jeudi 11 juin 2009

Alexandre Chirvanzadé

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Chirvanzadé – Mémoires et notes de voyages
Œuvres Choisies. Erevan, vol. 5, 1985

par Eddie Arnavoudian

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L’œuvre de Chirvanzadé représente une approche artistique, à la fois sincère et sans compromis, des conséquences de relations sociales, nationales et individuelles oppressives. En dépit de détracteurs incapables de se réconcilier avec son nationalisme démocratique et humaniste, quasiment tout ce qu’a écrit ce romancier subtil garde une valeur artistique tout autant qu’intellectuelle. Cette œuvre éclaire une foule de questions d’ordre social et nous permet de repérer aujourd’hui encore la triste persistance de maux qu’il dénonça avec tant de passion à son époque. Ses meilleurs romans sont, sur le plan artistique, de véritables encyclopédies sociales de la vie arménienne au 19ème siècle au Caucase, qui mettent à nu des vérités alors cachées et qui continuent de l’être, du fait de postures trompeuses et de professions de foi mensongères. Ces qualités apparaissent aussi avec évidence dans les mémoires autobiographiques de Chirvanzadé et ses nombreux récits de voyage.


A. Dans la fournaise de l’existence – Vol. II


En lisant ce second volume de l’autobiographie de Chirvanzadé, on peut voir pourquoi il fut si férocement maltraité par l’élite de la diaspora et sa classe intellectuelle. Outre sa valeur en tant qu’aperçu sur la vie de l’auteur, le livre est pimenté d’une critique mordante de la politique des Arméniens de diaspora, qui conserve toute sa force.

Dressant le décor de son séjour à Paris entre 1900 et 1910, Chirvanzadé s’emploie à exposer en détail le cœur pourri du rêve parisien romantique. Il décrit avec justesse la misère de cette classe appauvrie, opprimée, exploitée et maltraitée de garçons de café, domestiques, cuisiniers, balayeurs de rues, femmes de ménage, épiciers et ouvriers en tous genres au service de la vie artistique de la capitale et de ses lieux de plaisir fréquentés par de vulgaires parvenus. Or, malgré son évident mépris pour l’élite au pouvoir en France, Chirvanzadé garde une profonde admiration envers la culture française. Excepté, pourrait-on ajouter, ces peintres modernistes qui suscitent en lui aigreur et ironie. Amoureux de la belle vie et des arts, Chirvanzadé ne se lasse pas de visiter et revisiter musées, galeries d’art, théâtres et restaurants. C’est aussi un lecteur avide de la presse locale, amateur de réunions politiques et curieux des membres de la communauté arménienne.

Avec sa précision piquante coutumière, Chirvanzadé dévoile certains aspects de sa personnalité, ses opinions littéraires et artistiques, sa passion toute personnelle pour le théâtre, son amour de la peinture et de la promenade, ainsi que sa douleur de voir son fils Armen succomber d’une maladie mentale incurable. Ses comptes rendus de réunions avec Archag Tchobanian, Krikor Zohrab, Siamanto et Yervant Odian (pour lequel il avait une immense admiration), représentent une source inestimable pour reconstituer l’histoire culturelle de cette époque. Ajoutons une peinture divertissante de rencontres avec de riches Arméniens hédonistes et dépensiers dans le Paris cosmopolite.

Or cette autobiographie est peut-être plus appropriée à notre époque par son traitement de la diaspora arménienne et de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) qui était, et demeure, la force politique dirigeante dans les milieux exilés. Chirvanzadé vécut entre Shamakh, Bakou, Tbilissi et Erevan, développant ainsi un patriotisme arménien qui se combinait à une identité caucasienne multinationale. C’est là, au cours de rencontres avec [le général] Antranik, le poète Siamanto, le dirigeant nationaliste Minas Cheraz et d’autres, qu’il défend son patriotisme et son identité multinationale contre ce qu’il considère comme le nationalisme extrême de la FRA. Les membres de la FRA sont sans cesse dépeints comme sectaires et chauvinistes, arrogants et stupides. Shirvanzade tient la FRA, de même que les chauvinistes au sein du mouvement national azerbaïdjanais, pour partiellement responsable de la sanglante guerre de 1905 entre Arméniens et Azerbaïdjanais à Bakou et des haines qui en sont résultées.

Davantage abrupt et pertinent pour nous aujourd’hui, le tableau que fait Chirvanzadé de l’amateurisme de la diaspora en matière de « politique nationale ». Il fait un juste diagnostic de ces pratiques qui continuent à dévaster la politique actuelle de la diaspora.

