jeudi 14 mai 2009

Vahram Dadrian

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Vahram Dadrian
To the Desert : Pages from My Diary
[Vers le Désert : pages de mon journal]
Traduit de l’arménien en anglais par Agop J. Hacikyan
Edité et présenté par Ara Sarafian
London : Taderon Press, 2006

par Eddie Arnavoudian



Tous ceux qu’intéresse la question du génocide arménien peuvent légitimement féliciter Agop J. Hacikyan et Ara Sarafian pour avoir respectivement traduit, édité et publié cette édition en langue anglaise de To the Desert : Pages from My Diary de Vahram Dadrian. Peu connu et encore moins commenté, ce journal dont les entrées commencent le 11 mai 1915 et s’achèvent le 26 juin 1919, constitue une source primordiale inestimable, de fait irremplaçable.

Cette seconde édition, ainsi que la première, a le mérite de s’ouvrir par une « Nouvelle dédicace », dans laquelle les neveux de Vahram Dadrian affirment que cette réédition n’a pas pour objet de condamner les peuples turc et kurde. Elle se propose plutôt comme « un testament dû à l’esprit humain afin qu’il surmonte l’adversité et un tribut aux victimes passées, présentes et malheureusement à venir des génocides. » Cette dédicace nouvelle institue un cadre démocratique exemplaire et indispensable à tout débat contemporain sérieux sur le génocide.

En lisant ce Journal, nous pouvons reconstruire, sans a priori, les mécanismes centraux de la machine génocidaire anti-Arméniens mise en place par le gouvernement Jeune-Turc en 1915 : la propagande qui isola les Arméniens au sein de la société et fit d’eux des cibles exposées à la haine des masses, la formation d’escadrons de la mort, l’arrestation et le meurtre des dirigeants arméniens locaux, puis la déportation d’une population sans défense à travers des territoires qui devinrent hostiles, et enfin les marches forcées vers les sinistres déserts de Syrie.

I.

Ecrite par le jeune Vahram, alors âgé de 15 ans, fils de la prospère famille Dadrian originaire de Tchorum au centre nord de l’Anatolie, la toute première entrée donne un avant-goût de la campagne de propagande anti-arménienne des Jeunes Turcs. Lors d’un rassemblement public de musulmans et de chrétiens disant adieu aux soldats en partance pour le front, les paroles d’un dirigeant du parti Union et Progrès « glacèrent de peur les chrétiens » :

11 mai 1915 : « Nous partons combattre, déclara ce chef Jeune-Turc, et si Dieu le veut, nous briserons les têtes de tous les djiaours [chrétiens], les infidèles, qui sont les ennemis de notre foi et de notre patrie ! » (p. 8)
Un autre « Turc fanatique » demande : « Qu’attendons-nous ? Commençons par nettoyer les djaours dans le pays d’abord ! […] » (p. 8)

Comme le feront plus tard les dirigeants du régime nazi, les chefs Jeunes-Turcs comprirent qu’ils ne pourraient réussir dans leur projet d’éradiquer toute la communauté arménienne de l’Arménie historique et de l’Anatolie sans tout d’abord s’assurer la collaboration d’une partie conséquente de la population turque, outre ceux qui servaient dans l’armée, la police et les forces de sécurité. D’où une campagne présentant les Arméniens comme des traîtres, moins qu’humains et méritant ainsi toutes les horreurs dont une foule en furie était capable. En cela, les Jeunes-Turcs continuèrent simplement la politique antérieure de l’Etat ottoman, consistant à attiser la haine à l’encontre des Arméniens.

Parallèlement au conditionnement de l’opinion turque à la destruction des Arméniens, vint la tâche d’en organiser les instruments. C’est là où les officieux escadrons de la mort, formés en étroite collaboration avec les officiels locaux du gouvernement, jouèrent un rôle central.

2 juin 1915 : « [Une] nouvelle loi a été votée qui autorise Yusuf [un condamné de droit commun] et tous les bandits comme lui à être pardonnés et libérés, à condition qu’ils rejoignent les tchétés (troupes irrégulières)… [Quelques] jours plus tard, il se présenta dans la ville et fut reçu par le gouverneur avec de grands honneurs. Quelques jours après, tous ceux qui avaient été condamnés à la prison à vie furent eux aussi libérés. Sous le commandement de Yusuf, tous ces meurtriers formèrent une armée d’assassins. » (p. 10-11)

Par la suite, sous prétexte de rechercher des armes et des livres, commencèrent les rafles, les regroupements, la détention et le meurtre de tous ceux qui étaient considérés comme dirigeants dans la communauté arménienne de Tchorum. Laissée désorganisée et impuissante, la population arménienne fut alors contrainte de quitter ses foyers pour des centres de déportation situés à des centaines de kilomètres, à la lisière des déserts de Syrie. Aucune mesure ne fut prise sur place pour s’occuper et prendre soin d’eux. Les déportés n’eurent pas le temps de prendre leurs dispositions afin de sauvegarder leurs biens ou s’assurer des moyens financiers de survie durant leur périple.

Dès les premières étapes, les escortes policières censées assurer une protection « faisaient usage du fouet sur ces malheureux qui étaient incapables de marcher rapidement et ne pouvaient suivre les charrettes conduites par des chevaux. » Hommes et femmes « étaient sans cesse battus ». Durant leur périple en direction du désert, dans un climat omniprésent de haine contre les Arméniens, les déportés étaient volés, pillés, battus, affamés, tués ou enlevés en toute impunité. Lentement, mais sûrement, hommes et femmes dépérissaient, réduits à l’état de pauvres hères, de victimes impuissantes. Lorsqu’ils ne succombaient pas sous les coups de leurs bourreaux, ils étaient victimes de la maladie, des infirmités et de la faim.

C’est là où le Journal de Vahram Dadrian dépasse la recension historique de la barbarie politique des Jeunes-Turcs. Il fait le récit effroyable de la cruauté horrible que l’homme est capable d’infliger à un autre homme. De nombreuses entrées nous rappellent des tragédies qui nous sont contemporaines, comme lorsque, dans l’ancienne Yougoslavie, des campagnes racistes et nationalistes de haine contre les musulmans précipitèrent d’anciens amis, voisins et partenaires en affaires dans un raz-de-marée d’une violence haineuse à l’encontre de gens devenus alors « l’ennemi ».

Regroupés dans des camps en bordure du désert, les déportés survivants étaient conditionnés pour la phase finale consistant en une marche de mort au cœur de Deir-es-Zor. Bien que les Dadrian eurent la chance d’échapper aux atroces fosses communes où périrent des dizaines de milliers d’autres, ce lieu représente dans le livre le cauchemar ultime, l’enfer sur terre que tous tentaient à tout prix d’éviter.

4 septembre 1916 : « Les nouvelles du martyre des Arméniens à Deir-es-Zor glacaient notre cœur de terreur. Des centaines de nos proches, amis et compatriotes s’y trouvaient. Avaient-ils tous été tués ? Cette seule pensée nous paralysait de peur. » (p. 166)

Le fait que cette machine génocidaire opérait avec une uniformité implacable tant à travers l’Arménie historique que dans d’autres régions de l’Anatolie est souligné par un autre aspect important du Journal de Vahram Dadrian. En secret, il enregistre aussi d’effroyables récits de témoins oculaires de la part d’autres réfugiés qu’il rencontre dans les camps du désert, parmi lesquels Sarkis de Moush, Karekine de Trabzon, Khatchig Aghbar de Zeitoun et Takouhi de Harpoot, entre autres.

II.

Il n’y eut jamais aucun plan pour la réinstallation des communautés arméniennes déportées de leurs foyers et parquées dans ces camps démunis des installations les plus élémentaires. Tout au contraire. Même dans ces lieux sordides et ces déserts mortels, il n’y eut pas de répit contre l’infamie du pouvoir central, lequel visait la destruction complète de ses victimes arméniennes, tant individuellement que comme groupe national.

20 mars 1916 : « [Les inspecteurs du gouvernement]… ont enregistré le nom et la date de naissance de chaque Arménien réfugié. Depuis la déportation, ils nous ont enregistrés vingt fois au moins. » « [D’après les] pessimistes… le gouvernement tente d’établir le nombre exact d’Arméniens restants afin d’améliorer leur méthodes d’extermination. » (p. 138)

Il semble que ces esprits pessimistes ont eu raison. Les hommes jeunes furent les premiers à être pris pour cible via la conscription, l’utilisation comme main d’œuvre bon marché, puis le meurtre. Le 16 avril 1916, seuls 22 hommes sur un groupe de 500 qui avaient été auparavant conscrits reviennent à Dera. Toute tentative pour porter assistance à une population épuisée et affaiblie était entravée par des attaques à l’encontre de ce qui restait de l’Eglise arménienne et par une campagne visant à contraindre les Arméniens de se convertir à l’islam.

14 août 1916 : « La question des Arméniens convertis à l’islam se pose chaque jour davantage. Après l’arrestation du prêtre du village, mon oncle Hagop Dadrian, Djamdjian et Kehyayan de Césarée, ainsi que Minas et Garabed Geovderelian de Sis ont été arrêtés, il y a cinq jours. Dans les villages environnants ils ont aussi arrêté certaines personnes influentes pour les empêcher de faire campagne contre les conversions. » (p. 163)

Durant les années du génocide, Vahram Dadrian et sa famille échappèrent au pire. Au début du processus, ils eurent la ressource de louer des charrettes pour le transport. Ils avaient emporté de l’argent en espèces et des bijoux afin de recourir à la corruption lors de crises qui pour d’autres furent sinistres et fatales. Lorsqu’ils n’eurent « plus d’argent », ni « d’or et bijoux à vendre », ils possédaient encore quelques « vêtements et chaussures de valeur » à échanger contre du pain (p. 133). Grâce à des amis à Istanbul, ils parvinrent à recevoir de l’argent en espèces avec lequel ils purent louer des chambres infectes, grouillantes de rats et de scorpions, dans les villages du désert, tandis que les moins fortunés étaient contraints de vivre et souvent mourir dans des grottes (p. 134).

La plupart des Dadrian survécurent et refirent leur vie en diaspora. Avant sa mort précoce en 1948, Vahram Dadrian non seulement édita et publia ce Journal, mais écrivit un roman basé sur son expérience personnelle.

Forsaken Love [Amour abandonné] (2006, 326 p), traduit en anglais et édité par Ara Melkonian et Ara Sarafian, a aussi été publié par les éditions Taderon. Une évaluation littéraire demanderait un examen à part, mais ce roman mérite d’être cité ici en tant que document historique de valeur, complétant de manière significative ce Journal. En particulier pour ce qui concerne l’évocation du rôle des complicités arméniennes, sur lesquelles s’appuyèrent les Jeunes Turcs. De plus, en ces temps de bigoterie anti-musulmane et anti-Arabes, Forsaken Love incorpore une vision davantage positive des relations entre Arménies et Arabes et du rôle que les Arabes jouèrent dans la survie des réfugiés arméniens.

*****

Beaucoup d’historiens honnêtes, arméniens, turcs et étrangers, débattent du génocide de 1915 et même de sa définition. Mais il existe aussi des falsificateurs qui veulent faire plus que nier la réalité du génocide. Ils nient aussi la culpabilité des Jeunes-Turcs pour ce qui est arrivé aux Arméniens. Ils contribuent ainsi à exonérer les criminels, légitimant par là même le nationalisme raciste virulent, chauviniste et xénophobe, qui définit le comportement politique des Jeunes-Turcs et leurs agissements à l’encontre des Arméniens. A cet égard, To the Desert : Pages from My Diary de Vahram Dadrian constitue une riposte nécessaire.

Ce Journal contribuera de plus à recentrer le débat en dehors des discussions abstraites, anhistoriques et fréquemment tendancieuses, sur le génocide de 1915. Il met en relief l’échelle d’un crime souvent dissimulé par des discours dogmatiques quant à la définition d’un génocide. Il ne peut y avoir une définition particulière du génocide. Ni l’expérience des Juifs aux mains des Nazis, ni celle des Arméniens asservis par les Jeunes Turcs, ne peuvent servir de définition modélisante. Le génocide prend différentes formes, qui dépendent de la situation, de la politique, de l’organisation sociale et de l’histoire de l’Etat dans lequel il advient.

Dans le cas du génocide arménien, le Journal de Vahram Dadrian montre que l’accusation de génocide n’a pas besoin de dépendre d’une organisation centrale globale, d’instructions ou de déclarations centrales explicites, visant à anéantir tous les Arméniens. Ce Journal révèle clairement que les hécatombes qui suivirent les déportations organisées par l’Etat ottoman et les Jeunes-Turcs en 1915 ne furent pas le fait du hasard ou de conséquences imprévues du chaos ou du bouleversement entraîné par la guerre. Le gouvernement des Jeunes-Turcs organisa les conditions, les lois et les forces qui conduisirent à l’éradication du peuple arménien, à sa destruction finale en tant que communauté nationale viable sur leurs terres ancestrales et à la mort d’un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants innocents. Autant de preuves suffisantes pour faire de la culpabilité criminelle des Ottomans et des Jeunes-Turcs un génocide.

Vers le Désert : pages de mon journal, de Vahram Dadrian : une lecture indispensable pour tous ceux qui cherchent à éclairer l’opinion sur le génocide vécu par les Arméniens en 1915.

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Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique littéraire arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).


Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20070402.html
Traduction : Georges Festa – 05.2009 – Tous droits réservés