dimanche 7 juin 2009

Aris Janigian


Aris Janigian :
une écriture de Central Valley, au cœur de la Californie

par Daphne Abeel

(The Armenian Mirror-Spectator, 28.02.2009)



LOS ANGELES – « Je me considère comme un écrivain américain, pas comme un écrivain arménien », n’hésitait pas à affirmer le romancier Aris Janigian peu après la publication de Riverbig, sa seconde œuvre de fiction. « J’écris pour les gens ordinaires. Ce qu’il faut retirer d’essentiel à la lecture de ce roman c’est qu’il s’agit d’un livre américain sur l’expérience arménienne. Ce n’est pas un roman sur des fermiers arméniens. »
Il ajoutait : « Je pense que c’est le premier livre qui essaie de développer des personnages à partir de la vie rurale. Et la vie rurale est la racine de l’expérience américaine contemporaine. J’utilise l’expérience arménienne américaine pour décrire comment on devient un Américain.
Le titre, dit-il, est un mot inventé. » Il apparaît une seule fois dans le roman dans la bouche d’un fermier plus âgé qui exprime sa vision du monde. « Riverbig est une métaphysique sereine, une transcendance. Le livre est très physique, mais de manière spécifique, en quête de transcendance. », explique Janigian.
Quoi qu’il en soit, les personnages sont arméniens et, parmi eux, la veuve Chamichian exprime, par ses mots et ses actions, « l’histoire, les superstitions d’une culture », explique l’auteur. « C’est le portrait d’une mère arménienne qui a souffert du génocide, qui a vu les hommes de sa famille être tués ou s’enfuir. Ces expériences ont créé une certaine névrose. »
Bien que le roman ne soit aucunement autobiographique, Janigian reconnaît s’être beaucoup inspiré du récit de son père, un Arménien immigré de seconde génération, qui possédait une ferme. « J’ai grandi à Fresno, tout près de la ferme, à deux pâtés de maisons d’une vieille ville arménienne où vécut Saroyan. On ne vivait pas vraiment dans la ferme, mais on était tout près. », note Janigian.
Janigian écrit à partir d’une forte identification avec Central Valley en Californie, où il a vécu toute sa vie.
« Il y a quelques années, le New Yorker a publié une édition spéciale sur les écrivains californiens. Il n’y avait pas un seul écrivain de Central Valley, alors que beaucoup de nos meilleurs écrivains vivent ici, dans ce qui est véritablement le centre oublié. Cette zone nourrit la grande majorité de la population de ce pays. Elle est importante, et non marginale. J’écris depuis cette terre où j’ai mes racines. », dit-il.
Janigian, 48 ans, a étudié à Westmount College à Santa Barbara et a obtenu un PhD à Claremont. Il n’est pas fermier à proprement parler, mais vit d’une entreprise agricole liée à la fabrication du vin. Récemment encore, il écrivait des articles pour la rubrique littéraire du Los Angeles Times, qui n’est plus éditée suite à des contraintes budgétaires.
« J’ai grandi en aidant mon père à la ferme et chaque année je passais deux mois et demi à Fresno à faire les vendanges et à ramasser le raisin, dit-il. Il existe beaucoup de façons de garder vivante la culture arménienne. L’une d’elle est de l’explorer, en tant que reflet de l’expérience arménienne. Le génocide n’est pas simplement quelque chose qui est arrivé aux Arméniens. Il reflète l’histoire, qui surmonte les obstacles, il parle de revanche – c’est une façon d’explorer les questions qui posent à la plupart des hommes, pas seulement des questions arméniennes. »
Janigian, qui parle et comprend l’arménien, s’est rendu en Arménie en 1995. « Ce fut une expérience très forte, dit-il. J’ai fait ce voyage pour découvrir le pays, visiter les monastères, les églises, en me baladant. Mais j’ai compris pour la première fois pourquoi mon personnage est comme il est. Parfois, je sens que mon intensité personnelle n’est pas à sa place en Amérique. Lorsque j’étais là-bas, je pouvais voir cette intensité dans les yeux de chacun, que ce soit un effet nostalgique ou mécanique. »
Janigian, dont l’épouse est coréenne, a envoyé ses deux filles, âgées de 7 et 10 ans, à l’école arménienne le dimanche, mais ne fréquente pas l’église arménienne. « Elles iront peut-être ensuite dans une école arménienne », note-t-il.
Actuellement, Janigian marque une pause dans l’écriture romanesque et travaille à un scénario.
Bloodvine, son premier livre, reçut un accueil favorable du Washington Post et a été sélectionné pour un film. Son éditeur, Heyday Books, situé à Berkeley, s’est engagé à publier des œuvres d’écrivains californiens.
Il va se rendre à plusieurs séances de signature en Californie. « J’irai de suite sur la côte Est s’ils étaient intéressés », dit-il.