« Bien qu’il [Loris Melikian] ait démissionné de la FRA, il ne cesse de s’impliquer dans ce qu’il convient d’appeler la question arménienne et poursuit le même genre d’activité, à savoir faire connaître la barbarie du Sultan rouge [Abd ul-Hamid II] auprès de l’opinion grâce à ses amis parlementaires et ses connaissances.
La méthode est la même [que celle de la FRA] : ils invitent quelques orateurs arméniens […] à venir s’adresser à une foule nombreuse [et bien sûr toujours composée de nombreux Arméniens] dans un lieu plutôt miteux. Alors les orateurs évoquent l’un après l’autre… le dernier massacre en date. L’assistance est émue, puis se disperse à la fin de la réunion. Le lendemain, un ou deux journaux éditent quelques lignes en tout petits caractères… jusqu’au prochain massacre.
Il arrive fréquemment que les orateurs les plus importants fassent faux bond lors de ces réunions, lassés peut-être de ces rassemblements toujours pareils, de cette comédie qui se répète. Ils ont toujours une même excuse à ces absences – « Je suis malade ». Jean Jaurès fut l’un de ceux qui « tomba malade » le plus fréquemment. »

Chirvanzadé ajoute :

« Ajoutez à cela l’habitude de frapper aux portes de tel ministre ou tel sénateur… autant dire… l’alpha et l’oméga de la politique nationaliste, pas seulement de la FRA, mais de toute l’intelligentsia de la diaspora. »

Chose hélas vraie aujourd’hui aussi. Remplaçons simplement « le tout dernier massacre » par « reconnaissance du génocide ». Pas étonnant donc que Chirvanzadé ne soit guère en odeur de sainteté. Ses comptes rendus demeurent suffisamment acérés pour pointer les prétentions et l’amateurisme contemporains.


B. Voyages à travers le Lori.


C’est en 1888 que Chirvanzadé, alors âgé d’une vingtaine d’années, accompagné d’un groupe d’amis, se rend aux célèbres monastères d’Haghpat et de Sanahin, dans la province de Lori. Ainsi que ses amis, il était inspiré par leur renom en tant que centres du savoir au Moyen Age. Pour de jeunes intellectuels engagés sur le plan social et national, vivant dans le monde inquiétant de Tbilissi et de Bakou à la fin du 19ème siècle, les splendeurs accessibles du passé servaient d’antidote au déclin contemporain et inspiraient leur combat pour un avenir meilleur. Les gloires du passé étaient considérées, à tort ou à raison, comme stimulant l’estime de soi nationale d’un peuple que Chirvanzadé dépeint dans ses notes comme démoralisé et humilié.

Mais quel choc a-t-il en arrivant d’abord à Haghpat, puis à Sanahin, cela après un périple des plus ardus et périlleux au travers d’énormes et terrifiantes chaînes de montagnes, de massives gorges et passages, qu’il décrit de façon si vivante. Tout au long de leur voyage, ils ne cessent de rencontrer les vestiges et les ruines d’un passé grandiose, des châteaux et des remparts perchés sur de puissantes hauteurs et montagnes, faisant chacun reproche au présent d’avoir échoué à viser et préserver cet héritage. Or le choc de ces postes et fortifications militaires délabrés et négligés n’est rien, comparé au choc éprouvé en arrivant à destination.

Ces monuments d’architecture majestueuse que sont Haghpat et Sanahin, ces constructions grandioses (que Chirvanzadé compare à ce que l’Europe médiévale a bâti de plus beau), ces bibliothèques jadis riches de leur patrimoine intellectuel, ces admirables pierres-croix et gravures sculptées dans la roche et à flanc de coteau, sont tous, sans exception, délabrés et décrépis, utilisés comme entrepôts répugnants de saleté ou dépôts d’ordures. Chirvanzadé montre aussi, comme Leo le fit dans son récit de voyage à Ani, l’indifférence criminelle de l’élite et des milieux dirigeants arméniens à l’égard de ces monuments. Spectacle choquant, mais qui, comme on le dira de l’époque soviétique, aidera en grande partie à protéger ces monuments d’un plus grand anéantissement.

L’on ne peut que constater le profond mépris et le procès que fait Chirvanzadé des membres du clergé qu’il rencontre lors de son voyage. Présentés comme corrompus et immoraux, indifférents non seulement à la grandeur du passé, mais aussi aux souffrances de la population d’alors, à la misère de leurs ouailles. Ils n’ont rien à offrir et sont dépeints dans ces régions rurales comme de véritables agents de destruction culturelle. Même constat – et là encore Leo fait écho à Chirvanzadé – en ce qui concerne les riches bourgeois arméniens qui se soucient comme d’une guigne de l’héritage du passé et ne s’investissent en rien dans l’éducation et le bien-être des communautés rurales, dont les souffrances, la pauvreté, l’ignorance et l’analphabétisme révoltent Chirvanzadé.

Le récit de Chirvanzadé est tout empreint d’un sentiment émouvant de fierté nationale. Fierté que nous découvrons à plusieurs reprises blessée au cours de son périple, non seulement lorsqu’il est témoin de vandalisme artistique, mais aussi lors de ses rencontres avec une population locale toute servile et obséquieuse, lâche, quémandeuse et solliciteuse, traits caractéristiques d’une population opprimée. Mais nous le voyons aussi se rengorger de fierté en écoutant les récits de bravoure et de courage de héros et de communautés arméniennes, tout cela sans le moindre mépris à l’égard des Turcs, des Azéris ou des Géorgiens aux côtés desquels vivent les Arméniens qu’il rencontre.

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20071210.html
Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés.