mardi 30 juin 2009

Antonina Mahari

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Rencontre avec Antonina Mahari, veuve de Gourguen Mahari (1903-1969)

par Ruth Bedevian

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EREVAN, Arménie – Antonina Pavilaitite avait 21 ans en 1944 et étudiait le droit à l’université de Vilnius, en Lituanie, lorsque les autorités soviétiques l’arrêtèrent et l’envoyèrent en Sibérie. C’est durant cet exil qu’elle rencontra et épousa Gourguen Mahari, autre victime, qui fut exilé d’Arménie vers le goulag deux fois dans sa vie (1936-1947 et 1948-1954). Gourguen Mahari est toujours dans les mémoires en Arménie aujourd’hui parmi ceux qui sont suffisamment âgés et les jeunes qui ont appris son existence par leurs parents et leurs grands-parents. C’était un poète et un romancier. « S’il avait écrit en anglais, Mahari serait maintenant considéré comme un précurseur de Gertrude Stein et d’Hemingway. », affirme Ara Baliozian (Hye Forum, 30 oct. 2002).

Rédigeant par la suite ses mémoires, Gourguen Mahari ne tarit pas d’éloges envers son épouse, Antonina. « Maintenant, alors que je vis à Erevan dans un appartement qui m’appartient et que j’écris cette courte autobiographie, Antonina, cette bergère lituanienne mentionnée plus haut, est assiste à mes côtés, lisant des poèmes de Salomeja Neris, le rossignol lituanien, ses yeux embués de larmes. Nous nous sommes rencontrés en des temps sinistres de privations et d’angoisse et, si ce n’eût été pour Antonina, mes os reposeraient en terre sibérienne, comme les restes de millions d’autres… »

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C’est par une journée de novembre, claire, ensoleillée et inhabituellement chaude, que mon amie Karen et moi arrivons à l’immeuble n° 3 de la rue Kassian à Erevan. Nous montons quatre escaliers aux marches grises et usées, qui mènent à l’appartement 36 – celui de Gourguen Mahari – sur la porte duquel figure toujours son nom en arménien, en lettres majuscules encore distinctes.

C’est dans cet appartement que Gourguen Mahari reprit son activité d’écrivain après sa libération à la mort de Staline (1953). Antonina se tenant à ses côtés, acceptant de vivre en Arménie avec l’homme qu’elle aimait et qu’elle encouragea à continuer à écrire, en dépit des privations que sa captivité lui fit endurer. « Quand je l’ai rencontré, il était dans un tel état ! Si malade ! Je devais lui donner du courage. Je lui disais chaque jour : « Gourguen, tu dois te battre, tu dois vivre ! »

Antonina nous accueille chaleureusement en arménien : « Hrametsek ! Hrametsek ! Bienvenue ! Bienvenue ! » Tandis que nous nous disposons à faire connaissance, elle éteint le poste de télévision : « On n’a pas besoin de tout ce bruit ! » Elle me conduit vers l’endroit le plus confortable de la pièce, insistant pour que je m’asseye sur le sofa, tandis qu’elle prend place sur une chaise en bois à côté de moi. Avec son hospitalité coutumière, elle nous offre du thé.

D’emblée, nul besoin de « briser la glace ». D’esprit alerte, cette octogénaire me pose rapidement toute une série de questions dans un anglais courant (qu’elle apprit dans sa Lituanie natale et qu’elle améliora ensuite en Arménie) : « Où vivez-vous ? Où êtes-vous née ? Vous avez des enfants ? Vous avez voté lors des récentes élections aux Etats-Unis ? Vous aimez Bush ? Etes-vous heureuse qu’il ait gagné ? Où résidez-vous en Arménie ? Vous êtes venue seule ? Vous venez souvent en Arménie ? »

Je lui réponds que ma visite a pour objet de lui témoigner tout mon respect et lui transmettre des messages de soutien au nom d’autres personnes pour son époux décédé et son œuvre, en particulier pour sa courageuse franchise lorsqu’il écrivit Vergers en feu, un roman qui traite de l’incendie de la ville de Van en 1915, détaillant le climat de résistance avant et après la mise à sac de la ville et l’exode qui s’ensuivit. Lors de son enfance, Gourguen fut témoin à 12 ans du siège de Van, puis se retrouva dans un orphelinat à Dilidjan, puis à Erevan. A cette époque chaotique, il fut séparé de sa mère et sa sœur se suicida. Son père fut assassiné. Antonina rappelle : « Finalement il retrouva sa mère qui vivait à Tiflis où elle travaillait comme infirmière. »

