lundi 11 mai 2009

Taner Akçam - Interview 2007


Génocide arménien
Taner Akçam : Y a-t-il encore génocide si vos alliés l’ont commis ?

Entretien avec Taner Akçam

par Peter Schilling

www.lawandpolitics.com



Le Dr Taner Akçam fait autorité dans le monde au sujet du génocide arménien. Il est professeur associé d’histoire au Centre d’études sur la Shoah à l’université du Minnesota et est l’auteur d’Un Acte honteux, synthèse définitive sur ce génocide et les responsabilités de la Turquie. Il s’est entretenu avec le journaliste Peter Schilling.

- Peter Schilling : Qu’est-ce qui vous a amené à faire des recherches sur le génocide arménien ?
- Taner Akçam : En 1988, à l’Institut de recherche en Sciences sociales de Hambourg, j’ai commencé à travailler sur l’histoire de la torture et de la violence dans la culture politique turque. Au début, j’étudiais et je menais des recherches sur l’histoire ottomane tardive. Or, quand on considère cette période, on tombe inévitablement sur les massacres de 1894-1896, ainsi que sur la déportation et le massacre des Arméniens en 1915.
En 1991, l’Institut lança un projet de recherche pour savoir si oui ou non [les leçons des] procès de Nuremberg pouvaient être universalisées. A l’époque, il n’y avait pas de polémiques à ce sujet. Nous voulions savoir s’il était possible d’instituer un tribunal qui puisse punir des autorités pour les crimes qu’elles avaient commis au nom du gouvernement ou de la nation. Dans le cadre de ce projet, j’ai proposé d’enquêter sur les procès d’Istanbul de 1919 et 1922 – procès qui ont tenté d’établir les responsabilités au sujet du génocide arménien. Ils ont comme préfiguré Nuremberg. Ces deux éléments se présentèrent ensemble à mon esprit, et c’est ainsi que j’ai vraiment commencé à travailler sur ce génocide.

- Peter Schilling : Vous êtes originaire de Turquie, n’est-ce pas ? Etes-vous musulman ?
- Taner Akçam : J’ai grandi au sein d’une famille très laïque. Mon père était athée, mais j’ai grandi, bien sûr, imprégné de culture islamique. Je suis sûr que ma manière de vivre en est influencée, mais s’agissant de mes convictions personnelles, je suis un laïc fervent.
Vous savez, je ne suis qu’un intellectuel turc tout à fait ordinaire. J’appartiens à la génération de 68 – c’était la génération hippie, mais on s’opposait aussi à la guerre du Vietnam, à la politique étrangère américaine, etc. En tant que progressistes à cette époque en Turquie, on croyait que nous, les Turcs, avions créé notre Etat-nation en combattant les grandes puissances impérialistes. On attribuait un rôle très négatif aux minorités chrétiennes en Turquie, aux Arméniens. Pour nous, c’était des collabos. C’est ainsi que nous nous percevions dans le monde et que nous considérions le passé de la Turquie. Comme on voyait tous les chrétiens de Turquie alliés à un Etat impérialiste, on avait une image très négative d’eux. En tant que progressistes, nous avons toujours pensé qu’il valait mieux ne pas aborder le sujet du génocide arménien, car le faire eut signifié entrer sur un terrain très sombre, glissant, qui n’aurait pas été compris facilement. La décision de travailler sur le génocide n’a pas été facile pour moi. Au début, j’ai pensé : je travaille sur un terrain très glissant, mieux vaut renoncer.

- Peter Schilling : Vous avez très tôt participé activement aux manifestations, je crois ?
- Taner Akçam : Dans ma première période, au début des années 1970, j’étais lycéen au moment où le mouvement étudiant était très actif. C’était un large mouvement contre la guerre. Quand j’ai commencé à étudier à l’université, on était déjà en 1971, l’année du coup d’Etat militaire en Turquie. Nous étions sous le contrôle des militaires. Au début, nous, les étudiants, on tentait de réformer les universités. On voulait que les étudiants puissent s’exprimer. Ensuite, les étudiants se sont radicalisés, se présentant comme un mouvement révolutionnaire socialiste et démocratique. En 1974, il y eut les premières élections libres en Turquie. Les étudiants y jouèrent un rôle actif et je fus l’un de ces étudiants militants, influencés par leurs aînés du mouvement de 68. Nous voulions des réformes à l’université.
C’est important à comprendre, à cause de la campagne actuelle de la Turquie aux Etats-Unis visant à me discréditer comme terroriste. L’histoire commence avec mon arrestation en 1974 pour diffusion de tracts. A l’époque, les étudiants n’étaient pas représentés à l’université. Notre principale demande était d’être libres de créer une association étudiante afin que l’université puisse nous entendre.
En Turquie, pour distribuer des tracts, vous devez vous rendre au commissariat de police et obtenir une autorisation spéciale. Vous devez être en possession de cette autorisation, lorsque vous distribuez des écrits. Néanmoins, même si vous en avez une – comme c’était mon cas – vous pouvez être arrêté et conduit en prison pour deux ou trois jours ; et c’est ce qui m’est arrivé. Voilà mon « action terroriste » : diffusion de tracts – avec autorisation, s’il vous plaît ! – disant : Je m’oppose à l’invasion de Chypre par la Turquie. J’étais contre la guerre. Alors la police m’a arrêté et j’ai passé deux jours en prison.
Et aujourd’hui, aux Etats-Unis, on peut lire en ligne les actions terroristes de Taner Akçam en 1974. Aux Etats-Unis c’est très simple de stigmatiser quelqu’un en tant que terroriste. Avec cette étiquette collée sur un nom, on peut mettre Al-Qaïda et Taner Akçam dans le même sac.

- Peter Schilling : Quand on consulte Google et que l’on tape « Holocaust » [Shoah], on obtient immédiatement Shoah, et il faut un peu de temps et quelques pages avant de tomber sur ces tordus dont les sites internet tentent de mettre en doute la Shoah. Mais quand on tape « génocide arménien », on obtient « les mensonges sur le génocide arménien » en première page, avec neuf entrées le jour où j’ai vérifié (le 10 mai). Robert Fisk, journaliste britannique très connu et spécialiste du Moyen Orient, affirme – non sans efficacité – que nous jugerions indigne d’accorder un temps égal à un groupe qui nierait la Shoah, or c’est souvent le cas dans les débats sur le génocide arménien. En 2006, John Evans, l’ambassadeur des Etats-Unis en Arménie, a même été rappelé par son gouvernement pour avoir utilisé le mot de génocide dans un discours, et il fut remplacé par Richard Hoagland, qui a déclaré publiquement que ce qui s’est passé en Turquie ne peut être qualifié de génocide. Comme nous savons que la Turquie s’oppose à la mention du génocide arménien, je me demande pourquoi ils sont capables d’exercer un tel niveau de contrôle ?
- Taner Akçam : La Turquie utilise son importance politique au Moyen Orient pour faire pression sur les Etats-Unis et d’autres pays, afin qu’ils ne reconnaissent pas le génocide arménien. Les Etats-Unis et Israël, en particulier, ont des intérêts vitaux pour garder de bonnes relations avec la Turquie, or ces deux Etats font face à d’énormes problèmes. La raison pour laquelle la Turquie ne reconnaît pas ce crime historique est une partie du problème. L’autre partie c’est la raison pour laquelle les Etats-Unis et Israël se laissent intimider par la Turquie. Selon moi, en réalité, ce n’est pas la bonne attitude et cela n’aidera pas à résoudre le problème ; tout au contraire, cela ne fait que retarder le problème et le compliquer davantage. J’estime qu’un partenariat stratégique non basé sur la vérité n’a pas d’avenir à long terme.
En fait, en 2006, John Evans, l’ambassadeur des Etats-Unis en Arménie, s’est vu refuser une distinction ministérielle pour « divergence d’opinion constructive », parce qu’il avait nommé le génocide arménien en tant que tel lors de discours publics, en dépit des objurgations du Département d’Etat pour qu’il se rétracte, avant de le muter.
Lors des audiences préliminaires en vue du remplacement d’Evans, Richard Hoagland, proposé à ce poste, a reconnu « les massacres et l’exil forcé d’un million et demi d’Arméniens à la fin de l’empire ottoman ». Au moment d’éclairer la question de l’intention des responsables, Hoagland évita énergiquement de qualifier cette « tragédie humaine » de génocide – sans déclarer, toutefois, que ce qui s’est passé en Turquie ne pouvait l’être. Le Sénat refusa sa nomination.
Depuis le départ d’Evans, l’Arménie n’a pas d’ambassadeur des Etats-Unis.
Ceux qui affirment qu’il y a deux aspects dans cette histoire – les mêmes qui n’auraient même pas l’espoir de dire ce genre de choses sur la Shoah – ne le font pas à cause des preuves contraires évidentes, mais seulement à cause des pressions politiques venant de la Turquie. Or, selon les archives ottomanes, il est indiscutable que le gouvernement ottoman a détruit consciemment et délibérément une partie de sa propre population. Il en existe maintes preuves.
Reconnaître le génocide n’est pas un problème d’historiens ; cela concerne la puissance militaire et politique de la Turquie au Moyen Orient. Les Etats-Unis ont eu besoin de la Turquie durant la Guerre froide, ils ont eu besoin de la Turquie contre l’Union Soviétique, et ils ont besoin de la Turquie aujourd’hui – non seulement dans la guerre en Irak, mais aussi pour protéger les routes de l’énergie. Les relations d’Israël avec la Turquie sont aussi très importantes. La Turquie est le seul pays au Moyen Orient avec lequel Israël entretient des relations pacifiques. Pour toutes ces raisons, le génocide arménien est hautement politisé.

- Peter Schilling : Après votre implication dans le projet sur Nuremberg, quel a été votre parcours ?
- Taner Akçam : C’est à Hambourg que j’ai écrit ma thèse sur les tribunaux militaires d’Istanbul en 1919-1922 et l’attitude du mouvement national turc au sujet du génocide arménien. L’édition allemande, parue en 1996, faisait environ 200 pages. L’édition en turc 600 pages. Une édition américaine, revue substantiellement, est parue en 2006 sous le titre Un Acte honteux : le génocide arménien et la question des responsabilités de la Turquie.

- Peter Schilling : Quand avez-vous commencé à noter un harcèlement à cause de vos recherches à ce sujet ?
- Taner Akçam : Très tôt. En 1996, je crois.
Si on remonte plus haut, je ne pouvais revenir en Turquie avant 1993. A cause de mes activités au début des années 1970 dans le mouvement étudiant, et de quelques articles de journaux que j’ai écrit, disant que les Kurdes existaient en Turquie, je fus punis au terme de l’article 141 du code pénal turc. Cette loi interdisait à quiconque d’écrire au sujet des Kurdes. N’oublions pas la lutte des classes en Turquie. J’ai écrit sur une grève d’ouvriers à Istanbul et sur le droit des ouvriers de créer un syndicat, sujets interdits aussi par l’article 141. D’ailleurs, cette loi s’inspirait du code pénal du régime fasciste de Mussolini en 1936.
Donc en 1976 je fus arrêté et condamné à huit ans, neuf mois et vingt jours de prison. Je me suis évadé en 1977 et j’ai fui en Allemagne où j’ai obtenu l’asile politique et où je suis devenu citoyen allemand. En 1991, alors que la Turquie était candidate à l’adhésion à l’Union Européenne, l’article 141 fut abrogé et ma condamnation fut annulée. Le problème de mon évasion était déjà tombé sous le coup de la prescription. Soudain, je pouvais revenir en Turquie. J’y suis retourné en 1993 avec ma famille, dans l’intention de créer un centre de documentation et de recherches sur l’histoire de la fin de l’empire ottoman et de la Turquie moderne. J’ai travaillé avec une université privée d’Istanbul en 1996 pour créer cet institut. Mais en moins d’un an, les services secrets turcs ont diffusé un dossier contre moi auprès des enseignants de l’université et ils durent couper tout contact avec moi, car c’était trop risqué. J’ai donc dû repartir avec ma famille en Allemagne.
En Turquie, il n’y avait et il n’y a aucune charge criminelle à mon encontre. Malgré cela, j’ai été constamment pris pour cible par les médias turcs, les nationalistes et certains milieux politiques. En 2004, à cause du renforcement du mouvement nationaliste en Turquie, le code pénal fut modifié afin d’interdire toute déclaration contestant la position officielle de la Turquie. C’est cet odieux article 301 qui existe aujourd’hui. Actuellement de nombreux chercheurs et écrivains adoptent la position turque officielle par peur des représailles.
Il y a eu récemment une plainte contre moi, car j’ai soutenu un ami, Hrant Dink, journaliste arménien d’Istanbul et éditeur d’un hebdomadaire bilingue arménien-turc, qui fut aussi accusé au titre de cet article 301. Il a été assassiné en janvier 2007.
En fait, cet article ne contient rien de spécifique sur le génocide. Comme l’accusation d’« outrage à l’identité turque » est délibérément floue, un procureur décréta que l’utilisation du mot « génocide » par Dink constituait un outrage. Il fut condamné à la fin de l’année 2005 pour outrage à l’identité turque. En 2006, il fut jugé pour avoir utilisé le mot de génocide.
J’ai donc écrit une tribune disant, pour l’essentiel : « Me voilà. J’utilise aussi le mot de génocide. Jugez-moi. » Il y a eu une enquête criminelle, mais le procureur classa la plainte. Depuis 1993, j’ai pu voyager en Turquie sans aucun problème.

- Peter Schilling : Pensez-vous que si vous reveniez, vous seriez l’objet de poursuites ?
- Taner Akçam : Non. Le problème fondamental est la montée du nationalisme en Turquie. Depuis l’assassinat de mon ami Hrant, de nombreux intellectuels vivent sous protection policière. Je pourrais aussi en bénéficier, mais ma femme serait en danger. En fait, le meurtre de Hrant Dink nous a montré qu’une partie de la police a été complice de ce meurtre. On ne sait comment, et on ne peut, faire confiance à la police.

- Peter Schilling : Voulez-vous revenir ?
- Taner Akçam : J’aimerais tant aller en Turquie ! Je n’envisage pas de vivre ici, mais de revenir là-bas.

- Peter Schilling : Qu’est-ce qui vous a amené à l’université du Minnesota ?
- Taner Akçam : Je suis venu aux Etats-Unis, car mon travail à Hambourg était pratiquement achevé. Je ne pouvais travailler sur le génocide arménien, ni trouver un poste d’enseignant. Alors je suis venu ici, car je ne voulais pas changer de sujet de recherche. J’ai commencé à l’université du Michigan comme professeur associé. Puis je suis venu dans le Minnesota pour donner une conférence – en fait, trois – et l’université a tellement apprécié qu’elle m’a proposé un contrat. Je ne suis que professeur associé, mais je suis très heureux d’être là.

- Peter Schilling : Pour vos recherches dans Un Acte honteux, vous avez donc utilisé les archives ottomanes ?
- Taner Akçam : En fait, ma thèse originelle ne se basait pas sur des matériaux d’archives ottomanes, mais plutôt sur deux sortes différentes de preuves. Il y avait les documents des procès d’Istanbul en 1919 et 1922, les actes d’accusation, les verdicts et les minutes des séances. Ils furent publiés dans les quotidiens de l’époque, ainsi qu’au journal officiel du gouvernement. J’ai surtout utilisé ces documents dans ma thèse. Ensuite, une partie des informations sont provenues des mémoires publiés.
Au cours des années suivantes, j’ai pu travailler aux Archives ottomanes d’Istanbul et j’ai retrouvé des documents de grande valeur. Ce sont les archives gouvernementales, comme les Archives Nationales ici aux Etats-Unis. Je me suis appuyé sur ces documents dans Un Acte honteux. Les archives du ministère de l’Intérieur ont joué un rôle crucial dans mon étude. Elles n’ont été classées que récemment, dans les années 1990, certaines au début de l’année 2000. Le catalogage de ces documents est toujours en cours.

- Peter Schilling : Qu’est-ce qui pourrait obliger ceux qui veulent dissimuler ces informations à les ouvrir au public ?
- Taner Akçam : La pression internationale. Dans les années 1980, on ne pouvait accéder à ces archives, mais maintenant les Etats-Unis et l’Europe disent, en gros : « Ecoutez, vous prétendez que rien ne s’est passé et vous refusez l’accès à vos archives ? » Dans les années 1990, les autorités turques ont lancé une campagne pour dire : « On est là, on ouvre nos archives ».
Maintenant, je voudrais clarifier ceci : les archives ont toujours été ouvertes au public, mais la question était de savoir si oui ou non les matériaux relatifs à cette période étaient catalogués et accessibles aux chercheurs. S’ils ne sont pas catalogués, il devient quasi impossible de les examiner. Par ailleurs, dans le passé, quand on demandait des matériaux concernant les Arméniens, on vous posait des questions. Ils ont facilité les conditions de travail dans les archives pour qu’il soit plus facile d’y avoir accès. Ces conditions de travail sont meilleures, le catalogage s’est amélioré, et maintenant qu’il y a un nouveau parti au gouvernement, il est plus facile de mener des recherches sur ce sujet.

- Peter Schilling : Comment ce parti politique accueille-t-il l’actualité au sujet du génocide ?
- Taner Akçam : Ce parti est plus ouvert que les précédents.

- Peter Schilling : Il y a donc ces deux partis, et l’un est plus ouvert d’esprit. Mais il y a une montée du nationalisme. Ont-ils tous deux l’espoir d’adhérer à l’Union Européenne ?
- Taner Akçam : Non. Ceux qui contestent la position de la Turquie sur le génocide et le parti au pouvoir sont partisans d’adhérer à l’Union Européenne et veulent plus de démocratie, plus de respect pour les droits de l’homme. Mais les nationalistes résurgents et le Parti social-démocrate turc sont très clairement opposés à l’Union Européenne et ne veulent rien entendre au sujet du génocide arménien. La position du parti au pouvoir sur le génocide est plus compliquée. En commençant à gouverner, ils avaient une position plus modérée, mais au fil des ans, la pression des nationalistes est devenue si forte qu’ils ont, du moins en surface, changé leur position précédente. Je donnerai un exemple : au début, ils penchaient pour ouvrir la frontière avec l’Arménie, soutenir un débat ouvert dans la société turque, etc.

- Peter Schilling : Est-ce le groupe qui s’efforce principalement de vous discréditer, ainsi que tous ceux qui enquêtent sur le génocide arménien ?
- Taner Akçam : Ce groupe n’est pas le parti au pouvoir. Le groupe qui organise une campagne contre moi en Turquie et ici aux Etats-Unis fait partie de ce que nous appelons « l’Etat profond », le complexe militaro-bureaucratique. Cette instance gouvernementale non élue est derrière la campagne visant à discréditer les chercheurs sur le génocide. Les nationalistes et le Parti social-démocrate se dissimulent derrière cette entreprise. Ici, aux Etats-Unis, il existe quelques groupes principalement organisés et contrôlés par des diplomates turcs. Je peux en nommer trois : l’ATAA (Assemblée des Associations turques américaines), le Forum Turc (un forum internet par messageries, qui coordonne diverses initiatives dans différents Etats des Etats-Unis) et un site internet, TallArmenianTale.com (l’un des sites négationnistes les plus populaires sur le génocide arménien).
Certains diplomates turcs alimentent par ailleurs ces sites. Par exemple, qui d’autre a pu donner au site TallArmenianTale.com la date exacte de mon arrestation en 1974 ? Je l’avais même oubliée ! Et pour une distribution de tracts ! Il n’en est fait mention dans aucun journal ou revue. Voilà ce que ce site appelle un acte terroriste. Quelque officier de police à Ankara leur a certainement livré cette information. Tous les groupes que j’ai cités (ATAA, Forum Turc, TallArmenianTale.com, certains diplomates et officiers de police en Turquie) sont très liés entre eux.

- Peter Schilling : Parlons du problème que vous avez eu récemment. Vous tentiez d’aller à Montréal pour une conférence et vous avez été placé en détention. Que s’est-il passé ?
- Taner Akçam : La Faculté de Droit de l’université McGill et l’université Concordia m’avaient invité à donner une conférence sur mon livre Un Acte honteux. J’ai été détenu à l’aéroport de Montréal durant presque cinq heures, sans aucune explication. Pendant ce temps, mes hôtes ont contacté le ministère chargé de la Sécurité publique et le Secrétariat d’Etat au Multiculturalisme et à l’Identité canadienne. Grâce à cette intervention, j’ai pu obtenir un visa spécial d’une semaine.
Devant mon insistance pour avoir le droit de savoir exactement la raison de ma détention, on me montra une copie imprimée de ma biographie sur Wikipedia. L’année précédente, cette page avait été continuellement vandalisée par des « contributeurs » anonymes, cherchant à me qualifier de terroriste. Depuis, j’ai reçu des excuses des éditeurs de Wikipedia, et ma biographie est maintenant protégée contre toute modification non autorisée.
Quoi qu’il en soit, lors de mon retour de Montréal, un officier des services d’immigration américains m’a conseillé de ne plus voyager à l’étranger, tant que cette information ne serait pas retirée de mon dossier à la douane. J’ignore toujours l’étendue du problème ! Mon avocat a écrit aux services de l’immigration et n’a pu obtenir de réponse.
Avant de me rendre à Montréal, j’avais demandé une carte de résident permanent. Ce faisant, vous obtenez automatiquement une autorisation de sortie du territoire et un permis de travail, en remplissant simplement votre formulaire. Ma fille en a une. Je n’en ai pas. Ce n’est pas encore réglé. Aujourd’hui, j’ai toujours un visa H1, qui est réservé aux chercheurs.

- Peter Schilling : Donc vous ne pouvez pas voyager à l’étranger ?
- Taner Akçam : Je peux voyager à l’étranger, mais je pourrais ne pas pouvoir revenir. Les autorités américaines peuvent refuser le retour. Ils pourraient me dire de revenir dans mon pays et attendre qu’on clarifie l’affaire. J’attends avec mon avocat des nouvelles au sujet de ma carte de résident permanent. Nous travaillons maintenant à obtenir une extension de mon visa, en attendant d’en savoir plus sur le soi-disant problème.
[Note de l’éditeur : Depuis cet entretien, le statut du Dr Akçam a changé et il peut voyager à l’étranger.]

- Peter Schilling : Cela doit être frustrant.
- Taner Akçam : Bien sûr ! Untel écrit sur Wikipedia que je suis un terroriste et tout d’un coup je ne peux voyager ou j’ai des problèmes pour obtenir ma carte de résident ! Nous avons des lettres signées de deux sénateurs, Norm Coleman [rép., Minnesota] et Amy Klobuchar [dém., Minnesota], et nous espérons que mon dossier va s’accélérer. Il a déjà été retardé.
J’ai déjà annulé cinq interventions à l’étranger, trois conférences en Allemagne et en Italie, une tournée de promotion du livre en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas. J’ai tout annulé. Mon livre a été traduit en hollandais et je ne peux aller là-bas pour en parler.

- Peter Schilling : Cette campagne pour vous faire taire semble horriblement efficace.
- Taner Akçam : Non seulement elle parvient à m’empêcher de travailler, mais il m’est difficile de travailler. Je dois me concentrer sur des problèmes juridiques, écrire des lettres à des organismes, rencontrer des sénateurs et mes avocats. Cela me prend du temps, m’inquiète… C’est exactement ce qu’ils voulaient. Mon éditeur à Istanbul attend mon article, et je n’ai pas eu le temps de l’achever.

- Peter Schilling : Quand tout ceci sera clarifié, quels sont vos projets ?
- Taner Akçam : Je travaille sur des projets de recherche. Je viens d’achever un livre avec un autre spécialiste réputé sur le génocide arménien, le Dr Vahakn Dadrian. Nous écrivons un ouvrage en deux volumes sur les actes d’accusation, les verdicts et les minutes des procès d’Istanbul. C’est un document de première main essentiel sur le génocide.
Je travaille aussi sur un livre que j’ai intitulé La Politique démographique. Mon argumentation centrale dans Un Acte honteux était que le génocide arménien n’était pas un acte isolé contre les Arméniens, mais faisait partie d’une politique démographique mise en œuvre durant la Première Guerre mondiale. Elle comprenait deux aspects principaux. L’un concernait les populations musulmanes non turques, qui furent redéployées, déplacées et réimplantées parmi la population turque en vue d’assimilation. L’autre visait les populations chrétiennes, les Grecs, les Assyriens et les Arméniens. L’objectif était de chasser les chrétiens d’Anatolie, la Turquie que nous connaissons, pour les obliger à partir en Grèce ou en Iran. Ou, dans le cas des Arméniens, les éliminer en totalité.
En 1914, l’Anatolie était peuplée de chrétiens dans une proportion de 25 à 30 %. Après la guerre, le chiffre était de 3 à 4 %. L’objectif était de réduire la population chrétienne entre 5 et 10 % maximum, pour qu’ils n’aient qu’une faible influence en Turquie. En nous basant sur les archives ottomanes, nous pouvons prouver l’existence de cette politique. Nous pouvons aussi montrer l’intention génocidaire. Je conclurai dans cet ouvrage ce que j’avais commencé dans Un Acte honteux, en me basant seulement sur les archives ottomanes.

- Peter Schilling : Quel résultat attendez-vous de vos recherches ? Pensez-vous que la connaissance du génocide puisse aider la Turquie à devenir un pays plus fort ?
- Taner Akçam : C’est un point important. Le complexe militaro-bureaucratique et les élites au pouvoir croient toujours qu’affronter l’histoire compromet la sécurité de la Turquie. Ils pensent qu’existe une interaction, un lien entre le fait d’affronter l’histoire et la sécurité du pays. C’est ce que signifie l’argumentation de base dissimulée par la position négationniste turque. Ils prétendent que le génocide – qu’ils appellent réinstallation et déportation – était dû à des problèmes de sécurité durant la Première Guerre mondiale.
Aujourd’hui, parler de génocide est considéré comme une menace pour la sécurité nationale. C’est pourquoi ils nous qualifient de traîtres. Lorsqu’ils parlent ouvertement du génocide – ou de ce qui est arrivé aux Grecs et aux Kurdes -, ils pensent que la Turquie sera démembrée, même maintenant. Ils considèrent les déclarations sur le génocide comme un vaste plan dirigé contre la Turquie ; ils croient que les Etats-Unis veulent démembrer la Turquie. A travers la montée du nationalisme, ils croient que les Etats-Unis ont envahi l’Irak pour créer un Etat kurde. Si l’on créait cet Etat, il s’emparerait d’une partie de la Turquie.
Ils croient aussi que les Etats-Unis veulent faire ranimer le traité de Sèvres de 1920, qui démembrerait l’Anatolie entre Grecs, Kurdes et Arméniens.
Toute tentative d’évoquer l’Histoire est considérée comme faisant partie d’un plan d’ensemble pour démembrer la Turquie. Si la Turquie reconnaît le génocide, les Arméniens voudront une partie des provinces ; si la Turquie admet les crimes contre les Kurdes, ils voudront aussi leur part ; si la Turquie reconnaît le problème grec, les massacres, les Grecs feront de même. Affronter l’Histoire fait partie d’un plan plus vaste pour briser la Turquie : telle est l’argumentation de base. Mon argumentation est que nous devons trouver le moyen de démêler les problèmes de sécurité d’avec le fait d’affronter l’Histoire. Ce sont deux problèmes totalement séparés. Tant que la Turquie n’affrontera pas son histoire, ce sera un problème de sécurité. Or toute conception de la sécurité qui méprise les droits de l’homme, qui méprise les autres groupes nationaux, et qui considère les Kurdes comme une menace, est nuisible en soi. La Turquie doit changer sa conception de la sécurité.

- Peter Schilling : En se faisant l’avocat du diable, pensez-vous qu’il y ait quelque vérité dans cette idée que les Etats-Unis voudraient démanteler la Turquie ?
- Taner Akçam : Non. Les Etats-Unis n’ont pas cette option. Démanteler la Turquie serait catastrophique. Ce n’est pas dans leur intérêt. Mais si la Turquie continue à nier l’existence des Kurdes, et continue à nier le droit de ses minorités ethniques, la prédiction d’une partition pourrait se réaliser.
Le gouvernement islamique est en fait plus ouvert pour reconnaître le problème, et recherche une solution pacifique en ce qui concerne la situation des Kurdes. Mais les militaires recherchent une solution militaire et considèrent les Kurdes comme une menace pour l’existence de la Turquie.

- Peter Schilling : En fait, vous souhaitez un Etat turc fort, comme les nationalistes ?
- Taner Akçam : Je veux une Turquie démocratique et libre, faisant partie de l’Union Européenne et de la famille démocratique occidentale. On ne parviendra à réaliser cela que si la Turquie fait face à son histoire.

- Peter Schilling : En vous écoutant, et en écoutant les discours de l’administration Bush et des partisans de la guerre en Irak, il semble étonnant que l’aile conservatrice américaine n’ait pas fait siennes vos recherches. Bush avait proposé quelqu’un comme ambassadeur en Arménie qui laissât dans l’ombre le génocide arménien, or on penserait que quelqu’un comme vous, qui soutient la démocratie dans un pays du Moyen Orient et qui écrit essentiellement sur les atrocités des musulmans contre les chrétiens, serait bien accueilli par la droite. Comment l’expliquez-vous ?
- Taner Akçam : Voyez-vous, la guerre en Irak n’est qu’un autre morceau de papier. C’est une sale guerre, une mauvaise décision. Mais mis à part le fait de savoir si cela est juste ou non, s’ils sont honnêtes avec leur argumentation – diffuser la démocratie au Moyen Orient -, alors ils doivent soutenir le mouvement existant en Turquie pour une société de liberté. S’ils soutiennent les militaires, qui s’opposent à cette position, alors il y a contradiction. C’est ce qui se passe aux Etats-Unis actuellement. Si les informations parues dans la presse sont exactes, les néo-conservateurs américains travaillent avec l’Etat profond turc contre le mouvement de démocratisation de la Turquie.

- Peter Schilling : Vous pensez donc qu’il existe une contradiction ?
- Taner Akçam : S’agissant de l’argumentation américaine à l’extérieur et de leurs pratiques dans la région, on peut tout à fait parler de contradiction. Mais n’oublions pas que les Etats-nations n’ont pas de positions morales ; ils n’ont que des intérêts. Il est naïf de penser que l’intérêt des Etats-Unis au Moyen Orient est seulement d’établir la démocratie. Ou bien que les Etats-Unis suivent certains principes moraux dans la région. C’est tout le contraire. Dernier exemple en date : ce qui est arrivé en avril 2007. Le 27 avril de cette même année, s’est produit un « coup d’Etat numérique » en Turquie. Les militaires turcs ont publié en ligne un communiqué de presse menaçant le parti au pouvoir d’un coup d’Etat. Les Etats-Unis condamnèrent immédiatement les militaires et déclarèrent qu’ils ne permettraient pas que cela arrive. Les deux premières semaines, les Américains se contentèrent d’observer pour voir qui allait l’emporter. Ils étaient pragmatiques. Si les militaires gagnaient, alors ils étaient en bonne position. Mais 500 libéraux (j’étais parmi les signataires) défièrent ouvertement les militaires ; nous disions que les militaires n’avaient aucun droit d’intervenir dans le processus démocratique. Le parti au pouvoir prit une position très ferme contre les militaires. Même Tony Blair, par exemple, éleva la voix. En réalité, seul le Département d’Etat américain attendit deux semaines pour condamner les militaires. C’est l’un des problèmes fondamentaux des Etats-Unis dans la région. Ils ont très mauvaise réputation quant à la démocratie et ils prouvent à nouveau que les gens au Moyen Orient ont le droit de ne pas croire l’argumentation de l’administration américaine. Ce n’est que du papier.

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Source : http://www.lawandpolitics.com/minnesota/Is-It-Still-Genocide-if-Your-Allies-Did-It/cef7381e-fe46-102a-aeb9-000e0c6dcf76.html

Traduction : Georges Festa – 12.2007 – Tous droits réservés