vendredi 12 juin 2009

Achoug Gharib


La légende d'Achoug Gharib

par Eddie Arnavoudian

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Figurant dans un recueil de quatre très beaux contes de troubadours (Légendes, vol. 1, Erevan, 1992, pp. 25-109), Achoug Gharib narre l'idylle entre Gharib, le troubadour, et la belle Sanam. Diffusée à l'origine en turc, la version actuelle fut traduite en arménien en 1911 par Achoug Djivani, autre troubadour réputé.

Achoug Gharib est l'histoire d'un garçon arménien, né à Tabriz en Iran, au sein d'une riche famille. Il dilapide avec insouciance l'héritage de son père, plongeant ainsi sa famille dans les bas-fonds de la société. Mais grâce à sa bonne étoile il se voit promettre rétablissement et amour véritable, qu'il devra cependant gagner (et là peut-être en vue de l'édification morale de ceux qui prêtent attention) en travaillant sans répit, avec détermination et dévouement. Il engage alors le périple d'une vie emplie d'épreuves, d'aventures et de triomphe final.

Pendant ce temps, la belle Sanam, élevée dans la modestie, la soumission, sans faire montre de passions ni de désirs d'indépendance, se révolte et affirme son droit d'aimer Gharib, l'élu de son cœur. Refusant l'homme que sa famille lui propose pour mari, elle attend obstinément le retour de son cher Achoug Gharib.

Ce conte est captivant, rappelant cet espoir éternel de l'humanité en un destin propice afin de nous arracher des ornières lassantes de la vie routinière. Nos propres tâtonnements et tribulations, nos espoirs et nos désirs trouvent tous une sorte d'écho flamboyant dans le récit dramatique des aventures de Gharib. Les chants qui nous lient au périple du héros, de son lieu de naissance à Tbilissi, puis vers Erzeroum, Alep et de nouveau à Tbilissi, rappellent le triomphe de l'espoir grâce à l'effort. Tout le conte proclame ce que la vie offre de possible, non seulement la possibilité de se rétablir après une tragédie dévastatrice, mais aussi celle d'être libre et de décider de son destin afin de le façonner.

Pour apprécier pleinement l'histoire, il faut s'imaginer parmi ceux qui écoutaient le récit du troubadour dans quelque village isolé au 19ème siècle. Impatient d'interrompre, chacun attend avec agitation le dénouement d'un drame qui, bien que reflétant la vie, dépasse son propre univers, tissé de ses propres rêves. L'écoutant, à l'instar de beaucoup de ceux qui l'entourent (lui et parfois elle aussi), est d'origine modeste, trop pauvre pour s'être aventuré au-delà du village ou des frontières de la province. Tous mènent une existence dictée par la tradition, la terre ou le métier hérités de leurs familles. Motivés avant tout par un intérêt matériel, les parents arrangent leurs mariages, souvent dénués d'amour.

Chaque écoutant a pu faire l'expérience d'un sentiment limité de liberté, sans avoir l'opportunité de poursuivre un rêve, d'éprouver quelque aventure, danger, défi et victoire. Le récit raconté par le troubadour libère des rêves pris au piège dans le fardeau de leur existence quotidienne.

Auprès d'un tel public l'histoire d'Achoug Gharib constituait une alternative, emplie de charme, à un quotidien dénué de ce sentiment de pouvoir, de triomphe et d'allégresse que l'on éprouve lorsque l'on parvient à s'élever ou à dépasser ce qui est prédestiné. Elle emportait l'écoutant au-delà du village, à travers le vaste monde inconnu dont on n'entendait parler que dans les légendes, un monde lointain fait de richesses et de promesses, où les épreuves et le désastre peuvent être affrontés avec espoir et confiance.

Comme bien d'autres épopées d'égale qualité, celle-ci fut à l'origine racontée et chantée en dialecte turc, qui était la langue parlée dans de larges couches de la population arménienne qui vivait sous la domination coloniale ottomane. Mais outre leur importance dans la littérature turque, leur traduction en arménien constitue aussi un enrichissement de la littérature arménienne. Car en dépit de la langue d'origine, le récit lui-même est nourri d'arménité, dont témoignent les nombreuses références chrétiennes arméniennes et les allusions patriotiques aux anciens saints et guerriers arméniens, parmi lesquels le général Vartan [Mamigonian].


Eddie Arnavoudian est diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

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Cliché : Les chevaux de feu - Serguei Paradjanov (1964)
Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20071210.html
Traduction : Georges Festa - 06.2009 - Tous droits réservés.