L’édition originale de Vergers en feu, publiée par Gourguen Mahari en 1966, fut brûlée en public dans la rue, devant sa maison à Erevan. L’écrivain fut victime d’une campagne malveillante car les milieux dirigeants au sein de la communauté intellectuelle et politique en Arménie soviétique et dans la diaspora avaient le sentiment que ce roman laissait entendre que le comportement des révolutionnaires arméniens éveilla l’hostilité des Turcs, les conduisant à commettre le génocide. Gourguen fut attaqué si durement, il fut si affaibli et meurtri qu’il céda à la pression insistante de l’Union des Ecrivains et réécrit le livre. Antonina s’opposa de toute son énergie à cette nouvelle version, croyant en l’intégrité artistique de son mari. Conséquence de tout ce stress, Gourguen Mahari mourut malheureusement trois ans plus tard, physiquement brisé et spirituellement détruit.

Je lui remets un exemplaire des Ecrivains du Désastre de Marc Nichanian et lui transmets les compliments de l’auteur. Je lui lis à haute voix un extrait de la recension de l’ouvrage par Christopher Atamian (« Reading the Aghed : Nichanian’s Writers of Disaster », paru in The Armenian Reporter, édition du 30 oct. 2004), où Atamian explique que chaque personnage exprime un point de vue et un discours différent : « C’est cela qui a valu à Mahari une persécution de la part de ses compatriotes arméniens, y compris son confrère, le poète Paruyr Sevak, un comble, nul ne semblant se soucier de l’opinion personnelle de Mahari sur les événements en question. » Rappelons dans ce chapitre d’ordalie le commentaire d’Eddie Arnavoudian, publié le 14 juillet 2004 sur internet dans la rubrique de critique littéraire de Groong : « Le procès intenté à Mahari est artistiquement et politiquement sans fondement, de même la campagne orchestrée à son encontre est au-dessous de toute justification morale, politique ou intellectuelle. […] L’édition de 1966 de Vergers en feu demeure un des romans arméniens les plus achevés de l’époque soviétique. Sa reconstitution de la structure sociale historique arménienne de Van, de ses coutumes et traditions, de son univers artistique, éducatif, intellectuel et politique revit grâce aux relations variées d’une multitude de personnages bien campés et authentiquement universels. »

Un vase empli de fraîches marguerites d’automne, jaunes et blanches, orne un bureau encombré d’une foule de livres en anglais, en russe, en lituanien et en arménien. Des photographies, des tableaux et des souvenirs ornent les murs tel un patchwork. La pièce n’est pas sans confort et exprime la nostalgie d’époques et d’événements qui sont entrés dans l’Histoire. « Tcharents et Gourguen étaient des amis très proches », précise-t-elle. Il y a aussi une photo de William Saroyan avec Gourguen. Une autre photo d’un enfant à la peau claire et au visage d’ange me conduit à demander à Antonia si c’est elle, enfant. Elle me répond simplement : « C’est ma fille. Elle est morte lorsque nous sommes rentrés de Sibérie. Il faisait trop chaud à Erevan et elle est morte. » Répondant à une question au sujet de son unique fils, nommé aussi Gourguen, elle nous dit qu’il ne va pas très bien et qu’il dort. Elle reprend rapidement le fil de la conversation et se met à interroger mon amie Karen. Elles parlent russe avec aisance.

Tandis qu’Antonina et moi discutons, un document officiel russe intéresse Karen. Il s’agit de la demande écrite qu’adressa Gourguen Mahari au ministre de l’Intérieur pour lui demander la restitution de six cahiers de poèmes qu’il avait écrits durant sa détention à Erevan, avant d’être envoyé au goulag, et qui avaient été saisis par l’administration pénitentiaire. Mahari précise dans le document qu’il considérait ces poèmes comme les meilleurs qu’il ait jamais écrits. Karen me traduit : « J’ai demandé à Antonina si les autorités répondirent à sa requête. » Elle ajoute en anglais : « Ils ont promis de les lui rendre, mais ne l’ont jamais fait ! Oh, c’était une époque horrible ! Horrible ! »

Autre souvenir doux-amer, un tableau par Ashot Sanamian de la cabane où Mahari vécut durant sa captivité. On lit cette inscription au bas du tableau : « Dans cette maison Gourguen Mahari vécut et écrivit Eritasardutyan Semin [Au seuil de la jeunesse]. » Mahari écrivit une suite de courts romans autobiographiques : Enfance, Adolescence et Au Seuil de la jeunesse. Ces trois ouvrages révèlent la vie de l’auteur dans sa Van natale, l’exode des Arméniens vers l’Arménie orientale et son existence lors des premières années de la jeune république.