L’expérience américaine à Central Valley en Californie

Aris Janigian pourrait bien suivre les pas de Saul Bellow, lauréat du Prix Nobel. Lorsque le roman de Bellow, The Adventures of Augie March, parut en 1953, la critique le salua comme la quintessence du roman « américain ». L’œuvre racontait l’expérience d’immigrés juifs russes à Chicago et comment le héros, Augie March, luttait pour se frayer une voie dans ce nouveau monde.
Pour Janigian, la trame de l’expérience des fermiers arméniens américains à Central Valley en Californie explore dans un contexte différent ce que signifie devenir un Américain.
Le roman débute par un prologue situé dans les années 1940 avec un fermier, Chamichian, qui accepte de s’occuper de la ferme de son voisin japonais, lorsque celui-ci est envoyé dans un camp d’internement – deux fermiers immigrés, issus de deux milieux différents et qui s’aident mutuellement. Lorsque Taki meurt lors d’une rixe dans le camp, Chamichian devient alors responsable de sa ferme.
Tout cela précède le récit d’Andy Demerjian, le personnage principal de Janigian (retour au début des années 1960), Arménien de seconde génération, qui lutte pour vivre de sa ferme.
Une brouille avec son frère, Abe, au sujet de la ferme familiale, laisse Andy, alors âgé de 35 ans, diplômé de l’enseignement supérieur, pratiquement ruiné, avec sa femme, un enfant et un autre en route.
Un prêt ayant mal tourné, Abe le chasse de la ferme qu’ils avaient achetée conjointement. Pour Andy, cela résonne comme les Turcs chassant les Arméniens de leurs terres d’Anatolie.
Avec un sentiment de désespoir, il se tourne vers la veuve de Chamichian pour voir s’il peut lui louer une terre afin d’y planter des cultures.
Loin d’être accommodante, entre autres, cette femme âgée est une voix de chœur grec, s’exprimant souvent en arménien, rappelant sans cesse à Andy le génocide, les pertes subies, la souffrance et, par dessus tout, le passé, ce sujet qu’Andy, les yeux rivés vers l’avenir, veut éviter. Il est attiré par la terre de Chamichian car il a toujours admiré ce vieux fermier, mort d’une crise cardiaque soudaine, et sa vision « riverbig » [large comme un fleuve] de ce qu’il espérait faire de sa terre.
Non sans hésitations, quelques chicanes et moult tcheuregs offerts, la veuve Chamichian lui loue la terre et il plante un champ de tomates. Dans l’intervalle, par chance ou peut-être par calcul d’autrui, il se lie en affaires avec deux Italiens, dont l’un est un ancien condisciple. Ils sont impatients de le voir planter leur terre avec du maïs. Trop impatients, comme le découvrira plus tard Andy. Ce sont les années 1960, les temps changent, apportant avec eux une nouvelle population, de nouvelles habitudes et de nouvelles tentations qui bouleversent le monde simple et agraire d’autrefois.
Le récit se déroule parmi des descriptions saisissantes de la nature, de la terre, les odeurs de la flore et de la faune, le gazouillement des oiseaux et le labeur qu’exige le travail à la ferme. Janigian sait comment évoquer les semailles et les moissons sous un soleil de plomb, le temps à venir que l’on scrute avec angoisse à cause des orages qui peuvent ruiner en quelques minutes une récolte.
Tout en travaillant pour son avenir, Andy se souvient de ses visites avec son père à l’église arménienne locale et de ses rencontres avec les anciens, qui lui rappellent leurs danses et leurs chants ancestraux.
Une intrigue secondaire implique Lilit, la seconde fille de la veuve Chamichian, qui souffre d’un léger déséquilibre mental et qui compose une relation timide, quasi muette, avec Andy.
Bien que le décor rural du roman puisse sembler presque idyllique – une sorte d’Eden californien – et qu’Andy soit un personnage positif, des moments de cruauté et de souffrance sont là, qui rappellent au lecteur que sur terre il n’y a pas de paradis.
Une seconde intrigue implique le frère de l’épouse d’Andy, qui se trouve encore en Egypte lorsque sa famille a fui après le génocide. Au prix de quelques artifices, Andy parvient à lui trouver un emploi et il arrive, nouvel immigré, accueilli ainsi par Andy : « Bienvenue en Amérique ! »
Dans ce roman, de nombreux enchaînements ramènent au passé arménien et Andy est souvent étreint d’une douleur associée à ce passé et du désir de venger cette fraction d’une génération qui traversa le génocide. Mais Andy refuse d’être entraîné par cette proximité, ces jugements et ce désir de revanche.
Lorsqu’il songe à lui, il se souvient d’un jour où il revient de l’école à la maison : « Le vent se met à rugir, faisant taire tous ces bavardages et cette névrose absurde des hommes, ce monde du bien et du mal, tel fait et tel autre, du futur et du passé. Pour la première fois, peut-être, il a le sentiment que le monde ne s’arrête pas aux frontières de l’humain, n’est pas enfermé dans les prétoires du cerveau. Il y a quelque chose au-delà des idées toutes faites, qui nous dépasse, et connaître cette chose c’est comme se libérer. Il voulait faire partie de cette chose plus grande. Il se souvient qu’il s’affaira plus dur encore afin d’en faire partie, d’en rejoindre le cœur. »
Andy envisage un avenir prospère, qui soit en harmonie avec la terre et tous ses éléments. Une vision, pourrait-on dire, du véritable rêve américain.
Arménien américain de deuxième génération, Janigian est né à Fresno et vit actuellement à Los Angeles avec sa famille. Il revient chaque année dans la région de Fresno travailler pour les vendanges. Il est l’auteur de Bloodvine et coauteur avec April Greiman de Something for Nothing.

Riverbig, publié le 1er mars [2009], est disponible en librairie et sur commande après de l’éditeur : Heyday Books, PO Box 9145, Berkeley, CA 94709. Pour plus d’informations, consulter le site http://www.heydaybooks.com.


Aris Janigian. Riverbig [Large est le fleuve]. Heyday Books, 2009, 256 p.
ISBN : 978-159714-104-8

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/Feb%2028,%202009%20ARTS.pdf
Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés