mardi 23 juin 2009

Anahí Martella - Interview

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Théâtre : Anahí Martella met en scène Resplandor
En quête de la lumière des souvenirs

par Cecilia Hopkins

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[L’actrice Anahí Martella, d’origine arménienne, assume un rôle nouveau de metteur en scène dans Resplandor [Eclat], une pièce d’Héctor Levy-Daniel, qui fait se croiser deux femmes dans des espaces temporels différents, mais unies par un fait commun : l’horreur de l’appropriation illégale de nouveaux-nés. En représentation au Centre Culturel Ricardo Rojas (Buenos Aires, Corrientes y Ayacucho), avec Maida Andrenacci et Silvia Villazur dans les rôles principaux – chaque vendredi jusqu’au 26 juin à 21 h 30.]

Dans le cadre de la troisième saison du cycle « Premières Œuvres », organisé par le Centre Culturel Ricardo Rojas – qui a marqué les débuts de Pablo Rotemberg, Daniel Link et Heidi Steinhardt, entre autres -, vient d’être mis en scène Resplandor, première production théâtrale, à partir de la pièce d’Héctor Levy-Daniel, de l’actrice Anahí Martella, lauréate du concours « Historias subterráneas. Historias bajo las baldosas » [Histoires souterraines. Histoires sous les carreaux], organisé par la ville de Buenos Aires. L’œuvre se passe à l’époque où l’ancien Hospice Moyano – l’Hospice général des fous de Buenos Aires – était dirigé par des religieuses, et où les tunnels existant sous l’édifice étaient utilisés par les internées pour s’évader ou accoucher, lorsqu’elles étaient l’objet d’abus sexuels. L’action se déroule dans ce tunnel qui aboutissait à la gare de la Constitution. C’est là que se rencontrent les personnages de Dina et la Caba, deux femmes qui, bien qu’évoquant un même fait advenu à deux moments historiques différents, se réfèrent toutes deux à l’appropriation illégale de nouveaux-nés. Les interprètes sont Silvia Villasur et Maida Andrenacci, la musique est de Federico Mizrahi et la scénographie et les costumes d’Alejandro Mateo.

« A partir de la rencontre entre deux femmes qui appartiennent à deux dimensions temporelles distinctes, la réalisation se propose de mettre en lumière le lien secret qui les unit », explique Anahí Martella dans la brochure diffusée. Etant donné que la mémoire et l’oubli traversent ces deux temporalités, le récit cesse d’être une simple description d’événements pour se transformer en une intégration de mémoires fragmentées », conclut-elle.

- Anahí Martella : Lorsque Cecilia Vázquez, directrice du Rojas, et Matías Umpierrez, coordinateur du cycle « Première Œuvres », m’ont fait cette proposition, je dois reconnaître que j’ai hésité à accepter, mais j’ai rapidement voulu me rendre compte et profiter de cette opportunité d’intégrer un aspect nouveau et aller de l’avant, expérimenter, du point de vue du metteur en scène.

- Cecilia Hopkins : Quels autres motifs t’ont décidée ?
- Anahí Martella : J’ai bientôt trente ans de métier et ces dernières années ont clos plusieurs cycles sur le plan personnel et professionnel. Une fin entraîne avec elle de nouveaux commencements et je me suis rendue compte que cela me concernait. Quand je suis montée sur scène pour la première fois afin de jouer, j'ai su que je n'en descendrais plus, et avec cela, je crois qu’il va se passer la même chose...

- Cecilia Hopkins : Qu’est-ce qui t’a le plus intéressée dans cette œuvre ?
- Anahí Martella : Héctor et moi on est liés par une grande amitié qui vient de deux productions que nous avons réalisées ensemble et de celles où il m’a dirigée, dont Piedras preciosas, de S.G. Posse, dans le Cycle Nouveau, et Destiempos [Décalés], qu’il a écrit, lors du cycle Exils. Bien que venant d’horizons très différents – lui est philosophe, avec une solide formation universitaire -, nous avons pu partager dans ces productions un même amour pour la parole, qui constitue un des piliers de Resplandor. D’autre part, j’aime beaucoup sa façon de raconter des histoires, où il y a toujours du suspense, des énigmes à résoudre qui engendrent une attente, toujours amplement satisfaite dans la résolution de ses pièces. Finalement, le thème de Resplandor et tous les thèmes qui se dégagent de l’œuvre sont liés à des questions personnelles. Dès que je l’ai lue, j’ai su que c’était cette œuvre qu’il fallait choisir.

- Cecilia Hopkins : Tu peux préciser à quoi renvoie le titre ?
- Anahí Martella : Ma formation en tant que comédienne va de pair avec une formation métaphysique très étendue et quasi militante. Voilà pourquoi j’ai envie de rencontrer ce type de références dans les productions que je compose comme actrice et dans ce cas, dans mon choix d’une œuvre à diriger. Dans toutes les disciplines de cet ordre, surtout celles orientales, le mot éclat est associé au soleil et à la conscience, une instance dans laquelle l’individu ne peut rester le même. Et dans le titre de cet œuvre, il y a implicitement ce chemin qui fait que, rapidement, à travers la mémoire et l’oubli, les personnages ne peuvent plus faire marche arrière. C’est pour ça que dans la brochure je souligne que mon objectif est de faire entrer le public dans cet instant qui précède l’éclat de la conscience, cette certitude d’être tout près d’une révélation.

- Cecilia Hopkins : Tu cherches à obtenir la participation émotionnelle du spectateur ?
- Anahí Martella : Je cherche à obtenir une participation émotionnelle, pas à la provoquer. Ça semble contradictoire et pourtant ça ne l’est pas. Brecht nous propose une nouvelle tradition théâtrale, née d’un contexte social faisant réfléchir sur certains points, de là la nécessité de créer cette tradition. Son intention était que le spectateur comprenne son milieu social, en lui donnant le pouvoir de le dominer et d’intervenir. Il est donc nécessaire pour cela de modifier l’articulation du récit, du travail de l’acteur, de tout ce qui est établi. La technique de distanciation, qui est son grand apport au théâtre et à la société, entre dans un cadre qui ne me paraît pas le même aujourd’hui. De même, je crois que son merveilleux procédé n’est pas isolé.

- Cecilia Hopkins : Pourquoi dis-tu cela ?
- Anahí Martella : Dans le cas de Resplandor, je ne crois pas qu’il soit possible d’envisager ce travail d’après la définition de l’effet de distanciation, encore moins au niveau des personnages. Et je ne crois pas que cela diminue ce travail. C’est plutôt une façon de raconter. Brecht voulait provoquer une position critique chez le spectateur par rapport à la société. Le sensible c’est ce qui peut être perçu au moyen des sensations. Dans les techniques anciennes de connaissance on voulait annuler l’impression des sensations car l’on y voyait une possibilité de distorsion ou d’illusion. Dans les disciplines plus actuelles on veut ajouter à la sensation physique sa contrepartie spirituelle. C’est ça mon objectif.

- Cecilia Hopkins : A ton avis, l’écriture dramatique de ces dernières années montre une tendance au formel et à l’épisodique ?
- Anahí Martella : Oui, je crois que cette tendance est dominante. Je crois de plus que c’est le produit d’une recherche qui a commencé depuis plusieurs années, provoquant une rupture intéressante dans ce qui était proposé, mais en se reproduisant indéfiniment, dans le but de trouver une issue et les résultats qu’obtenaient alors quelques dramaturges, elle s’est épuisée. Ou ce sont des formes qui sont rapidement assimilées dans le cadre d’un théâtre davantage commercial et alors, inévitablement, surgit une nouvelle recherche. Là je sens, je crois que commence à apparaître un retour aux textes qui racontent à nouveau des histoires.

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Source : http://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/espectaculos/10-14035-2004-05-11.html
Traduction de l’espagnol : Georges Festa et Benoît Dubuis – 06.2009 – Tous droits réservés.

Site d'Anahí Martella : www.anahimartella.com.ar