Ecrivaine elle aussi, Antonina écrivit ses mémoires, intitulés Mon Odyssée, en 1974. Elle écrivit l’original en russe, mais la traduction en arménien occidental fut publiée pour la première fois (à Beyrouth) en 1994. [NdT : Traduction anglaise parue en 2008.] La publication de l’original en russe suivit en 2003. Elle m’adresse ce commentaire : « Ah, quel dommage que vous ne lisiez pas l’arménien oriental ! », tout en dédicaçant un exemplaire pour Karen. « Tout à fait », lui dis-je, tandis que je parcours les photographies. Je lui demande si telle photo de groupe contient des images de ses proches. « Non. Les gens sur cette photo étaient de très bons amis. Ils ont tous été tués par les communistes. » Elle poursuit : « Je n’ai plus de famille, ni de proches en Lituanie. Ils sont tous partis, mais j’y ai quelques amis. C’est compliqué pour moi d’aller en Lituanie maintenant. J’ai la citoyenneté arménienne et la Lituanie est très stricte pour les voyageurs étrangers. Trop compliqué. Trop de papiers à remplir. »

Treize ans d’indépendance en Arménie ont entraîné des problèmes pour une majorité de gens, en particulier les plus âgés. C’est une lutte quotidienne pour se nourrir, s’habiller et se loger. Antonina ne fait pas exception à cette situation critique, pourtant elle ne se plaint pas de ses conditions d’existence. Ses commentaires et ses généralisations révèlent une profonde idéaliste.

Prompte à faire partager ses opinions, elle s’enflamme un instant au sujet de la guerre actuelle en Irak, puis s’excuse auprès de moi, qui suis son hôte et américaine. Sa candeur me touche et je réponds à ses excuses par une expression idiomatique américaine qui la dépeint telle qu’elle est : « Vous dégainez vite ! » Un sourire satisfait traduit sa réaction.

Faisant l’expérience de sa verve, je réalise comment elle s’imposa dans la vie de Gourguen, partageant tout d’abord ses souffrances en captivité, puis son intelligence et son caractère intègre. Son œuvre est empreinte d’optimisme face à une adversité inouïe, ce qui lui confère, ainsi qu’à ses écrits, une valeur inestimable. Pour apprécier pleinement l’homme et l’artiste, et donc aussi sa compagne dans la vie, il suffit d’être touché par ses mots. Dans le dernier paragraphe de son Autobiographie (1963), il écrit :

« Soixante années ont passé. Si l’on considère que la vie consciente commence à sept ans, et si l’on ajoute à cela sept années d’orphelinats et dans les rues, et à ces quatorze années la période 1936-1954, il me reste vingt-huit années. Mais si, à cet instant, le Jéhovah le plus terrifiant et puissant se présentait et qu’il s’asseye face à moi, allumant une cigarette, et qu’il me dise : « Je t’accorde une seconde vie. Trace-là du berceau à la tombe et tes vœux seront exaucés. Quelle vie aimerais-tu ? », je lui répondrais sans la moindre hésitation : « Exactement la même que j’ai vécue. » (cité in Ararat, édition hiver 1979).

L’hommage d’Antonina à son époux est cet appartement-musée sans prétention, où elle a préservé la mémoire et l’œuvre de son mari. Elle a amassé des souvenirs qui non seulement témoignent de la vie de son mari et d’elle, mais représentent une partie, bien que sombre, de l’histoire de l’Arménie. Antonina nous invite à écrire quelques commentaires et à signer le livre d’or, ce que nous faisons avec plaisir.

Après avoir vu plus d’une dizaine de musées en Arménie, la Maison-musée de Gourguen Mahari [Rue Kassian, immeuble n° 3, appartement 36, 4ème étage, tél 27 15 92] est de loin le plus intimiste et le plus révélateur. On ne peut trouver lettré plus fin que celui qui vous fait partager son cœur !


Des traductions anglaises de l’œuvre de Mahari figurent in The Warmest Country : Stories, Essays, Legends (Moscou, éditions Raduga, 1996). L’ouvrage contient certains écrits autobiographiques, ainsi que des Souvenirs sur Tcharents par Mahari. Les Ecrivains du Désastre de Marc Nichanian contiennent une traduction de Vergers en feu (partielle et basée surtout sur la première édition qui fut brûlée en public – traduction anglaise par G.M. Goshgarian). Le magazine Ararat (édition hiver 1979) consacre deux courtes pages à quatre poèmes et des extraits de Les Barbelés en fleurs, récit par Mahari de sa vie durant ses dix-huit années d’internement (traduits par Garig Basmadjian).

[Ruth Bedevian a consacré plusieurs études à ses visites de maisons d’écrivains arméniens en Arménie. Consulter : http://www.groong.org/orig/armeniahousemuseums.html.]

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Source : http://groong.usc.edu/orig/rb-20041209.html [article publié le 09.12.2004].
Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés.