vendredi 29 mai 2009

Zabel Yessayan - Dans les ruines / Nelle rovine


Zabel Yessayan

Nelle rovine

Traduction italienne et postface de H. Manoukian
Ancona : peQuod, 2008, 237 p.

(Deportate, esule, profughe - n° 10, maggio 2009)

par Stefania Garna



Nelle rovine [Dans les ruines] de Zabel Yessayan (1878-1943) livre un témoignage d'une valeur historique et littéraire évidente, avec des aperçus d'une brûlante actualité. Publié à Constantinople en 1911, l'ouvrage reconstitue les conditions dans lesquelles se retrouvèrent les Arméniens survivants de la province d'Adana, que rencontra dans ces lieux, tout de suite après l'atroce carnage, la jeune auteur, écrivaine déjà confirmée, qui faisait alors partie de la commission envoyée par le Patriarcat de Constantinople.
Les faits auxquels il est ici fait allusion sont les conséquences des événements qui se produisirent à partir du 14 avril (selon le calendrier grégorien) 1909, dans la région de Cilicie, en relation avec la dite contre-révolution tentée dans la capitale par le sultan, déposé ensuite, Abd ul-Hamid II, et ses partisans, dans le but de renverser le régime du parti Ittihad ve Terraki (Union et Progrès), instauré l'année précédente.
Les massacres perpétrés à l'encontre de la population arménienne locale (environ 100 000 personnes sur un total de 400 000, dont 25 000 victimes), bien que la tentative réactionnaire ait été brisée en l'espace d'une dizaine de jours par l'armée en garnison à Salonique, se poursuivirent de manière dramatique jusqu'au début du mois de mai, avec le concours des militaires.
Rappelons qu'à Adana, les Jeunes-Turcs, tout en se réclamant de constitutionnalisme, agirent dans la continuité des pratiques encore récentes du sultanat, alimentant un climat de répression qui exaspéra ultérieurement les conflits internes entre le gouvernement central et les minorités ethniques, enracinant la conviction que seuls des moyens militaires permettraient de résoudre notamment l'animosité entre Arméniens et Turcs. Pour ce faire, ces derniers confirmèrent, comme l'observe l'historien Vahakn Dadrian, la « propension turco-ottomane à résoudre les âpres conflits rencontrés avec les nationalités qui leur étaient soumises, en recourant exclusivement au massacre en tant que forme de violence la plus efficace » : une posture vouée à se radicaliser lors du Congrès mondial de l'Ittihad, qui se déroulera à Salonique en 1910, lorsque émergera en particulier le rôle clef du ministre de l'Intérieur, Talaat Pacha, prêt à mieux définir le projet d' « ottomanisme ».
Le pogrom d'Adana s'inscrit dans une véritable escalade de massacres qui aboutira ensuite aux événements de 1915; pour citer Yves Ternon, « ce crime en représente l'anneau de conjonction ». De fait, lors du règne d'Abd ul-Hamid II, durant la période 1894-1896, la Cilicie fut secouée par une puissante « campagne de massacres entreprise sur ordre du sultan » (Kinross, Bérard), qui débuta lors de la révolte du Sassoun; seule la province d'Adana (exceptés les districts de Payas et Dört Yol) avait échappé, pour des raisons stratégiques, à ces agissements criminels. Pour la plupart, les Arméniens de cette ville vivaient dans des conditions plutôt prospères et ne faisaient pas mystère de leur appui au gouvernement central des Jeunes-Turcs (lesquels continuaient alors de nourrir dans le millet arménien l'illusion pernicieuse d'un virage constitutionnaliste de l'empire), préparant ainsi le terrain à des réactions locales de la population turque, constituée soit de loyalistes envers l'ancien régime, soit de bureaucrates dévoués qui rongeaient leur frein face aux nouveautés de la capitale.
Tous les épisodes d'extermination des Arméniens seront ensuite minimisés sous forme de désordres occasionnels et spontanés, d'essence populaire - élément qui démontre l'extrême vulnérabilité intérieure et extérieure de cette minorité chrétienne à cette époque.
Le reportage exceptionnel de Zabel Yessayan débute à Adana, qu'elle rejoint par mer grâce à son port, Mersin, et que l'écrivaine découvre subitement, semblable au « seuil de la demeure d'un mort », et se conclut de même à Adana. Entre ces deux épisodes se déroule l'exploration de la ville et de ses environs jusqu'à Dört Yol, au nord d'Alexandrette, route après route, village après village, en quête de survivants à aider en terme d'argent, de vêtements, de soins, à la recherche de témoignages.
Dès Smyrne elle découvre les premiers orphelins, accueillis à l'orphelinat allemand. Soignés par des sœurs dans une grande salle, les enfants sont comme abasourdis, murés dans un silence pesant qui s'interrompt brusquement lors d'une « crise incontrôlable d'angoisse » par des cris et des sanglots. Ils se tortillent de tout leur corps, à la fois légers et désespérés, sur les bancs, incrédules à l'idée que Zabel soit sur le point de partir à Adana, leur ville d'origine.
En dépit de sa brièveté, le compte rendu de cet épisode est emblématique de la manière avec laquelle Yessayan vit et raconte les nombreuses et diverses rencontres qu'elle fait durant tout ce périple : les regards éperdus, le mutisme obstiné auquel succèdent d'irrépressibles paroles de démence et/ou de souffrance de la part de victimes innocentes. Tout cela se heurtant vainement à l'urgence d'apporter un authentique réconfort auprès de ces âmes blessées, alors que se révèle une insurmontable impuissance face à leurs corps dévastés.
La nudité des survivants, parallèlement à leurs mutilations ou leurs blessures dues à des armes à feu ou blanches, aux conséquences des incendies, etc, est l'un des éléments les plus remarqués - une nudité quasi totale ou à peine dissimulée par des haillons nauséabonds et souvent ensanglantés. La perte de l'intégrité physique et psychique, lors d'épisodes véritablement effroyables, se présente sous des jours surprenants, comme dans le chapitre V - intitulé Une journée de secours - évoquant ces femmes qui, bien qu'épuisées par des jours de privations, en arrivent à refuser de manière parfois violente la distribution de vêtements colorés, protestant aux cris de : « Donnez-nous du noir ! Que du noir ! Ecrivez à Istanbul ! », percevant cela comme une offense à leur tragédie.
La violence subie rompt la relation entre frères et sœurs, qui ont parfois le bonheur de se retrouver, sans oser s'approcher l'un de l'autre – « comme s'ils étaient séparés par le souvenir terrible du cadavre meurtri d'une mère ou d'un père » -, ou encore celle entre fils et mères qui, poussées par la nostalgie, cherchent « avec frénésie et angoisse leurs propres enfants dans un groupe d'orphelins, mais restent ensuite immobiles telles des pierres sans oser les embrasser ». Elles prennent conscience, pour le bien de leurs progéniture, de devoir renoncer à instaurer de nouveaux liens et s'affligent d'un tel sacrifice. La relation avec leurs enfants les plus petits, que parfois elles allaitent, est encore plus difficile et déchirante : parfois, cela fait longtemps que ces mères n'ont plus de lait pour les nourrir au sein et ces nourrissons, « réduits à un moignon de matière incolore, les doigts longs et contractés tels une araignée sur leur sein », les griffent avec une expression de sourde rancœur.
Une pitié féminine, d'une grande humanité, guide toutes les pages dédiées à ces victimes sans défense : l'auteur appelle explicitement à une nouvelle maternité douloureuse les femmes arméniennes, lorsque celles-ci, bien qu'ayant perdu leurs propres enfants, se retrouvent entre temps, de la part d'autres mères, désormais disparues, en charge de leurs orphelins survivants. Il s'agit même d'un espoir de consolation, qui semble se réaliser dans les pages ultimes du livre, où Yessayan raconte avec émotion comment, quelque temps après, de nouveau à Adana et sous ses propres yeux, plusieurs veuves se rassemblent autour d'une parturiente et comment chacune d'elles « prenait soin et gâtait le nouveau-né : promouvant une maternité collective et se consolant dans l'image qu'elles se donnaient à elles-mêmes ».
Souvent les orphelins le sont soudainement, sans aucune possibilité de se faire recenser : dans les églises, dans les hôpitaux (placés aussi sous la surveillance d'autorités étrangères), dans des campements aux abords de la ville.
Outre vêtir ceux qui sont nus, il s'agit d'ensevelir les morts. Les salles d'accueil paraissent « tristes comme les cimetières profanés » aux yeux d'Yessayan, mais lorsqu'elle parvient aux portes de la ville et découvre les tombes creusées à une faible profondeur par les mains des mères, tout près du campement, la vision devient insoutenable, car depuis la surface s'élèvent continuellement des nuées de « mouches à tête rouge et abdomen vert, attirées par les émanations situées juste en dessous », des lambeaux de cadavres, affleurant çà et là, infectent l'eau, tandis qu'une odeur fétide se répand de toutes parts sur « ces enfants ensevelis à la hâte, au prix de toute impulsion vitale » chez les témoins.
« La région dans laquelle ont lieu ces massacres s'étend de Tarse à Kessab, à mi-chemin des ports d'Alexandrette et de Lattaquié. C'est la région des plaines, fertile et boisée, de la Cilicie, une plaine d'alluvions, baignée de fleuves aux noms illustres. Le sol est très riche : raisin, coton, orangers, mûrier, blé et orge poussent en abondance. L'industrie est en plein développement, le chemin de fer du Bagdad doit traverser la province. » Ainsi la décrivent les historiens. C'est dans ce territoire que Zabel Yessayan, en charrette, voyage des jours durant à la découverte sans précédent du théâtre de ces carnages. Le paysage fait alterner zones d'une « stérilité désertique » et zones verdoyantes, riches d'orangers aux arômes fabuleux, villages turcs avec leurs minarets et églises en ruines aux tas de cendres en évidence et aux murs maculés : « taches de sang, aux empreintes de mains, et aussi traces de sang, éclaboussures tel un jet depuis les ouvertures des veines éclatées », témoigne l'auteur. De fait, ceux qui trouvaient refuge dans les églises étaient assurés d'y trouver la mort. A Adana ne survécurent que ceux qui s'étaient réfugiés dans le Collège français, une manufacture grecque et une usine allemande (Ternon).
Abdoghlu, Sheik Murat, Misis, Osmane (Osmaniye), Sis, Hadjën, Erzin, Ghars-Pazar, Dört Yol, Hamadie… Dans chacun de ces villages, Yessayan recueille des témoignages impressionnants de survivants : lors du pogrom d'Abdoghlu, par exemple, alors que les jeunes hommes se préparent à combattre et rassemblent les quelques armes disponibles, le chef du village, au nom de l'impuissance chrétienne, bien connue, face à l'islam, s'impose à tous : « Il brandit le drapeau blanc et déclara la reddition du village. Le düshman arriva, rassembla nos armes et nous massacra de suite; sur 265 paysans il n'en est resté que quelques-uns, en majorité des femmes ». Les communautés qui tentent au contraire quelque résistance armée parviennent en partie à sauver leur peau. « Fils d'esclaves et neveux d'esclaves, l'homme qui ne sait pas mourir ne mérite pas de vivre », conclut un vieil homme; de fait, sur nombre de ces personnes pèse souvent le remords de n'avoir opposé aucune résistance, croyant, au moyen d'une reddition totale, pouvoir être épargnés par les Turcs : « trompés tels des enfants, nous avons été tués par les balles que nous avions nous-mêmes préparées ». A Sheik Murat, une opposition se fait jour avec très peu d'armes et beaucoup d'habileté, permettant à tout le village de fuir à la barbe des assaillants; à Dört Yol, décimée par la soif neuf jours durant, la résistance atteint des formes et des sommets d'héroïsme véritablement exemplaires : même les jeunes filles prennent les armes, tandis que les plus âgées encouragent les hommes vaillants, aident les combattants en leur faisant parvenir vivres et munitions, berçant d'illusions les désespérés et les blessés.

« Les plus âgées étaient exceptionnelles, nulle part je n'avais rencontré de semblables créatures : ingénieuses et influentes, elles s'exprimaient avec sérieux, pesaient chaque mot - note l'auteur -, toutes portaient leurs vêtements anciens : une robe large aux plis épais et une étroite ceinture composaient tout leur habit. Elles avait la tête couverte d’un lachag rouge, relevé en haut du front grâce à une épingle à cheveux, recouvert d’une frange de grains d’or. »

Dans ce village 5 000 victimes seront adoptées sans conditions, ni l’aide de personne, et la principale demande concerne l’entretien des écoles, auxquelles personne ne songerait à renoncer.
Ainsi, ce n’est qu’au sein des villages qu’il est possible de trouver du réconfort, surtout pour cette forme de partage total des moments de courage et de sacrifice, qui s’est manifesté de manière extraordinaire. « On était comme un seul corps et une seule âme », se souvient un jeune homme.
Même si dans presque toutes les situations en public, Zabel Yessayan et ses compagnons de voyage sont contraints de recourir au turc, avec des complications et frustrations évidentes pour les survivants, comme par exemple dans la prison d’Erzin, il arrive parfois dans les campagnes, en particulier à Dört Yol, que cela ne se produise pas ; dans une dimension quasi liturgique il est possible de parler l’arménien « bien que la langue commune soit le turc », lorsque hommes et femmes, réunis dans la salle de réception, témoignent de tous les faits saillants, sont étreints par l’émotion et pleurent, se consolent les uns les autres, s’intéressent aux destinées de tout leur peuple, jusqu’aux prisonniers du Caucase « bien que leurs frères et leurs fils soient encore détenus à Erzin, dans l’incertitude de leur avenir ». Tous « avaient soif de leur langue maternelle et s’honoraient de la parler ».
Dans les premières pages, centrées sur les ruines d’Adana, l’écrivaine annote :

« De fait, il n’est pas possible de comprendre et de prouver la réalité horripilante du massacre en une seule fois, car elle outrepasse les limites de l’imagination humaine ; ceux qui l’ont vécue n’arrivent pas à la raconter entièrement, tous se mettent à balbutier, soupirent, pleurent et ne décrivent que des épisodes décousus. Le désespoir et la terreur ont été si forts que les mères ne reconnaissaient plus leurs enfants, les femmes âgées, paralytiques et aveugles étaient oubliées dans les maisons incendiées ; avant de mourir, les gens devenaient fous en entendant les ricanements diaboliques d’une populace sauvage et assoiffée de sang. Des membres découpés, des corps jeunes, encore palpitants de douleur et de vie, étaient foulés aux pieds ; les jeunes garçons, les femmes et les blessés, réfugiés dans les écoles et les églises, rendus fous par les coups de fusils d’un côté et les incendies de l’autre, périssaient carbonisés dans les bras les uns des autres. »

Alors, dans l’exploration de cette réalité aux limites, et au terme de tout cet événement, sous les auspices et dans l’acte d’ « écrire sans réserves », en tant que « citoyenne libre, fille légitime de ce pays, dotée de droits égaux et chargée de devoirs identiques », l’écrivain considère comme « essentiel le fait que nous tous connaissions l’image véridique de notre terre ensanglantée, que nous puissions le regarder en face et avec courage. »
Zabel, née Hovhanissian en 1878 à Scutari, faubourg asiatique de Constantinople, fut l’une des premières Arméniennes qui se soit formée à l’étranger, poursuivant des études littéraires en Sorbonne et s’insérant activement dans la vie culturelle de la capitale ; rentrée à Constantinople (épouse du peintre Dikran Yessayan et déjà mère de deux enfants, Sophie et Hrant), elle poursuivit son œuvre d’essayiste, sur des thématiques littéraires et sociales, développant aussi des activités d’enseignement Sa formation occidentale contribue à lui fournir des clés de lecture quant aux conditions que subissent les Arméniens : les signes d’un rapport compromis, et parfois plutôt détérioré, entre Turcs et djavours, semblent évidents à ses yeux. Le plus souvent, les épisodes d'extermination s'accompagnaient de manière irrémédiable de la mise en oeuvre d'une islamisation forcée à laquelle, en dépit des résistances, cédèrent dans le chaos des massacres les Arméniennes, ne fut-ce que pour sauver leurs plus jeunes filles; la communauté turque se montre alors sournoise et pressante, menaçante et pleine de messages de mort et d'anéantissement à coup sûr de la race infidèle. Ajoutons à cela les responsabilités des puissances étrangères, qui s'obstinent sur le plan militaire à rester à l'arrière-plan; l'inanité de la justice cherchée par les survivants auprès des tribunaux ottomans (avec des épisodes troublants de courage chez les uns et de lâcheté chez les autres); parfois, l'indifférence passive de ces mêmes Arméniens dans les autres régions.
Dans cette œuvre, l'unique à ce jour à avoir été traduite en Italie, se détachent toutefois aussi des pages contre le despotisme et des appels au dépassement de la méfiance historique entre musulmans et chrétiens, Turcs et Arméniens : sans rien taire de l'extrême injustice subie par son peuple, l'écrivaine arrive à distinguer entre compatriotes (membres d'une même ethnie) et conationaux (membres d'une patrie commune), les invitant tous à se défaire du mépris ou du désir de vengeance. C'est avec une grande liberté intellectuelle qu'elle écrit :

"Je veux que le lecteur sache que mes impressions n'ont été ni apaisées suite à certains choix politiques, ni altérées par des préjugés nationaux, par des sentiments de revanche atavique, ou par quelque forme de haine raciale […], quand bien même la vision des assassins m'ait inspiré honte, découragement et dégoût, quand bien même ai-je éprouvé, à côté des villages arméniens rasés, l'arrogance des quartiers turcs demeurés intacts, je les enregistre fidèlement sans me préoccuper de ces conventions formelles, à l'ombre desquelles, si nous continuons encore à dissimuler longtemps nos véritables sentiments aux yeux des conationaux musulmans, je suis certaine que nous connaîtrons une méfiance réciproque pérenne."

De fait, dans son récit "qui n'a pas été écrit sur du papier, mais vu de mes propres yeux", Zabel Yessayan enregistre ainsi fidèlement le récit d'un jeune Turc, nommé Boyraz Köse, habitant du village de Bahdje, à une distance de quatre heures de Kars, prenant la défense de djavours, bien que son père et son oncle aient été tués par des Infidèles à Zeïtoun et qui sauva la vie à cent cinquante Arméniens dans son village; et aussi le récit de Mehmed de Marasch, un jeune Turc qui fit tout son possible pour aider au moins deux cents Arméniens d'Erzin, assiégés dans un khan par la populace criminelle, tandis que d'autres Turcs à leur tour "les défendent en personne contre la foule".
L'écrivain note :

"Nos cœurs étaient emplis de sentiments nouveaux; je repensais avec émotion au regard énigmatique, serein et doux, de Mehmed de Marasch. [Elle conclut :] Quelle lueur jaillit dans la conscience blessée de cet ennemi ? Où cette lumière trouva-t-elle sa source, poussant de nombreux Mehmed à se détacher de la cruauté compacte de la multitude et à s'opposer, victorieux, d'eux-mêmes, à sa force ruineuse et destructrice ?"

Finalement, c'est d'humanité qu'elle désire témoigner - "Je voudrais même que l'on oublie la nationalité de l'auteur", précise-t-elle en introduction - et du devoir d'engagement et de partage.
Zabel Yessayan entame en 1909 un long chemin de compréhension, alors que l'histoire archivera le Metz Yeghern de 1915, le traité de Lausanne de 1923, la loi du "non retour" (gayriavdet) de 1927…
Dans un article paru dans Agos le 16 juin 2006, le journaliste arménien et citoyen turc Hrant Dink définissait la voie du vivre ensemble comme "seule exigence possible et démocratique née de l'intelligence et de la conscience". Rappelant les événements de 1908 - la proclamation du gouvernement constitutionnel, qui enivra les Turcs et l'ensemble des minorités (l'intelligentsia participa elle aussi aux festivités populaires dans les rues) "de chants inspirés par les principes de liberté, d'égalité et de justice" -, conjointement à ceux de 1909 - expérimentation de "l'un des carnages les plus sanguinaires de l'empire ottoman et où, dans le cas d'Adana, les Arméniens furent assassinés par leurs propres voisins", l'écrivain concluait que "vivre ensemble, cependant, n'est pas une grâce que quelqu'un nous concèderait de haut, c'est une culture que des peuples qui vivent ensemble doivent créer ensemble." Hrant Dink fut assassiné par un jeune Turc fanatique le 19 janvier 2007.
Ainsi, à nouveau, "parler de ceux qui sont restés est plus difficile que parler des morts".

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Source : http://www.unive.it/media/allegato/dep/n10-2009/Schede/Recensione_Garna.pdf
Traduction de l'italien : Georges Festa - 05.2009 - Tous droits réservés
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