vendredi 22 mai 2009

Susan Sontag

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Live from New York - 3

Aimer Susan Sontag

par Christopher Atamian



J’ai rencontré Susan Sontag, il y a huit ans environ, au Boiler Room d’East Village. Elle se tenait près du bar avec son assistant, d’une élégance ineffable, frappante par ses cheveux blancs en cascade tout du long de son visage qui respirait l’intelligence. Surprise d’être reconnue en public, Sontag paria avec moi que personne d’autre dans ce bar ne savait qui elle était. Je pensais avoir fait l’affaire du siècle – après tout, qui ne reconnaîtrait pas Susan Sontag ? Je revins dix minutes après, quelque peu décomposé : cette nuit-là, après avoir interrogé une cinquantaine de jeunes New-yorkais, je ne pus trouver mieux qu’un gars mince, coiffé en crête, qui l’a confondait avec Deborah Sontag du New York Times. Apparemment, la nouvelle génération des Marcel Proust et des Oscar Wilde ne traînait pas au Boiler Room cette nuit-là. Quand j’appris à Sontag que je commençais un roman autobiographique, elle éclata de rire et sans se décontenancer, répliqua : « Ecoute, mon cher, finis-le vite. Et puis écris quelque chose de bon. »

Susan Sontag nous a quittés en 2004 après un long combat contre le cancer. Elle était ce que l’Amérique avait de plus proche d’un intellectuel public, n’en déplaise à Gore Vidal. Bien qu’elle ait grandi dans une famille pour le coup non intellectuelle d’Arizona, elle fut très tôt une lectrice vorace, assimilant tout, de Willa Carter aux grands romanciers allemands du 19e et 20e siècle. Elle resta toute sa vie une lectrice passionnée, lisant, expliquant et présentant la littérature mondiale à l’opinion américaine. Dans son dernier livre d’essais posthume, At The Same Time [En même temps] (2007), Sontag présente à son lecteur toute une panoplie d’écrivains, la plupart européens, que peu de gens connaîtraient ou liraient sinon, dont le romancier islandais Haldor Laxness et son roman d’anticipation, quasiment classique, Under the Glacier [Sous le glacier], et Artemisia d’Anna Banti. En 1997, une poignée de gens ont vu aux Etats-Unis Artemisia, le beau film que dirigea Agnès Merlet, mais combien ont-ils lu le livre ? Et combien savent quelque chose sur Banti et sa relation avec le fameux critique et historien d’art italien Roberto Longhi ? Sontag souligne entre autres choses l’alliance double de Banti et de Gentileschi par toutes sortes de moyens fascinants – et, non des moindres, le fait qu’Artemisia était en quelque sorte associée avec son père Orazio Gentileschi, de même que Banti en Italie est associée avec Longhi. Dans un autre essai, Aimer Dostoïevski, Sontag raconte sa découverte de Un Eté à Baden Baden de Leonard Tsypkin dans une libraire ancienne sur Charing Cross Road et analyse l’œuvre de ce brillant écrivain à la lumière de ses origines juives et de sa relation paradoxale à Dostoïevki, sur l’existence duquel se base le roman de Tsypkin.

Sontag portait beaucoup de chapeaux et ils lui allaient tous à merveille. Elle ne fut jamais une grande pourvoyeuse de théories linguistiques ou littéraires, à la Derrida ou Barthes, ni même une grande universitaire dans la veine d’un Noam Chomsky ou d’un Edward Said. Or c’est précisément par sa capacité à écrire dans une prose lettrée, mais accessible, et à agir sur la culture au sens large, qu’elle contribua à la culture. Son essai Notes on Camp [Carnets de route] (1964) étudiait ce phénomène si singulier du kitsch et popularisa le thème de ce qui est « bon, à force d’être mauvais ». Son œuvre matricielle, On Photography [La photographie] (1977), révolutionna la pensée critique sur les arts photographiques en affirmant, entre autres, que c’était un art moral, visuel, qui désensibilisait le spectateur par son volume total et son omniprésence – nous avons l’habitude de voir des victimes des camps de concentration, alors plus rien ne nous choque. (Dans son dernier livre d’essais, Sontag nous offre La photographie : Somme abrégée pour nous rafraîchir les idées). Sontag devint aussi une romancière accomplie, particulièrement dans Volcano Lover [L’Amant du volcan] en 1992.

Ce qui rendait Sontag si importante, en fait, c’était précisément sa capacité à enfourcher plusieurs identités, comme peu de penseurs l’ont fait dans ce pays : écrivain, critique, militante et théoricienne. Elle était intellectuelle au vrai sens du terme, quelqu’un au vaste réseau d’amis, eux-mêmes artistes, écrivains et penseurs, constamment présente aux premières et aux représentations, écrivant et menant une existence pleinement artiste, par excellence. Sontag était une intellectuelle au sens le plus élevé, européen, du terme, une engagée dans la lignée directe de Beauvoir, Sartre et Camus, quelqu’un qui ne s’est pas cloîtrée dans le monde des lettres, mais qui avait compris que le rôle d’un intellectuel est de commenter le monde au sens large et d’en aborder les problèmes au moyen d’une boussole morale, que ce soit l’invasion américaine en Irak ou les mauvais traitements infligés par les Israéliens aux Palestiniens (voir son acceptation du prix Jérusalem, quelle chutzpah, morceau de bravoure !). Sontag séjourna aussi dans Sarajevo assiégée, dans cette ville cernée de toutes parts, mettant en scène En attendant Godot de Beckett. En fin de compte, elle aida à combler le vide culturel qui séparait une Amérique historiquement isolationniste du reste du monde. Elle bâtissait des ponts et fut l’ambassadrice de notre pays et de notre culture, réfutation parfaite de tous ceux qui jugent notre pays incapable de produire des penseurs de premier ordre.

Enfin, Sontag maniait la langue avec une intelligence aiguë, se souciant des mots et de leur véritable usage. Dans un essai très incompris, 9.11.01, Sontag appelait à prendre à partie les commentateurs qualifiant les pilotes qui écrasèrent leurs avions dans les Twin Towers de lâches. Ils ont peut-être été des terroristes et furent peut-être abusés, disait Sontag, mais ils ne furent pas des lâches. Des lâches ne montent pas dans des avions et ne courent pas vers leur mort en les écrasant dans de hauts grattes-ciels. Qualifier ces hommes de lâches était aussi absurde qu’appeler ainsi les kamikazes japonais de la Seconde Guerre mondiale.
Je suis tombé au moins deux fois amoureux de Susan Sontag. Une première fois, en faisant une lecture d’elle dans mon internat à Cambridge à la fin des années 80, et à nouveau, lors de ces heures trop brèves, dans un bar obscur d’East Village, où je découvris quelqu’un dont l’existence était aussi envoûtante que les livres. Aujourd’hui, sept ou huit ans après, j’ai enfin achevé les corrections de mon premier roman, Speaking French. Et si un éditeur le prend, je sais à qui il sera dédicacé.

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Traduction : Georges Festa - Tous droits réservés
Précédemment paru en 2007, après accord de l'éditeur.