dimanche 21 juin 2009

Adana - Chypre 1909

Monument commémorant le génocide arménien, Larnaca
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Adana 1909 – 2009
Les premiers « nageurs » d’Adana à Kyrenia (Chypre)

(Sardarabad, 15.04.2009)


[La commémoration du centenaire des massacres d’Adana en 1909, qui firent 30 000 victimes, revêt un sens tout particulier pour les Arméniens de Chypre, dont beaucoup sont les descendants des survivants du génocide de 1915, qui trouvèrent refuge à Chypre, et qui se considèrent aujourd’hui encore comme « Adanatsi ».]

Voilà pourquoi l’église Sourp Stepanos de Larnaca, bâtie en 1913, est dédiée aux victimes de 1909. Mihran Boyadjian écrit à ce sujet dans Gibrahayer :

« Les massacres d’Arméniens en Turquie n’étaient pas chose nouvelle. De fait, quinze ans auparavant, les massacres du sultan Abd ul-Hamid II en 1894-96 décuplèrent ce cas de figure et livrèrent un échantillon du peu d’enclin des puissances européennes à prendre des mesures préventives. Relevons néanmoins que les missionnaires américains, qui furent témoins de ces événements, sauvèrent quelques vies, au prix d’efforts héroïques.
Les massacres antérieurs étaient davantage localisés, résultant en général d’incursions de Kurdes dans des villages reculés ou peu peuplés. Certains furent l’œuvre d’opérations de « pacification » mises en œuvre par les pachas des gouvernements locaux, dont le principal objectif était d’obtenir, via le pillage et l’extorsion, une opportunité de percevoir les fortes sommes d’argent qu’ils devaient verser à la Sublime Porte pour conserver ou obtenir ses faveurs.
L’empire russe, dont l’objectif essentiel en politique extérieure était d’accéder à la Méditerranée à travers le territoire ottoman, trouva là un bon prétexte pour intervenir dans les affaires ottomanes, assumant le rôle de protecteur des populations chrétiennes. Les puissances européennes, conduites par la Grande-Bretagne, s’opposèrent vigoureusement à l’expansion russe vers la Méditerranée et voulurent empêcher l’effondrement de l’empire ottoman. Ils apportèrent donc leur appui au sultan.
Les Arméniens, pris en tenaille, nourrissaient de grandes espérances dans les changements constitutionnels imposés au sultan par les puissances européennes.
Sans embargo, ses changements n’étaient que du papier et furent ignorés par la Sublime Porte. C’est dans ce contexte qu’elle céda Chypre à la Grande-Bretagne en 1878 en échange de la protection anglaise contre la Russie.
Il y a quelque temps, je suis tombé sur une lettre écrite par le Chargé d’affaires de Kyrenia à l’époque, W.N. Bolton, qui révèle le lien macabre entre les massacres de Chypre et d’Adana. Il s’agit apparemment d’une réponse à une demande de Harry Lukach, secrétaire particulier du gouverneur de Chypre, qui était alors Hamilton John Goold-Adams, connu sous le nom de Sir Harry Luke, après avoir changé son nom en 1919.
Luke eut une belle carrière dans les affaires coloniales et est l’auteur de nombreux ouvrages, principalement consacrés au Proche-Orient, tandis qu’il exerçait à Chypre, en Arménie (1920), à Jérusalem et Malte, entre autres pays. Ses livres contiennent de nombreux matériaux anecdotiques sur ces expériences et démontrent son intérêt pour les gens qui faisaient appel à lui :

Kyrenia, 30 janvier 1912,
Demande Lukach

Je me suis renseigné sur les recherches effectuées dans mon district en 1909 au sujet des cadavres que la mer a rejetés.
Le premier cas s’est produit durant la première semaine de mai. Il s’agissait du cadavre d’un homme que l’on découvrit aux environs de Lapithos. Bien que le cadavre était dans un état de décomposition avancé, il portait des blessures par balles, une au cou et l’autre dans l’abdomen.
Deux autres cadavres furent rejetés sur les plages, l’un à Agios Ambrosios et l’autre à Agios Epiktetos, mais l’on ignore s’ils portaient des marques pouvant expliquer les causes de leur mort. Dans un quatrième endroit, apparut le cadavre d’une fillette âgée entre six et huit ans, dont la tête avait été brisée par une arme lourde tel un marteau ou autre objet similaire.
Dans tous les cas, grâce aux vêtements, l’on remarqua que toutes les victimes étaient arméniennes. Le Dr Fuleihan de Nicosie a examiné les corps et pourra vous fournir de plus amples informations, si nécessaire.
De plus, je dispose d’autres faits sur lesquels l’on enquête. Je sais aussi qu’un grand nombre de cadavres ont atteint Carpas.
Salutations,
W.N. Bolton

Il en ressort que les massacres d’Adana commencèrent début avril et que les cadavres commencèrent à arriver à Chypre le mois suivant.
Aujourd’hui, l’Etat turc prétend qu’il n’y eut pas de génocide en 1915 et que les victimes de chaque camp furent la conséquence de combats entre Arméniens et Turcs. Il soutient en outre que les déportations – durant lesquelles eurent lieu ces disparitions « malheureuses » - eurent lieu afin de sauvegarder la sécurité de l’empire ottoman.
Il oublie de mentionner que la majorité des Arméniens, incorporés dans l’armée ottomane en 1914, furent désarmés, transférés dans des bataillons destinés aux travaux forcés, puis exécutés.
Les combats auxquels se réfère l’Etat turc n’eurent lieu que dans quelques régions montagneuses, tandis que l’armée ottomane organisait les déportations en 1915. Autre exemple de manipulation de l’histoire, l’Etat turc qui prétend, quand des cadavres de victimes arméniennes sont exhumées dans des fosses communes, qu’il s’agit de Turcs assassinés par des Arméniens.
Le destin final de toute la population arménienne d’Anatolie, y compris les vieillards, les femmes et les enfants, fut la petite oasis de Deir-es-Zor au milieu du désert syrien. Quelques-uns eurent la chance d’en réchapper. L’immense majorité furent assassinés en chemin ou moururent de soif et de faim, épuisés par les marches forcées mises en œuvre par l’empire ottoman.

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Source : http://www.sardarabad.com.ar/wp-content/uploads/2009/04/1502.pdf
Traduction de l’espagnol : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés.