. Dans ses poésies les plus délicates une vision sociale et philosophique conséquente et harmonieuse s’enrichit d’une esthétique saisissante. Ce n’est pas simplement un caprice de jeunesse ou une imagination arrogante qui le conduisirent à se proclamer l’un des "nouveaux troubadours d’une humanité nouvelle". (N’étant pas poète moi-même, que l’on me pardonne la qualité des citations traduites ci-dessous en anglais.)

Dans Pourquoi ? le poète se définit comme un « aigle », une « tempête », un « prophète de malheur » et un « Dieu-Amour ». Loin de lui le terre-à-terre, le traditionnel ou le prévisible. Loin de lui le silence et l’acceptation, même là où l’espoir l’exige. Sa poétique « fureur est féconde de luttes encore insoupçonnées ». Ainsi déploie-t-il passion, rage et intelligence afin de défier tous les abus commis envers la dignité humaine. Se mesurant au caractère illusoire des rêves de l’homme, il s’efforce de dépasser la fragilité de la vie mortelle, les atroces vicissitudes qui transforment en cauchemars des vies potentiellement belles.


Amour et passion

Comme beaucoup de poètes arméniens de sa génération, Roupen Sevag a tenté de forger une poésie amoureuse humaniste qui reprend en fait une conception pré-chrétienne, païenne de l’amour et de la passion. Mais sa glorification de la sensualité n’est pas unilatérale. Au contraire, sa poésie est un refus et un acte transcendant l’opposition niant la vie entre un amour spirituel prétendument vertueux et une passion charnelle prétendument diabolique. Dépassant sur le plan poétique cette aliénation ascétique chrétienne de l’amour né de la passion, que Sevag montre à la fois sous leur forme naturelle la plus haute et la plus humaine. Ce faisant, il révèle aussi à quel point l’ascétisme chrétien oriental légitime l’oppression sociale et les abus vis à vis des femmes.

Un distique du poète irlandais John Boyle O’Reilly, au 19ème siècle, exprime parfaitement le contenu de certains poèmes d’amour de Sevag, tels que Ivre d’amour, Le Chant des chants, Arôme et Le Baiser : « L’amour le plus pur et le plus doux / Un baiser de désir aux lèvres ». Empreints d’une innocence touchante et d’une ardeur juvénile au-delà de toute conscience désabusée ou de tout savoir corrompu, les poèmes de Sevag conjurent amour et passion en tant que totalité intacte et entière. Mais, alors que les amants « dans l’infini d’un chaleureux baiser / peuvent oublier / l’Existence, l’Univers et jusqu’à eux-mêmes », Sevag demeure conscient de la tragédie émanant de leur séparation. Cela fait plus que diminuer leur amour. Il s’agit d’un viol de l’être humain. Menant inexorablement à la violence contre la vie même.

Sevag n’échappe pas entièrement à la misogynie qui l’entoure, si bien que des poèmes mineurs se réfèrent aux « femmes fausses », à leurs « cœurs modelés par l’hypocrisie ». Pourtant, lorsqu’elle est inspirée, sa poésie est une protestation contre le déni et la suppression sociale de l’individualité des femmes, de leurs désirs et de leurs rêves. Il est intéressant de relever, entre parenthèses, qu’il s’efforce consciemment de comprendre la position des femmes et de reconnaître leur égalité. S’efforçant de traiter la question du point de vue des femmes, une partie de sa poésie d’amour est composée comme si elle était écrite par une femme. En outre, dans ses poèmes de protestation politique, il souligne opportunément la présence des femmes parmi les dirigeants menant le combat.

Comme n’importe qui d’autre est une histoire poétique condensée de l’asservissement de la condition féminine arménienne. Ce texte décrit l’écrasement de la personnalité, des ambitions et de la sensualité des femmes par une tradition rétrograde au service des hommes.

« Elle était belle […] et désirait Etre
[…]
mais elle suivit la voie de sa mère chérie
alors adieu aux baisers et aux incessants
tourments d’amour, plus aucune joie,
cela jamais elle ne l’eût imaginé. »

La sensibilité délicate de Roupen Sevag se révèle dans l’usage qu’il fait de la figure maternelle comme métaphore d’une existence asservie. Image traditionnelle d’amour, d’affection et de vénération, la mère en tant que métaphore souligne douloureusement le poids de la coutume et de la tradition, son rôle profondément contradictoire et la douleur qui résulterait d’une quelconque méfiance. Pour La Femme arménienne, l’amour ne joue pas un rôle essentiel dans sa vie réelle, quels que soient ses rêves. « Pour elle l’amour est honteux » et bien que son « corps fut créé pour l’amour », elle sera « demain souillée par deux mains brutales » et « mourra sans jamais avoir été aimée ». Là encore une métaphore frappante, « deux mains brutales », évoque à la fois le drame social cruel des mariages arrangés, ainsi que l’angoisse et les souffrances individuelles qui en découlent.

Mais l’existence des femmes n’est pas meilleure dans l’Ouest « civilisé ». Là aussi elles sont réduites à l’état d’instruments sans âme vouées au plaisir des hommes, pire, d’objets de commerce et d’échange. La prostitution porte ce vice au pinacle. La Prostituée est dépouillée de tout esprit, de toute chance d’amour ou de désir. Elle est condamnée à

« attendre, prête, passive et muette
sans choix ni amour,
à se donner
à quelque mâle en possession d’espèces sonnantes […] »

Dans Le Ventre de Constantinople, dédié « à nos sœurs », Sevag proclame

« A la luxure, pourquoi pas !
mais dissimulée à la vue
Etre échangée indifféremment, tel un morceau de tissu
avec n’importe quel imbécile qui a de l’argent à dépenser…
Non ! Non… ! »

Dans un tel monde, les femmes sont « des fleurs à qui l'on refuse la vie ». La prostitution, que Sevag considère comme un vice occidental apporté à Constantinople, n’est ironiquement que

« le revers de cette médaille
où « Homme » est inscrit en lettres d’or. »

Contre cette corruption de l’amour, contre cette aliénation de la passion et contre les abus que subissent les femmes, Sevag célèbre en tant que « Dieu-Amour » un amour qui soit libre, « c’est à dire aussi intrépide qu’un promeneur nocturne », un amour qui « ne soit pas intimidé par les profondeurs du précipice ». Au lieu d’un amour caché, craintif et abusé, il invoque un amour qui soit « le capitaine » du « navire de la vie ».


Un défi à la faiblesse et à la condition mortelle de l’humanité

Pourtant, même s’ils aspirent à la beauté d’un amour et d’une passion accomplies, hommes et femmes ne peuvent échapper à leur destinée existentielle, marquée du sceau de la mort. La condition mortelle se révèle implacablement comme une menace vidant de toute signification les plus grands et les plus beaux de nos espoirs et de nos ambitions.

« Où va ce noble chevalier qui accourt sur son destrier ?
ne voit-il pas derrière lui
un millier de squelettes
désormais trop las pour courir…
Il accourt, dit-on, vers un beau palais
Ou accomplit une mission sacrée, ou rejoint un lointain amour
Pourtant je sais bien
Que l'attend quelque part une pierre tombale… »

La grandeur et le caractère infini du monde naturel où nous habitons ne sert qu’à souligner la petitesse et la fragilité de l’homme. Le pouvoir et la majesté du soleil, du ciel étoilé, des mers et de la terre se reflètent avec dédain sur les êtres humains, ces

« hôtes dérisoires de ce monde merveilleux
errant sans but, rompus dès l’aube,
pathétiques, misérables, perclus de maladies, enchaînés à la terre. »

Il est inutile que nous inventions

« d’ingénieuses notions de vie immortelle
afin d’embaumer d’espoir nos derniers instants… »

La vie n’est par essence qu’un « navire en flammes » et l’amour que Sevag cherche à humaniser est ce

« capitaine regardant tristement en arrière
tandis qu’il fuit les poutres en flammes, qui s’écroulent. »

Dans la conception de l’existence chez Sevag, la présence puissante de la mort et de la condition mortelle a sans nul doute été influencée par la vie arménienne sous le pouvoir ottoman dans la seconde moitié du 19ème et le début du 20ème siècle. A cette époque, la violence, la torture, le pillage, les vexations, sinon la mort imprévue et prématurée, étaient des réalités quotidiennes pour les Arméniens ordinaires. Et pourtant l’omniprésence et la certitude la mort ne parviennent pas à étouffer l’espoir de l’homme et ses efforts. Hommes et femmes continueront de rêver, de tendre vers une beauté qui ne cesse de leur faire signe.

Alors, même

« lorsque la fine main qui macule cette page
sera réduite à une poignée de poussière
quelque autre artiste, aussi téméraire que moi
viendra assujettir le flot du fleuve à la rime et au rythme. »

Même si le fleuve

« poursuit son éternelle, vitale, joyeuse course
dédaigneuse de l’art et de la vie humaine »,

le poète

« chantera dans la lumière ou les ténèbres. »

« Qu’est-ce donc que la mort sinon une prochaine étape
Je suis l’amant des grands espaces »

Et il

« poursuivra ces rêves convoités »

et

« me précipitant
partout où surgit le moindre rai d’espoir
partout où vacille la moindre lueur… »

Ces tentatives et cet effort ne sont pas vains. Il ne peut changer cette réalité de la mort dont le « prophète de malheur » se fait le héraut. Mais il révèle des sphères de l’existence où l’action de l’homme peut modeler un destin davantage profitable. A mesure que le poète passe de l’abstraction existentielle aux réalités sociales, politiques et nationales, il insiste à plusieurs reprises sur le fait que la tragédie de la vie est pour l’essentiel de notre ressort. La grandeur déchue du Dernier roi, le lion, arraché par l’homme à son environnement naturel, propose de suite une métaphore sur notre aptitude à la barbarie et à notre propre aliénation qui en résulte. « Mis en cage dans le néant, tel un dieu déchu », le lion est à la fois l’homme et la bête qui habitent un monde créé par les hommes, et non par le destin, où

« nul cœur ne bat… nulle âme ne respire…
tout autour le néant dans son infini néant. »


Le poète de la révolte nationale

En décrivant et en cherchant à se libérer de la « cage » que nous nous sommes créée, Sevag revient à la plus ardue des formes artistiques – la poésie politique et sociale. C’est là où ses plus beaux poèmes se libèrent du prêchi-prêcha fait de slogans, de rhétorique et de propagande, si commun, par exemple, même dans l’anthologie Penguin des poètes socialistes. Ainsi que les meilleurs poèmes de Yéguiché Tcharents, de Nazim Hikmet ou de Brecht, ceux de Sevag sont parallèlement des dénonciations d’un ordre social particulier, une mise en lumière de la répression du potentiel de l’homme qu’entraînent toutes les oppressions et une adresse aux possibilités autres qu’offre l’existence.

A l’instar des meilleurs penseurs de la renaissance nationale de l’Arménie, la préoccupation de Roupen Sevag n’est pas la « nation » ou la « justice » en tant qu’entités abstraites. Il n’est pas le poète de la grandiloquence nationaliste si aisément invoquée et abusée par les élites montantes. Il confère une réelle expression à la souffrance, à la faim, à la douleur et à l’angoisse véritable de ceux-là, les hommes et femmes ordinaires, qui deviennent les « victimes des jeux des Barbares », lesquels détruisent la Terre par leur « conflagration qui consume tout ». Dans un monde de domination coloniale, hommes et femmes « ne sont ni peuple, ni ouvriers, mais bêtes de somme », soumis à une brutalité et à une violence qui n’a pas de fin. Leurs demeures sont « des taudis aux murs rompus, tachés de sang ». Nul respect ou compassion à l’égard des anciens dont « les corps morts sont dispersés au flanc des montagnes ». Tout ce qui est sacré est objet de blasphème, tandis que, dans les villages, « les chapelles tombent en ruine, privées même du moindre encens. »

« au pied des collines, au ras du sol
là où gisent nos nobles martyrs »

Tout espoir d’intervention divine est inutile et « toutes les sereines promesses de la Croix » des illusions. Confrontées au Mal, tout-puissant en apparence, même « les antiques âmes de cuivre des cloches d’église » en viennent à « douter non seulement de leur Dieu, mais aussi de Sa parole. »

L’utopie,

« les temps où l’agneau et le loup vagabondaient ensemble
sont maintenant bien lointains,
aujourd’hui pour survivre
l’agneau doit aiguiser en secret ses dents. »

L’échec des dieux traditionnels appelle une vision neuve, où il n’y a pas de place pour le fatalisme chrétien. Il nous faut nous appuyer sur nous-mêmes.

« Celui qui s’agenouille, craintif, tombera,
le glaive est plus puissant que la Croix
et la vie appartient à ceux qui sont courageux,
à ceux qui vivront par delà la mort »

de leurs oppresseurs. Ainsi,

« même si notre Dieu est attaqué dans sa chapelle,
de la vengeance je ferai mon Dieu. »

Néanmoins, cette vengeance est ni aveugle, ni enflammée par la haine. Elle s’inspire de visions d’une Rome nouvelle. La mère pleurant son époux murmure à son enfant

« Je me refuse à m’effondrer et à mourir sur le corps de ton père
car j’ai juré, telle la Louve de Rome,
de nourrir un nouveau Romulus en mon sein. »

Même fin pour le travailleur émigré, nostalgique, dans Les Derniers Arméniens, qui « renvoie son fils combattre dans sa patrie. » Le combat peut durer

« toute l’éternité
mais tant qu’il restera sur terre
ne fût-ce qu’une poignée de gens luttant pour la justice
les derniers Arméniens seront là
les derniers Arméniens. »

Dans Les Derniers Arméniens, comme dans beaucoup de ses meilleurs poèmes, Sevag condense avec cohérence un large faisceau d’idées auxquelles il confère immédiateté et résonance émotionnelle. Les Derniers Arméniens est à la fois le drame social et individuel des infortunes du travailleur émigré et un tableau des vicissitudes historiques de toutes les nations opprimées. L’image d’un passé fier lorsque

« les lances et les flèches raides comme l’éclair
de la formidable armée du grand roi Arshak
faisaient même pâlir la gloire du soleil »

contraste avec une nation qui vit aujourd’hui sous le joug d’une domination étrangère. Si le roi Arshak

« levait la tête aujourd’hui
il verrait des Arméniens sans terre, sans chef »

fuyant leur patrie en quête de refuge et de subsistance. Bien que chaque vers renvoie à la conquête, au pillage, à la violence, à l’émigration de masse, la nostalgie de la patrie, le spectre de l’assimilation et le combat sans fin pour la justice relient l’expérience nationale à celle sociale des Arméniens, qu’ils partagent avec tous les peuples opprimés.


… et de l’affranchissement social

La sensibilité de Sevag aux souffrances humaines le conduisent, par delà tout nationalisme étroit, vers ces idéaux de libération sociale universelle qui prévalent à son époque. De même que le mouvement révolutionnaire arménien à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, il trouve son inspiration dans le mouvement socialiste de la classe ouvrière. Dans Les Troubadours, il raconte comme le pouvoir ascendant de l’argent a « ruiné toute idée de grandeur et de noblesse » et « même donné une valeur artistique au bourreau ». Se souvenant des protestations de Rousseau contre la propriété privée, Sevag s’oppose à cette glorification de l’or :

« Celui que l'ambition a enflammé
qui le premier a exploité les sombres entrailles de la terre
pour s’emparer de toi, te purifier et te polir
cet homme ne lit-il pas dans le poison de ta lumière
toute la triste chute de l’homme ? »

L’argent a engendré un monde d’oppositions féroces où

« tandis que le cadavre de l’un gît sous un tombeau de marbre jonché de roses
cet autre encore en vie n’a même pas de coussin où reposer sa tête. »

Dans un poème où s’exerce une emprise puissante sur la réalité d’aujourd’hui, le poète note que, tandis qu’

« un millier de temples glorieux sont bâtis
en l’honneur de Dieux qui n’existent pas, nos orphelins sont sans refuge
et les femmes aux portes de la mort sans médecine. »

L’harmonie de la nature a volé en éclats, toute probité et compassion ont été détruites. « Quels animaux sans cœur sont devenus les humains », capables de contraindre un ouvrier courbé et vieillissant à

« balayer la boue des trottoirs
simplement pour protéger l’éclat impeccable des bottes des honnêtes gens. »

En retour, le « pain qu’ils lui jettent », « même un chien n’en voudrait pas. »
Le noble potentiel humain de ce balayeur des rues est évident sur un « visage qui pourrait être celui d’un roi ». Mais les rudes conditions sociales de son existence le défigurent et « ses mains décharnées font tressaillir ».

Quant à la lutte pour la libération nationale, nul espoir à attendre de Dieu ou de l’Eglise. Témoin de la rencontre fortuite entre un père émigré et le fils qu’il a abandonné par manque de moyens pour le nourrir, le poète s’exclame :

« Tout rayonnant le lumière, Yahweh
n’a-t-il pas honte de dire à cet Homme misérable, pitoyable :
« Je suis ton Père, ton Créateur, Celui qui peut tout et qui voit tout » ? »

La responsabilité de cette tragédie ne réside pas dans le destin ou des dieux inventés, mais dans ces « hommes vils », et

« notre gouvernement toujours aussi bon
qui ouvre des écoles gratuitement
comme pour enseigner la lecture et l’écriture »

mais en réalité

« pour apprendre comment courber l’échine sous leur loi
[…]
et devenir leurs humbles et obéissantes vaches à lait. »

La révolte est donc impérative. Les parents

« doivent enseigner à leurs enfants, même lorsqu’ils sont encore dans le ventre,
la haine des politiciens de toutes espèces
qui tuent sans recourir au poison. »

Nulle moralité que

« tu puisses tenir dans ta main
lorsque explosant de rage, un jour, réalisant
que tu ne mérites pas ce destin,
tu en viens à arracher les entrailles de tes bourreaux sans cœur. »

De tels « hommes sont des créatures dignes d’être mises en pièces ». Mus par un instinct quasi élémentaire de justice et de probité, ces hommes et femmes ordinaires, « abandonnés des hommes et des dieux », lutteront afin de « bâtir une nouvelle échelle de valeurs pour une loi nouvelle ».

Dans certains de ses meilleurs poèmes, Roupen Sevag apparaît comme un témoin à la rencontre chez autrui de l’expérience la plus intime de la vie, de l’amour, de la souffrance et de la résistance. Là, ni l’observateur, ni celui qui est observé, ne sont des figures extraordinaires ou héroïques. Le poète témoin qui raconte et « l’autre » sont vous et moi, des hommes et des femmes ordinaires, assistant et contemplant l’existence, mais aussi espérant et luttant pour des temps meilleurs. Puissent venir des poètes, capables de traduire en bien des langues la vision que nous trouvons dans les plus belles œuvres de Roupen Sevag.

_______________

Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais politiques et littéraires paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20020410.html
Cliché : Yani et Roupen Sevag à Lausanne vers 1913
http://pagesperso-orange.fr/barsamian/parevcotedazur/numeros/parev21/art9.html


Traduction : Georges Festa – 05.2009 – Tous droits réservés